Une croix de Jérusalem sur le torse, « Deus vult » sur un bras, « kafir » en arabe et des emblèmes américains : les tatouages de Pete Hegseth mêlent foi, identité nationale et mémoire militaire. Leur importance politique ne tient pas seulement aux dessins. Elle vient aussi des explications du chef du Pentagone, de ses références aux croisades et de la place qu’il donne à la religion dans sa présentation publique.
Ces marques ont alimenté deux controverses distinctes : son éviction du dispositif de sécurité de l’investiture de Joe Biden en janvier 2021, puis les critiques visant l’inscription arabe, largement commentée en mars 2025. Les confondre conduit à raconter une histoire inexacte. Les réduire à de simples ornements empêche, à l’inverse, de comprendre pourquoi elles suscitent un débat.
Les tatouages de Pete Hegseth ne racontent pas tous la même histoire
Hegseth a lui-même décrit plusieurs motifs dans des entretiens antérieurs à son arrivée au Pentagone. Il rattache un drapeau accompagné d’une arme à son expérience en Irak. Il présente également un insigne d’unité comme un souvenir de service. Sur son avant-bras figure « We the People », les premiers mots de la Constitution américaine.
Cette inscription renvoie à un texte politique précis. Le préambule affirme que le peuple établit la Constitution pour former une union plus parfaite, assurer la justice et la défense commune. Le motif appartient au vocabulaire civique américain. Sa présence ne permet pas, à elle seule, de déduire une affiliation partisane ou religieuse.
Le serpent fragmenté « Join, or Die » possède une autre origine. La Bibliothèque du Congrès date sa publication par Benjamin Franklin du 9 mai 1754. Le dessin appelait alors les colonies britanniques à s’unir face aux Français et à leurs alliés autochtones. Il précède donc l’indépendance américaine de 1776. Le présenter uniquement comme un dessin créé pendant la guerre d’indépendance efface une partie de son histoire.
Chez Hegseth, ces références côtoient des signes explicitement chrétiens. Cet assemblage permet de lire plusieurs appartenances revendiquées : la nation, l’armée et la foi. Il ne dispense pas d’examiner chaque symbole séparément, ni de confronter cette lecture à ses propres propos.
La croix de Jérusalem, un symbole chrétien aux usages multiples
La grande croix entourée de quatre petites croix, tatouée sur son torse, est appelée croix de Jérusalem. Son lien avec les croisades et le royaume latin de Jérusalem est réel. Mais son usage religieux ne se réduit pas à cet héritage militaire.
La Custodie franciscaine de Terre sainte explique que les croisades lui ont donné une signification politique et territoriale, en plus de sa dimension religieuse. Elle présente notamment une lecture des cinq croix comme les cinq plaies du Christ. L’ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem retient également cette interprétation dans son explication officielle de l’insigne.
Ce rappel change la manière d’aborder le tatouage. Une personne peut porter cette croix pour exprimer sa foi, son attachement aux lieux saints ou le souvenir d’un pèlerinage. Son emploi par certains militants d’extrême droite ne transforme pas tous ses usages en signe de reconnaissance extrémiste.
Hegseth invoque précisément sa signification chrétienne. Il l’a défendue dans ses interventions publiques sur l’épisode de 2021. Lors de son audition sénatoriale du 14 janvier 2025, le sénateur républicain Kevin Cramer l’a interrogé sur cette controverse. La question du tatouage est ainsi entrée dans l’examen de sa nomination à la tête du Pentagone.
« Deus vult » : une référence guerrière assumée
L’expression latine « Deus vult » signifie « Dieu le veut ». Elle renvoie au récit de la première croisade, lancée après l’appel du pape Urbain II en 1095. Les récits médiévaux l’associent à l’acclamation des participants. Cette tradition historique ne doit pas être traitée comme l’enregistrement littéral d’une foule du XIe siècle.
À la différence d’une croix dont les usages sont multiples, cette formule évoque directement la mobilisation pour la guerre sainte. Hegseth ne récuse pas cette origine : dans une explication de ses tatouages reprise en novembre 2024, il la décrivait comme le cri des croisés. Il rattachait aussi ses motifs à l’importance d’Israël, du christianisme et de sa foi dans sa vie.
