Le 27 janvier 1927, au cœur de Riyad, cette oasis fortifiée nichée dans les étendues arides du Nejd, Abdulaziz ibn Abd al-Rahman Al Saoud, figure imposante du désert arabique, fut solennellement proclamé roi du Nejd. Cette cérémonie, tenue dans l’enceinte du palais Al Masmak, symbole de sa reconquête audacieuse un quart de siècle plus tôt, n’était pas un simple rituel protocolaire, mais l’aboutissement d’une saga de conquêtes et d’alliances qui redessinaient la carte politique de la péninsule. À 51 ans, Ibn Saoud, descendant d’une lignée de dirigeants locaux dont l’histoire se confond avec celle du wahhabisme rigoriste, s’élevait au rang de souverain d’un territoire central, le Nejd, qu’il unissait au Hedjaz conquis l’année précédente. Dans un Moyen-Orient encore marqué par les cicatrices de la Première Guerre mondiale et l’effondrement de l’Empire ottoman, cette proclamation reflétait les ambitions d’un homme qui, par la force des armes et la ferveur religieuse, forgeait les contours d’un État moderne, préfigurant l’Arabie saoudite de 1932. Aujourd’hui, en 2026, alors que le royaume célèbre son centenaire avec des commémorations officielles à Riyad, incluant des expositions sur les archives royales et des conférences sur l’héritage wahhabite, cet événement historique résonne avec les dynamiques actuelles, où l’Arabie saoudite, sous la houlette du prince héritier Mohammed ben Salmane, poursuit une modernisation accélérée tout en maintenant les fondements religieux posés par Ibn Saoud.
Les fondations d’une dynastie exilée et reconquérante
L’ascension d’Ibn Saoud s’enracine dans les sables mouvants du Nejd, une région désertique et montagneuse où les oasis comme Riyad et Buraydah formaient des pôles de pouvoir fragiles au XIXe siècle. Né en 1876 à Riyad, Abdulaziz grandit dans une famille Al Saoud qui régnait sur le Nejd depuis 1744, grâce à l’alliance scellée entre son ancêtre Muhammad ibn Saoud et le réformateur religieux Muhammad ibn Abd al-Wahhab. Ce pacte, fusionnant autorité politique et rigorisme islamique, avait permis aux Saoud de dominer les tribus bédouines, imposant un islam purifié des pratiques jugées idolâtres, comme la vénération de tombes ou l’usage de talismans. Cependant, les rivalités internes minèrent cet empire naissant : en 1880, les Al Rashid, soutenus par les Ottomans, s’emparèrent de Riyad, forçant la famille Saoud à l’exil. Abdulaziz, alors âgé de quatre ans, suivit son père Abd al-Rahman au Bahreïn, puis au Koweït, où l’émir Mubarak Al Sabah leur offrit refuge. Ces années d’exil, passées parmi les cheikhs du Golfe, forgèrent le caractère d’Ibn Saoud : il apprit les arts de la guerre nomade, les négociations tribales et l’importance des alliances, observant comment les puissances européennes, notamment les Britanniques, influençaient les équilibres locaux pour contrer les Ottomans.
En 1902, à 26 ans, Ibn Saoud lança sa reconquête avec une audace qui devint légendaire. Accompagné d’une quarantaine de fidèles, il escalada les murs de Riyad sous le couvert de la nuit, surprenant le gouverneur Al Rashid Ajlan ibn Muhammad dans son sommeil. L’assaut, décrit dans les chroniques orales des bédouins comme une épreuve divine, se solda par la mort d’Ajlan et la fuite des forces rashidies. Cette victoire permit à Ibn Saoud de rétablir le contrôle sur Riyad, attirant les tribus loyales avec des promesses de butin et de justice religieuse. Il raviva l’alliance wahhabite en rappelant les descendants d’Abd al-Wahhab à ses côtés, et mobilisa les Ikhwan, ces guerriers bédouins convertis au wahhabisme extrême, installés dans des colonies agricoles appelées hujjar pour sédentariser les nomades et les transformer en force militaire disciplinée. Entre 1902 et 1912, les Ikhwan conquirent les oasis du Qasim et du Kharj, imposant la zakat – l’aumône obligatoire – et détruisant les mausolées considérés comme hérétiques, consolidant ainsi un territoire de 400 000 kilomètres carrés.
