Le véritable enjeu se joue derrière les négociations militaires
Une bataille diplomatique discrète se déroule autour du futur dispositif de sécurité au Sud-Liban. Elle ne concerne plus seulement le retrait des forces israéliennes, le déploiement de l’armée libanaise ou le sort des armes du Hezbollah. Elle porte désormais sur une question plus technique en apparence, mais lourde de conséquences : quels pays auront le droit de vérifier l’application des futurs arrangements militaires ? Dans cette négociation, la France se heurte à une opposition israélienne. L’Italie apparaît mieux placée. Plusieurs autres pays ont été proposés, tandis que Washington conserve un rôle central dans la recherche d’une formule acceptable.
Le problème a pris une dimension particulière au cours des dernières négociations directes entre le Liban et Israël. La septième session, organisée à Rome, n’a pas permis de régler la composition du mécanisme de vérification. Le Liban avait proposé plusieurs États : la France, l’Italie, la Suisse, l’Autriche et la Jordanie. L’idée était d’installer une présence internationale diversifiée, capable de vérifier les engagements pris sur le terrain sans placer l’ensemble du processus sous l’autorité d’un seul acteur. Cette proposition n’a pas obtenu l’accord nécessaire. La participation française rencontre une opposition israélienne, alors que l’Italie bénéficie d’une attitude plus favorable.
L’Azerbaïdjan a également été évoqué parmi les possibilités apparues au fil des discussions. Cette option soulève cependant d’autres difficultés. Les liens militaires et stratégiques étroits entre Bakou et Israël nourrissent des réserves au Liban, notamment dans l’environnement du Hezbollah. Le problème devient alors presque circulaire. Un pays jugé acceptable par Israël peut être contesté du côté libanais. Un acteur considéré comme naturel par Beyrouth peut, à l’inverse, se heurter au veto israélien. Trouver des observateurs capables d’être acceptés par toutes les parties devient ainsi l’une des négociations les plus délicates de l’après-Force intérimaire des Nations unies au Liban.
La question est loin d’être protocolaire. Les États participant au mécanisme pourraient être appelés à constater la situation militaire dans certaines zones, à vérifier le déploiement de l’armée libanaise, à suivre les retraits israéliens et à évaluer la présence éventuelle d’installations ou de positions armées. Leur appréciation pourrait conditionner le passage d’une étape à la suivante. Derrière le choix des drapeaux se cache donc une question de pouvoir : qui pourra certifier qu’un engagement a été respecté, qu’une zone répond aux conditions convenues et qu’un nouveau retrait peut commencer ?
Paris perd progressivement sa place dans le dispositif
Le problème français ne semble pas être apparu brutalement lors de la dernière réunion de Rome. Plusieurs signes indiquent un recul progressif de Paris dans l’architecture sécuritaire du Sud. La France avait longtemps occupé une position particulière grâce à son engagement politique au Liban, à sa participation aux dispositifs internationaux et à sa présence militaire au sein de la Force intérimaire. Cette ancienneté aurait pu en faire un candidat naturel au futur mécanisme. C’est précisément cette continuité qui est aujourd’hui remise en question.
Le refroidissement s’est manifesté avant même le lancement des négociations directes entre le Liban et Israël à la mi-avril 2026. Paris avait déjà perdu une partie de son rôle dans certaines réunions militaires. Son influence dans le dispositif de suivi du cessez-le-feu conclu en 2024 s’était également réduite. Le refus actuel d’une participation française au mécanisme de vérification s’inscrit donc dans une évolution plus large. Il ne s’agit pas simplement d’un désaccord sur la composition d’une délégation appelée à effectuer quelques inspections.