Le médiéviste Matthew Gabriele, professeur à Virginia Tech, et le chercheur Matthew Taylor soulignent les réemplois contemporains de cet imaginaire par l’extrême droite. Leur analyse porte sur la circulation des symboles et leurs usages politiques. Elle ne constitue pas la preuve d’une appartenance de Hegseth à une organisation particulière.
La question pertinente est donc celle de l’usage qu’il choisit lui-même. Il ne porte pas seulement un emblème dont il ignorerait nécessairement l’histoire. Il a publiquement reconnu la référence aux croisades. Cela autorise à examiner la portée politique de ce choix, sans lui attribuer automatiquement les intentions de tous ceux qui emploient la même formule.
En janvier 2021, une alerte sur le bras plutôt que sur la croix
Après l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021, les autorités américaines renforcent la sécurité de l’investiture de Joe Biden. Hegseth, alors membre de la Garde nationale, affirme avoir été retiré de cette mission à cause de sa croix de Jérusalem. Il présente cet épisode comme une mise en cause injustifiée de son identité chrétienne.
Une pièce rendue publique en novembre 2024 apporte une distinction essentielle. Dans un courriel daté du 14 janvier 2021, le militaire DeRicko Gaither signale le tatouage « Deus vult » et évoque une possible menace interne. Le document, examiné par la presse américaine, ne désigne pas la croix du torse comme le motif de son alerte.
Ce signalement établit l’existence d’une inquiétude transmise à la hiérarchie. Il ne vaut ni condamnation, ni démonstration d’un projet violent. Il ne permet pas non plus de reconstituer à lui seul toutes les décisions prises ensuite. Hegseth a dénoncé un traitement hostile aux chrétiens ; cette contestation fait partie du dossier, au même titre que le contenu précis du courriel.
« Kafir », une controverse différente en mars 2025
Des images d’entraînement diffusées en mars 2025 ont remis en lumière une inscription arabe sur son bras droit : « kafir ». Le terme est généralement traduit par « incroyant » ou « infidèle ». Dans son usage théologique, il désigne le refus ou la négation de vérités divines. Sa traduction ne suffit donc pas à expliquer le message politique d’une personne qui choisit de se l’appliquer.
Le 27 mars 2025, le Council on American-Islamic Relations a publié une critique explicite du tatouage. Son directeur, Nihad Awad, y voit une manifestation d’hostilité envers les musulmans. Il s’agit de l’interprétation d’une organisation de défense des droits civiques musulmans, et non d’une explication donnée par Hegseth.
La chronologie exige aussi une correction : l’attention médiatique de mars 2025 ne prouve pas que le tatouage venait d’être réalisé. Des reportages relevaient déjà sa présence sur des photographies antérieures. Une date certaine de réalisation n’est pas établie dans les éléments consultés. Le qualifier de « nouveau tatouage » serait donc trompeur.
Pourquoi le débat dépasse son corps
Un responsable militaire peut avoir une foi et l’exprimer. Le débat devient institutionnel lorsqu’il dirige des personnels de convictions différentes et représente les États-Unis auprès de partenaires étrangers. L’association de références chrétiennes, guerrières et nationales peut alors être reçue autrement qu’un témoignage religieux individuel.
Pour les publics du Moyen-Orient, les mots liés aux croisades et l’inscription arabe possèdent une charge historique particulière. Cette réception mérite d’être expliquée. Elle ne permet cependant pas de déduire d’un tatouage les objectifs d’une opération militaire. Ceux-ci doivent être établis par des décisions, des ordres, des déclarations et des faits.
Les images officielles montrent aussi comment ces marques deviennent visibles : manches courtes, séances d’entraînement et proximité affichée avec les militaires. La photographie prise au Panama le 8 avril 2025, utilisée pour illustrer cet article, appartient à ce registre. Elle documente un entraînement réel et laisse voir plusieurs tatouages du bras. Elle ne constitue ni une découverte de novembre 2026 ni une preuve supplémentaire sur l’épisode de la Garde nationale.


Commentaires