La Première Guerre mondiale et les jeux d’alliances avec les puissances coloniales
L’éclatement de la Grande Guerre en 1914 plaça le Nejd au centre des intrigues impériales. L’Empire ottoman, allié à l’Allemagne, exerçait une influence nominale sur la péninsule via les Al Rashid à Hail. Les Britanniques, maîtres de l’Inde et du Golfe, cherchaient à affaiblir les Ottomans en soutenant des révoltes arabes. Ils courtisèrent à la fois Ibn Saoud et Sharif Hussein du Hedjaz, gardien des lieux saints. En décembre 1915, Ibn Saoud signa le traité de Darin avec le capitaine britannique William Shakespear – tué peu après lors d’une bataille contre les Al Rashid –, reconnaissant son autorité sur le Nejd en échange d’une neutralité et d’une subvention de 5 000 livres mensuelles, accompagnée d’armes comme des fusils Martini-Henry. Ce soutien était vital : les Ikhwan, armés de lances et de sabres, affrontaient des tribus équipées par les Ottomans. Cependant, les Britanniques priorisèrent Hussein, promettant en octobre 1915 via la correspondance de Sir Henry McMahon un royaume arabe indépendant en échange d’une révolte, lancée en juin 1916 avec l’aide de T. E. Lawrence.
Ibn Saoud, prudent, évita les engagements directs contre les Ottomans, se concentrant sur des raids contre les Al Rashid. En 1917, ses forces capturèrent des caravanes ottomanes près de Hail, s’emparant de munitions et de chameaux essentiels pour la mobilité désertique. La fin de la guerre en 1918 et le traité de Versailles laissèrent la péninsule en fragmentation : les Britanniques installèrent les fils de Hussein, Abdallah en Transjordanie et Fayçal en Irak, lors de la conférence du Caire en 1921. Ibn Saoud, exclu et voyant ses subventions réduites à 60 000 livres annuelles en 1919, perçut cela comme une trahison. Il intensifia ses conquêtes : en novembre 1921, les Ikhwan prirent Hail, exécutant le jeune émir Abdallah ibn Mitab et intégrant les territoires rashidis, riches en pâturages pour 100 000 chameaux.
Les conquêtes du Hedjaz et les tensions avec les hachémites
Les ambitions d’Ibn Saoud se tournèrent vers le Hedjaz, berceau de l’islam avec La Mecque et Médine. Sharif Hussein, auto-proclamé roi en 1916 et calife en 1924 après l’abolition du califat ottoman par Atatürk, s’était aliéné les tribus par des taxes élevées sur les pèlerins et des alliances avec les « infidèles » britanniques. Ibn Saoud, invoquant la défense de l’islam pur, lança en septembre 1924 une offensive avec 5 000 Ikhwan. Ils prirent Taïf le 5 septembre, massacrant 300 civils dans une mosquée, un acte qui choqua le monde musulman mais démontra leur zèle. Hussein abdiqua le 3 octobre, s’exilant à Aqaba, tandis que son fils Ali lui succédait. Les forces saoudiennes assiégèrent Djeddah dès octobre, bloquant les approvisionnements maritimes malgré les protestations britanniques qui évacuèrent leurs ressortissants par navire.
Le siège de Djeddah dura un an, avec des bombardements sporadiques et des épidémies de choléra tuant 2 000 habitants. Ali abdiqua le 19 décembre 1925, fuyant vers l’Irak. Ibn Saoud entra à La Mecque le 8 janvier 1926, se proclamant roi du Hedjaz le 10 janvier lors d’une assemblée d’oulémas et de notables. Ce titre, reconnu par les Britanniques en échange de la protection des pèlerins et du respect des traités frontaliers, marquait une victoire symbolique : le contrôle des lieux saints légitimait son autorité religieuse, attirant des tributs de pèlerins égyptiens et indiens. Cependant, l’administration duale – Nejd wahhabite strict et Hedjaz plus tolérant – posait des défis : à Médine, les Ikhwan détruisirent des dômes sur des tombes, provoquant des protestations du roi Fouad d’Égypte.
