6 novembre 2026
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RISC-V : ce que les sanctions de Trump ont changé

Les restrictions américaines contre Huawei ont renforcé l’intérêt stratégique de RISC-V, sans créer cette architecture ouverte née à Berkeley. Derrière la promesse d’autonomie, il faut distinguer le jeu d’instructions, les plans des processeurs et leur fabrication. Les avancées de SiFive, Nvidia, AMD et Debian montrent un mouvement mondial, auquel participent aussi des entreprises américaines. Ce premier volet examine les effets des sanctions, la continuité entre Trump et Biden, et les dépendances qui restent dans les logiciels, les équipements et les usines de semi-conducteurs.

Couverture RISC-V : carte de développement SiFive HiFive1 photographiée en 2017, dans un montage éditorial sur les sanctions américaines.
Carte SiFive HiFive1, photographie d’archive du 20 janvier 2017. Photo : Gareth Halfacree / Wikimedia Commons. Licence CC BY-SA 2.0 : https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/ . Recadrage, détourage et habillage éditorial : Libnanews, sous la même licence. Cette carte n’illustre pas le serveur BigSky de 2026. © Gareth Halfacree / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0 ; montage éditorial Libnanews, CC BY-SA 2.0

RISC-V offre aux concepteurs de puces un jeu d’instructions ouvert, utilisable sans redevance sur cette architecture. Les restrictions américaines lancées contre Huawei sous Donald Trump ont renforcé l’intérêt stratégique de cette liberté. Elles n’ont pourtant créé ni la technologie ni son marché. Les avancées annoncées en 2026 montrent un mouvement plus large : des entreprises américaines participent elles aussi à son développement, sans faire disparaître les dépendances industrielles.

Le 15 septembre 2026, SiFive et AMD ont présenté une démonstration d’intelligence artificielle sur un serveur équipé de processeurs RISC-V. La plateforme utilisait le logiciel ROCm d’AMD et ses cartes graphiques. Le processeur central organisait le travail ; les accélérateurs effectuaient les calculs d’inférence. Cette répartition compte : adopter RISC-V ne signifie pas remplacer toute la chaîne technologique américaine.

Ce premier volet de notre série sur les décisions américaines et la technologie examine ce paradoxe. Washington peut restreindre l’accès à certains produits tout en abritant des entreprises qui développent une architecture ouverte. Entre ces deux mouvements, les industriels cherchent davantage de maîtrise sur leurs composants.

RISC-V : une liberté précise, pas une puce gratuite

Un jeu d’instructions définit les opérations qu’un processeur comprend : calculer, comparer des valeurs, déplacer des données. Il constitue une interface entre les logiciels et le matériel. RISC-V rend cette interface ouverte. Un fabricant peut s’en servir pour concevoir un processeur sans payer de redevance pour l’utilisation du jeu d’instructions.

Il faut ensuite créer le circuit qui exécutera ces instructions. Ce travail demande des ingénieurs, des outils, des vérifications et une fabrication. Une entreprise peut aussi acheter un cœur de processeur déjà conçu. Ce produit peut être propriétaire et payant, même s’il utilise RISC-V. L’ouverture de l’architecture ne rend donc pas automatiquement publics les plans de chaque puce.

La distinction évite un malentendu fréquent. RISC-V n’est ni une marque unique de processeurs ni une usine. Deux circuits compatibles peuvent présenter des performances, des consommations et des prix très différents. Le choix de l’architecture ne suffit pas à classer leur qualité.

Une invention antérieure à la guerre commerciale

Le projet commence à l’université de Californie à Berkeley en 2010, notamment autour de Krste Asanović et David Patterson. En août 2014, les deux chercheurs défendent déjà un jeu d’instructions libre dans un rapport technique. Ils envisagent des usages allant des objets connectés aux grands systèmes informatiques. La fondation RISC-V apparaît en 2015, avant le premier mandat de Donald Trump.

La recherche d’une architecture ouverte répond donc d’abord à des motivations techniques et économiques. Les chercheurs veulent pouvoir expérimenter. Les industriels cherchent à personnaliser leurs circuits et à choisir leurs fournisseurs. Ces objectifs existaient avant les sanctions américaines contre Huawei.

L’association internationale transfère son incorporation en Suisse en mars 2020. Elle explique vouloir préserver le développement mondial du standard. Elle précise aussi que cette décision ne repose sur aucun pays, gouvernement, entreprise ou événement unique. Présenter ce déplacement comme la seule conséquence d’une décision de Trump irait au-delà de son explication officielle.

Ce que les restrictions américaines ont changé

Le 16 mai 2019, l’administration Trump inscrit Huawei et certaines filiales sur l’Entity List. Les transactions portant sur des produits soumis à la réglementation américaine nécessitent alors des licences dans le périmètre concerné. En août 2020, Washington élargit les contrôles à certains produits fabriqués à l’étranger grâce à des technologies ou logiciels américains.