Cette mise à l’écart devient plus sensible à mesure que se rapproche la perspective d’une nouvelle architecture internationale dans le Sud. Si la Force intérimaire quitte effectivement le terrain, les États participant au mécanisme appelé à lui succéder partiellement pourraient obtenir un accès privilégié aux informations militaires et aux discussions opérationnelles. Ils suivraient les déploiements, les retraits et les incidents. Ils pourraient également jouer un rôle dans l’établissement des faits lorsqu’une partie accuse l’autre de ne pas respecter ses engagements.
La France risque donc de perdre davantage qu’un siège. Elle pourrait perdre une partie de sa capacité à intervenir directement dans la gestion quotidienne du dossier du Sud. Cette évolution serait d’autant plus significative que Paris a longtemps considéré le Liban comme un terrain privilégié de son action diplomatique au Proche-Orient. Son recul ouvrirait davantage d’espace aux États-Unis, mais aussi à d’autres partenaires européens.
L’Italie profite d’un contexte plus favorable
Rome se trouve dans une situation presque inverse. La participation italienne au futur mécanisme ne rencontre pas, à ce stade, la même opposition. L’Italie possède elle aussi une expérience ancienne du Liban. Ses forces ont participé aux dispositifs internationaux déployés dans le pays, et ses relations avec les différents acteurs libanais ne portent pas actuellement le même poids politique que celles de Paris dans les rapports avec Israël.
Le choix de Rome pour accueillir les sixième et septième sessions des négociations directes a renforcé cette position. Il ne permet pas de conclure que l’Italie prendra la direction du futur mécanisme. Aucune décision de cette nature n’apparaît dans les informations disponibles. Il révèle cependant une différence importante. La France doit surmonter un refus. L’Italie reste dans le jeu sans rencontrer un obstacle équivalent.
Cette distinction peut modifier progressivement l’équilibre européen autour du dossier libanais. Pendant des années, Paris a cherché à préserver un rôle politique et militaire spécifique. Si Rome devient l’un des principaux acteurs européens acceptés par toutes les parties, elle pourrait récupérer une partie de cet espace. Cela ne signifierait pas nécessairement une substitution complète de l’Italie à la France. Le mécanisme envisagé pourrait comprendre plusieurs États. Mais dans une négociation où chaque participant doit être accepté, ne pas faire l’objet d’un veto constitue déjà un avantage majeur.
Le Liban cherche justement à conserver une formule plurielle. Sa proposition initiale associant cinq pays répondait à cette logique. La Suisse et l’Autriche pouvaient apporter un profil moins directement engagé dans les rivalités régionales. La Jordanie représentait une présence arabe disposant de relations officielles avec Israël. La France et l’Italie apportaient leur expérience du terrain libanais. L’échec de cette première formule montre cependant que la recherche d’un équilibre théorique se heurte aux rapports de force réels.
Les « zones expérimentales » donnent au contrôle international tout son poids
La bataille autour du mécanisme ne peut être comprise sans le dossier des « zones expérimentales ». Le principe discuté repose sur une progression par étapes. Dans un secteur donné, l’armée libanaise doit pouvoir renforcer ou établir sa présence. Israël doit effectuer un retrait correspondant. Une vérification internationale doit ensuite constater la nouvelle situation. Si l’expérience est considérée comme satisfaisante, le même modèle pourrait être appliqué ailleurs.
Le Liban souhaite avancer vers de nouvelles zones. Israël et les États-Unis demandent auparavant de vérifier les résultats obtenus dans le premier secteur. Cette différence paraît limitée, mais elle donne au mécanisme de contrôle un pouvoir considérable. Si la vérification constitue une condition préalable à toute extension, l’organisme chargé de cette mission devient de fait le gardien du calendrier.
La première expérience concerne notamment des secteurs autour de Froun et Srifa. Certaines parties de Zawtar Al Gharbiya sont également concernées par les discussions. La présence de l’armée libanaise dans une grande partie de ces secteurs constitue l’un des arguments de Beyrouth pour demander la poursuite du processus. La partie israélienne veut néanmoins obtenir une validation plus poussée avant de passer à l’étape suivante.