La proclamation du royaume du Nejd : unification et reconnaissance internationale
La proclamation du 27 janvier 1927 s’inscrivait dans cette logique d’unification. À Riyad, dans le palais Al Masmak – forteresse de boue séchée où Ibn Saoud avait lancé sa reconquête en 1902 –, une assemblée de 200 cheikhs, oulémas et tribaux prêta allégeance. Ibn Saoud, assis sur un tapis persan entouré de ses fils Saoud et Fayçal, reçut les serments sur le Coran, promettant justice et protection contre les divisions. Ce titre de roi alignait le Nejd sur le Hedjaz, facilitant une administration centralisée avec des vice-gouverneurs comme Abdallah al-Qasimi au Qasim. Le décret royal, diffusé par messagers à cheval, imposa une fiscalité unifiée : zakat à 2,5 % sur les récoltes et 1/40 sur les troupeaux, générant 1 million de livres annuelles pour financer une armée de 15 000 hommes.
Cette étape précéda le traité de Djeddah du 20 mai 1927 avec les Britanniques, négocié par Sir Gilbert Clayton. Le traité reconnaissait l’indépendance du royaume, abolissant les subventions en échange de la neutralité, de la lutte contre l’esclavage – pratique courante avec 10 000 esclaves importés du Soudan – et du respect des frontières. Les limites avec l’Irak et la Transjordanie, tracées à Uqair en novembre 1922 par Cox, créèrent des zones neutres pour les nomades, évitant des conflits sur les puits comme celui d’Al-Jahra. Ibn Saoud céda des territoires pastoraux, mais gagna la reconnaissance de son contrôle sur Al-Hasa et le Qatar voisin.
Les révoltes des Ikhwan et la consolidation du pouvoir
Les Ikhwan, instrument de conquête, devinrent un danger interne. Fanatisés, ils voyaient dans les traités avec les « infidèles » britanniques une trahison, et raidèrent les frontières irakiennes en 1927, tuant 20 policiers britanniques à Busaiya. Ibn Saoud, dépendant des subventions et des armes britanniques, convoqua un conseil à Riyad en octobre 1928, interdisant les raids sans ordre. Les leaders ikhwan, Fayçal al-Dawish des Mutair et Sultan ibn Bijad des Utayba, défièrent cette autorité, rassemblant 5 000 guerriers pour un jihad indépendant. En mars 1929, à la bataille de Sabilla près d’Artawiyah, Ibn Saoud, avec 20 000 loyalistes équipés de mitrailleuses Maxim et de voitures Ford, écrasa les rebelles, tuant 800 et capturant al-Dawish, malade et livré aux Britanniques à Bagdad avant son exécution en 1930. Ibn Bijad fut emprisonné à Riyad jusqu’à sa mort en 1934. Cette victoire, aidée par des bombardements de la RAF contre les camps ikhwan, signa la fin de la milice et l’émergence d’un État centralisé, avec les hujjar transformées en villages agricoles productifs.
Les réformes religieuses et administratives sous le nouveau règne
Comme roi du Nejd, Ibn Saoud imposa le wahhabisme comme doctrine d’État, avec des mutawwi’un – volontaires religieux – enforçant les cinq prières quotidiennes et interdisant le tabac et la musique. Les oulémas, descendants d’Abd al-Wahhab, validaient les fatwas, comme celle autorisant le télégraphe en 1926 malgré des craintes d’innovation (bid’a). L’administration, décentralisée avec des émirs locaux comme Abdallah ibn Jiluwi à Al-Hasa, collectait la zakat pour un trésor central à Riyad, finançant des puits artésiens et des écoles coraniques éduquant 3 000 élèves en 1928. Le Hedjaz, intégré, apportait des revenus des pèlerinages : 200 000 pèlerins annuels générant 4 millions de livres en taxes, investis dans des hospices à La Mecque pour contrer le choléra.
Les défis frontaliers et les relations avec les voisins
Les frontières restaient poreuses : avec le Yémen, des disputes sur Asir conquis en 1923 menèrent à des escarmouches en 1930, résolues par le traité de Taïf en 1934 cédant Najran mais sécurisant le sud. Au nord, les raids sur l’Irak hachémite, dirigé par Fayçal, provoquèrent des interventions britanniques, avec des bombardements RAF tuant 100 nomades en 1928. Ibn Saoud négocia avec Abdallah de Transjordanie, évitant une guerre ouverte malgré des revendications sur Ma’an. Le Koweït, protégé britannique, vit ses frontières confirmées, mais des disputes sur les puits neutres persistaient.



