Le 25 mai 2025, dans la dernière phase des élections municipales libanaises, le Courant patriotique libre (CPL) a signé un retour remarqué à Jezzine, région chrétienne stratégique du Sud du pays. Après sa défaite parlementaire de 2022, la victoire municipale du CPL, en alliance avec l’indépendant Ibrahim Azar, marque une reconquête symbolique et tactique pour le mouvement fondé par Michel Aoun et aujourd’hui dirigé par Gebran Bassil. Cette performance électorale ne s’inscrit pas seulement dans une logique de gestion locale : elle est porteuse d’un message politique clair à la classe politique libanaise et à l’électorat chrétien.
Résultats nets et victoire sans appel
À Jezzine, les urnes ont parlé avec clarté. Le CPL et ses alliés ont remporté l’ensemble des 18 sièges municipaux, devançant leurs concurrents d’environ 550 voix selon Ad Diyar (26 mai 2025). Cette victoire a été obtenue dans un scrutin compétitif, sans tazkiyah, et dans un contexte d’effervescence politique locale. Le partenaire-clé de cette percée, Ibrahim Azar, jouit d’une solide base électorale et d’un capital de proximité dans la région. La liste, articulée autour de sa candidature et appuyée par les structures locales du CPL, a dominé les débats, mobilisé les électeurs et su incarner un projet municipal clair.
La participation, enregistrée à 45 %, reste modérée mais significative dans une région où les campagnes électorales peuvent être polarisantes. Contrairement à d’autres municipalités du Sud ayant connu des élections par consensus, Jezzine a offert un réel espace de confrontation démocratique.
Une région historiquement disputée
La victoire du CPL prend toute sa signification à l’aune du revers qu’il y avait subi lors des élections législatives de 2022. Cette année-là, la formation avait perdu ses trois sièges dans la circonscription Jezzine–Zahrani au profit des Forces libanaises et d’un candidat indépendant. Cette défaite avait été perçue comme le symbole du recul du CPL dans l’électorat chrétien post-crise.
Mais Jezzine n’est pas un territoire électoral comme les autres. Cette région, où cohabitent des dynamiques communautaires diverses, a souvent servi de baromètre pour évaluer la pénétration des forces chrétiennes dans le Sud. L’équilibre entre le CPL, les Forces libanaises, le parti Kataeb et les figures indépendantes y est fragile, et chaque victoire y est interprétée à l’échelle nationale.
En remportant l’intégralité des sièges, le CPL renoue avec sa tradition de force d’implantation locale et signale que le terrain lui reste accessible, malgré les tensions politiques accumulées depuis 2019.
Une stratégie d’implantation locale
La campagne du CPL à Jezzine s’est distinguée par une approche de terrain efficace, coordonnée autour d’un binôme politique : la figure nationale de Gebran Bassil et la figure locale d’Ibrahim Azar. Bassil s’est personnellement rendu à Jezzine à la veille du scrutin, en compagnie de cadres du parti, dont l’ancien député Amal Abou Zeid. Sa présence visait à montrer l’implication directe du leadership du parti et à renforcer la cohésion des électeurs.
Cette campagne a été alimentée par une communication maîtrisée sur les réseaux sociaux, un accent mis sur les enjeux de services publics, de gestion des ressources locales, et une volonté affirmée de tourner la page de la confrontation idéologique au profit de la gestion municipale.
Ibrahim Azar, souvent décrit comme un acteur consensuel, a joué un rôle déterminant dans cette dynamique. Son profil rassurant, sa proximité avec les électeurs et sa capacité à s’extraire des querelles partisanes ont permis de fédérer au-delà du noyau dur du CPL.
Un rebond post-2022 soigneusement construit
La débâcle électorale de 2022 à Jezzine avait été vécue comme une humiliation pour le CPL. À l’époque, le parti payait le prix de la contestation populaire née en 2019, de sa participation controversée aux gouvernements de crise, et d’un leadership critiqué pour son style autoritaire.
Depuis, le parti a tenté de reconstruire son image en misant sur des victoires locales. Jezzine constituait un test crucial. Sa réussite dans ce fief chrétien redonne au CPL une crédibilité territoriale et remet en question la domination annoncée des Forces libanaises dans l’électorat maronite du Sud.
Cette reconquête est aussi perçue comme un premier jalon dans une stratégie de reconsolidation en vue des législatives de 2026. En reprenant pied à Jezzine, le CPL montre qu’il peut encore séduire, structurer une liste et remporter un vote concurrentiel dans une zone sensible.
Message politique à l’électorat chrétien
La portée de cette victoire dépasse les frontières de Jezzine. Elle constitue un message politique adressé à l’ensemble de l’électorat chrétien : le CPL n’a pas disparu, et il reste une force politique capable de gouverner localement, même après avoir quitté le pouvoir central.
Les résultats de Jezzine pourraient redonner espoir à la base militante du parti, en perte de repères depuis les revers successifs. En interne, cette victoire pourrait renforcer Gebran Bassil, contesté par une partie du parti mais conforté par une dynamique électorale locale tangible.
Elle envoie également un signal à ceux qui, dans l’opposition chrétienne, pariaient sur la marginalisation du CPL. En démontrant sa capacité de mobilisation, même dans un contexte économique et institutionnel dégradé, le parti impose une présence politique difficile à ignorer.
Un signal au niveau national
Sur la scène nationale, la victoire de Jezzine peut avoir plusieurs effets. D’abord, elle positionne le CPL comme un acteur incontournable dans les discussions futures sur la réforme électorale ou la décentralisation. Ensuite, elle peut relancer les négociations sur des alliances électorales croisées, notamment avec les indépendants ou d’autres mouvements réformistes.
La direction du parti insiste désormais sur le modèle municipal comme laboratoire politique. Dans les mots d’un cadre cité par Ad Diyar, « c’est sur la gestion des villages que se reconstruit la confiance dans la politique. » Ce changement de paradigme est d’autant plus significatif qu’il pourrait inspirer d’autres partis en difficulté à miser sur l’ancrage local comme tremplin pour 2026.
Scénarios d’évolution pour le CPL
Reste à savoir si cette victoire sera suivie d’un effet de contagion. Le CPL pourra-t-il répéter ce succès ailleurs, notamment dans les régions chrétiennes périphériques comme Batroun, Metn ou Baabda ? Cela dépendra de sa capacité à maintenir une stratégie d’alliance pragmatique, à renouveler son discours, et à incarner une alternative crédible à la fois au pouvoir en place et à l’opposition libérale.
Dans l’immédiat, la municipalité de Jezzine représente pour le CPL une vitrine politique. Sa gestion sera scrutée de près, à la recherche de signes de compétence, d’inclusivité et de transparence.