La logique d’un mécanisme progressif est également étudiée au sommet de l’État libanais. L’armée pourrait identifier des points où elle possède une capacité immédiate de déploiement. Israël effectuerait alors un retrait limité, éventuellement d’une localité ou d’un périmètre déterminé. Une unité libanaise entrerait aussitôt dans le secteur, avec une supervision internationale. Le processus pourrait ensuite être reproduit. Cette formule vise à empêcher la création d’un vide sécuritaire entre un retrait israélien et l’arrivée des forces libanaises.
Cette méthode répond à une difficulté politique majeure. Beyrouth cherche à obtenir des retraits sans attendre un règlement global de toutes les questions litigieuses. Israël lie au contraire ses décisions à des garanties sécuritaires plus larges. La vérification internationale devient le pont entre les deux approches. Mais elle peut aussi devenir un verrou si les critères d’évaluation restent contestés.
Une structure provisoire qui pourrait devenir permanente
Une autre formule circule pour accompagner cette transition. Elle consisterait à créer une structure sécuritaire et de négociation temporaire réunissant le Liban, Israël et le commandement central américain, avec la participation d’officiers internationaux chargés de la liaison. L’objectif serait de maintenir un canal opérationnel après le retrait de la Force intérimaire et d’empêcher qu’Israël ne se retrouve seul face à l’armée libanaise sur une frontière toujours instable.
Le caractère temporaire du dispositif ne rassure pourtant pas complètement Beyrouth. L’une des principales craintes est précisément de voir un mécanisme créé pour gérer une transition se transformer en architecture durable. Le Liban redoute que les fonctions de vérification absorbent progressivement certaines missions actuellement assurées par la Force internationale. Une évolution de cette nature changerait profondément la nature de la présence étrangère dans le Sud.
La Force intérimaire repose sur un mandat des Nations unies. Elle possède une légitimité multilatérale et une composition internationale. Un mécanisme plus restreint, fortement dépendant des États-Unis et soumis à l’acceptation israélienne de ses participants, fonctionnerait selon une logique différente. La question n’est donc pas uniquement celle de son efficacité. Elle touche à l’équilibre politique du dispositif et au cadre dans lequel seraient arbitrés les désaccords.
C’est également pour cette raison que la question française devient emblématique. Une présence française dans un système multilatéral classique n’a pas la même signification qu’une présence soumise à l’approbation d’Israël dans un mécanisme plus restreint. Le veto actuel matérialise cette transformation. Le débat ne porte plus seulement sur la contribution de Paris à la sécurité du Sud. Il porte sur sa capacité à participer au nouveau système de décision.
86 députés tentent d’empêcher le vide
Face à cette évolution, une mobilisation parlementaire s’est organisée au Liban. Une initiative soutenue par 86 députés demande de revoir les conditions et le calendrier prévus pour le retrait de la Force intérimaire. Le raisonnement est simple : la mission internationale ne devrait pas disparaître tant que l’occupation israélienne persiste et tant que l’État libanais n’est pas en mesure d’exercer effectivement son autorité exclusive sur tout le territoire concerné.
Melhem Khalaf, Firas Hamdan, Najat Saliba et Adnan Trabulsi figurent parmi les députés engagés dans cette démarche. Une note juridique a été remise au consul grec Ignatios Panteleimon Papadimitriou. La démarche vers Athènes n’est pas fortuite. La Grèce assure la présidence du Conseil de sécurité pendant le mois d’octobre. Les parlementaires veulent ainsi porter directement la question du vide sécuritaire devant l’instance susceptible d’agir sur le mandat international.
Kassem Hashem défend une position proche. Il considère qu’une présence internationale sous sa forme actuelle ou dans une nouvelle configuration reste nécessaire. L’objectif est de maintenir un cadre international accompagnant l’application de la résolution 1701 et d’éviter une situation où l’armée libanaise devrait gérer seule une ligne de confrontation avec Israël.