Cette deuxième étape montre l’étendue de la dépendance. Acheter hors des États-Unis ne suffit pas toujours à sortir du champ des règles américaines. Les procédés et les équipements utilisés dans une usine peuvent également compter. Les entreprises doivent examiner leur chaîne de production, et pas seulement l’adresse de leur fournisseur.

Dans ce contexte, une architecture accessible sous licence ouverte présente un intérêt stratégique supplémentaire. Elle permet de travailler sur une partie du processeur sans négocier l’accès au jeu d’instructions auprès d’un fournisseur unique. C’est un mécanisme d’incitation à diversifier les choix techniques. Les documents disponibles ne permettent toutefois pas de chiffrer la part de la progression mondiale de RISC-V imputable aux sanctions.

La chronologie dépasse aussi Donald Trump. L’administration Biden annonce le 7 octobre 2022 des contrôles plus larges sur le calcul avancé et certains équipements de fabrication. Elle les renforce en octobre 2023. Attribuer toute cette politique au seul président républicain effacerait une continuité entre administrations, malgré leurs différences de méthode.

La Chine investit, les États-Unis aussi

Alibaba fournit un exemple concret de participation chinoise. Le 19 octobre 2021, le groupe annonce l’ouverture du code de cœurs de sa gamme XuanTie, fondés sur RISC-V. Les développeurs peuvent les utiliser pour préparer leurs propres prototypes. Il faut distinguer cette initiative de Yitian 710, le processeur de serveur présenté dans le même communiqué : celui-ci repose sur Arm.

Ce cas illustre plusieurs stratégies menées simultanément. Un groupe peut développer des composants RISC-V, utiliser une autre architecture pour ses serveurs et conserver des partenaires étrangers. L’adoption d’un standard ouvert ne prouve donc pas une rupture complète avec les technologies occidentales. Elle ajoute une possibilité dans un ensemble de choix industriels.

Du côté américain, SiFive annonce le 15 janvier 2026 l’intégration de NVLink Fusion, la technologie d’interconnexion de Nvidia, dans ses futures solutions. L’objectif consiste à relier ses processeurs aux accélérateurs du groupe. L’ouverture du jeu d’instructions peut ainsi accompagner une coopération commerciale avec un fournisseur américain, plutôt que son remplacement.

Le 24 août, SiFive présente BigSky, un serveur de développement RISC-V. L’entreprise indique que CUDA fonctionne sur cette plateforme pour piloter des charges exécutées sur des processeurs graphiques Nvidia. Elle annonce une disponibilité en quantités limitées, destinée au portage des logiciels et aux essais. Ces éléments décrivent une étape industrielle concrète, pas une généralisation dans tous les centres de données.

Le logiciel décide aussi de l’adoption

Une puce utilisable doit trouver des systèmes d’exploitation, des compilateurs et des applications compatibles. Changer d’architecture impose de reconstruire, d’adapter et de tester une partie de cet ensemble. Les extensions choisies par les fabricants doivent aussi rester suffisamment cohérentes pour limiter la fragmentation.

Le 9 août 2025, Debian 13 a intégré pour la première fois la prise en charge officielle de l’architecture riscv64. Cette étape donne aux utilisateurs de matériel compatible un accès à une distribution Linux stable. Elle ne garantit pas que toutes les applications commerciales fonctionnent immédiatement sur chaque machine RISC-V.

Les profils techniques communs cherchent précisément à faciliter ce travail. BigSky se présente comme conforme au profil RVA23. Dans la démonstration menée avec AMD en septembre 2026, les entreprises parlent encore d’optimisations à poursuivre. Montrer un modèle d’IA en fonctionnement sur un système de démonstration ne suffit pas à établir son coût réel ou sa fiabilité à grande échelle.

L’autonomie reste une chaîne à construire

RISC-V retire une contrainte au niveau du jeu d’instructions. Il ne fournit pas les machines de lithographie, les outils de conception électronique, la mémoire ou les capacités d’assemblage. Il ne soustrait pas non plus une puce aux contrôles applicables à ses caractéristiques, à sa destination ou à son utilisateur final. Le standard ouvert ne constitue pas une exemption commerciale.

L’intérêt industriel dépend donc du problème à résoudre. Pour une équipe qui veut personnaliser un processeur, la liberté de conception peut être déterminante. Pour un fabricant privé d’accès à une usine avancée, changer d’architecture ne rétablit pas cet accès. Pour un exploitant de serveurs, la compatibilité des logiciels et le support technique restent des conditions de déploiement.

Les prochaines étapes se mesureront dans les usages : applications portées, systèmes qualifiés, commandes et machines effectivement déployées. SiFive destine encore son serveur BigSky au développement et à la validation. Le passage de ces essais à des installations durables donnera une mesure plus utile de la progression de RISC-V que les seules annonces de performances.

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