Le débat dépasse donc les clivages habituels sur la Force internationale. La question immédiate est celle du calendrier. Même les responsables favorables à une montée en puissance de l’armée libanaise doivent tenir compte du temps nécessaire pour que celle-ci puisse assumer seule l’ensemble des responsabilités dans le Sud. Entre le départ des forces internationales et la consolidation de l’autorité de l’État, quelques semaines de vide pourraient suffire à créer une nouvelle réalité militaire.
Washington tient la clé du dispositif
Dans cette négociation, les États-Unis occupent une position centrale. Washington participe à la recherche de la formule de vérification et joue un rôle essentiel dans les discussions avec Israël. Le choix des États appelés à participer au mécanisme dépend donc largement de l’équilibre que les Américains veulent établir entre les demandes israéliennes et les exigences libanaises.
Cette position américaine explique en partie la difficulté française. Si le refus venait uniquement d’Israël, Paris pourrait chercher un soutien américain pour le contourner. Or les informations disponibles font apparaître une convergence plus large contre un rôle français dans le mécanisme tel qu’il est actuellement envisagé. Cette situation réduit considérablement la marge de manœuvre de Beyrouth.
Le Liban conserve cependant plusieurs leviers. Il peut insister sur le caractère international du dispositif, multiplier les propositions de pays participants et poursuivre la bataille au Conseil de sécurité pour maintenir une présence des Nations unies. Il peut également utiliser la progression du déploiement de son armée pour demander des retraits israéliens supplémentaires. Mais chacun de ces leviers dépend, à un moment ou à un autre, d’une validation internationale.
Le futur du Sud pourrait ainsi se décider autant dans la définition des procédures que dans les discussions sur les principes. Une règle déterminant qui inspecte une zone peut avoir autant d’effet qu’un accord sur le retrait de cette zone. Une liste de pays autorisés à participer peut redessiner les influences diplomatiques. Une mission provisoire peut devenir durable si aucune solution de remplacement n’est trouvée.
Le calendrier israélien complique encore l’équation
Les négociations interviennent enfin dans un contexte israélien particulièrement sensible. Les élections sont annoncées pour le 27 octobre. Benjamin Netanyahu a parallèlement affirmé qu’Israël continuerait à frapper le Hezbollah au Liban. La poursuite des opérations militaires rend plus difficile la construction d’un mécanisme fondé sur la confiance et la simultanéité des mesures.
Beyrouth entend documenter les destructions dans le Sud. Des cartes et des images des opérations israéliennes pourraient être présentées dans le cadre des discussions. L’argument libanais consiste à rappeler qu’un dispositif sécuritaire ne peut être stabilisé si les destructions se poursuivent, si des habitants restent empêchés de rentrer et si les conditions normales de vie ne sont pas restaurées.
La réunion militaire doit donc gérer simultanément les retraits, le déploiement de l’armée, les armes, les zones expérimentales, la vérification et l’avenir de la présence internationale. La question française se trouve au cœur de cette architecture. Elle révèle surtout que l’après-Force intérimaire est déjà en train d’être négocié avant même que toutes les parties ne s’accordent sur ce qui doit réellement lui succéder.
Paris n’est pas encore définitivement exclu de tout rôle futur. Rome n’a pas été désignée comme son remplaçant. L’Azerbaïdjan n’a pas été officiellement intégré au mécanisme. La composition définitive reste ouverte. Mais une tendance se dessine : la France rencontre désormais un obstacle là où sa présence aurait autrefois semblé naturelle. Si le mécanisme de vérification reste un outil limité, cette évolution restera circonscrite. S’il devient le centre opérationnel du système appelé à gérer le Sud après la Force intérimaire, le veto contre Paris marquera une redistribution beaucoup plus profonde des influences autour du Liban.


Commentaires
Commentaire publié sur Facebook
pourtant il suffirait que le liban fasse une demande officielle a la france!!