6 novembre 2026
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Culture

Roman historique : inventer sans brouiller les faits

Le critique Mostafa Atiya Gomaa propose de rendre visibles les références du roman historique. Les premières pages de Zaydan et de Flaubert éclairent cette frontière entre faits et fiction. Bibliographies et notes d’auteur permettent de comprendre certains choix du récit, sans garantir à elles seules l’exactitude de chaque scène racontée.

Roman historique : entre faits et fiction, Zaydan et Flaubert. Illustration IA d’un livre et de couches de papier.
Illustration générée par intelligence artificielle pour Libnanews. Livre et paysage imaginaires, sans reproduction d’une couverture ou d’un document historique réel. © Libnanews / illustration IA

Le roman historique peut inventer des voix, des dialogues et des scènes. Que doit-il alors au lecteur lorsqu’il met en récit un passé documenté ? Dans un entretien publié le 6 novembre 2026 dans la presse libanaise, le critique Mostafa Atiya Gomaa défend la liberté de l’imagination, tout en refusant la manipulation des faits établis. Il propose notamment d’accompagner le récit d’une liste de références. Les premières pages de deux romans, La Fille de Ghassan de Jurji Zaydan et Salammbô de Gustave Flaubert, permettent d’examiner concrètement cette frontière.

Gomaa décrit un narrateur capable de donner forme aux événements, aux lieux et aux personnages. Il distingue la description, l’inscription dans une culture historique et l’usage de documents. Ces fonctions peuvent renforcer l’impression d’assister au passé. Elles posent aussi une difficulté : une scène convaincante n’est pas, pour cette seule raison, un fait attesté.

Sa proposition de références ouvre donc un débat pratique. Comment préserver la liberté du récit tout en permettant au lecteur de distinguer ce qui vient des documents ? Il faut regarder la manière dont le livre construit cette distinction, jusque dans son ouverture et les pages qui l’accompagnent.

Le roman historique passe du cadre collectif aux personnages

Dans La Fille de Ghassan, Jurji Zaydan commence par un chapitre consacré aux souverains ghassanides. Il présente leur territoire, leurs liens avec Byzance et les rivalités régionales. Le lecteur entre d’abord dans un exposé historique. Ce chapitre donne au récit un espace, des pouvoirs politiques et une succession d’événements.

Le chapitre suivant change d’échelle. Hind, présentée comme la fille de Jabala, apparaît à travers son goût pour l’équitation. Zaydan décrit le palais, le terrain de course, les préparatifs d’une compétition et la récompense promise aux cavaliers. Les vêtements, les chevaux et les gestes remplacent progressivement le tableau général.

Cette transition montre le travail propre du roman. Un cadre collectif devient une expérience vécue par des personnages. Le récit organise l’attente, fait regarder les participants vers le palais et prépare une scène. Ces choix de rythme et de point de vue donnent une forme sensible à l’époque représentée.

Ils ne dispensent pas de distinguer les niveaux du texte. Une présentation politique, un détail de costume et une réaction intime ne reposent pas nécessairement sur le même type de preuve. Le narrateur les enchaîne pourtant dans une langue continue. Le lecteur doit pouvoir reconnaître cette différence sans que chaque phrase se transforme en note savante.

Chez Zaydan, des références déjà présentes

L’édition de La Fille de Ghassan consultée comporte une liste des ouvrages utilisés pour les événements historiques. On y trouve notamment les histoires d’al-Tabari, d’Ibn al-Athir et d’Ibn Khaldoun, ainsi que Le Livre des chants d’al-Isfahani. La bibliographie évoquée par Gomaa possède donc un exemple concret dans la tradition romanesque arabe.

La préface de la seconde partie précise également le projet de Zaydan. L’auteur inscrit ce livre dans une série de romans consacrés à l’histoire de l’islam, publiés successivement dans sa revue. Il indique l’étendue historique du récit et annonce la poursuite de l’entreprise. L’ambition de raconter s’accompagne explicitement d’une ambition de transmission.

Une liste d’ouvrages rend ce travail plus visible. Elle permet de retrouver les textes consultés et de prolonger la lecture. Mais elle ne dit pas, à elle seule, quelle page soutient chaque détail. Elle ne précise pas non plus comment l’auteur a départagé des récits divergents ou construit une conversation.

La présence de références appelle donc une seconde lecture : observer leur usage. Un ouvrage cité peut fournir une chronologie, un nom de lieu, une description ou une interprétation. Ces emprunts n’ont pas tous la même portée. La bibliographie éclaire la fabrication du roman sans certifier automatiquement chacune de ses scènes.

Le festin de Flaubert et le récit de Polybe

L’ouverture de Salammbô offre une autre manière de saisir ce passage. Flaubert place immédiatement le lecteur dans les jardins d’Hamilcar, à Carthage, au milieu d’un banquet de soldats. La nourriture, les langues, les odeurs et les objets occupent la scène. Puis la question des soldes impayées fait apparaître le conflit politique derrière la fête.

Le récit de Polybe, au livre I de son Histoire, fournit un point de comparaison précis. Dans le passage consacré au retour des mercenaires, Giscon organise des départs successifs pour permettre leur paiement. Les autorités carthaginoises les laissent pourtant s’accumuler dans la ville, en espérant réduire la somme due. Ce noyau historique apparaît aussi dans le premier chapitre de Flaubert.

Le roman le transforme en situation dramatique. L’ivresse ravive les griefs, des objets deviennent des motifs de dispute et Salammbô entre dans le champ des regards. Flaubert organise ainsi des perceptions et des tensions autour du conflit. Comparer ces pages à Polybe permet de voir ce que le récit reprend et la manière dont il le met en scène.

Cette comparaison reste limitée aux passages examinés. Elle ne constitue ni un contrôle de tous les détails du roman ni un jugement global sur sa fidélité historique. Elle montre surtout pourquoi la qualité d’une scène et sa valeur documentaire doivent être appréciées séparément.

Une note peut préciser la part d’invention

Le principe défendu par Gomaa gagne en précision lorsqu’on distingue trois opérations : reprendre un fait attesté, proposer une interprétation et inventer une scène. Un dialogue imaginé peut explorer un caractère. Une chronologie remaniée modifie, elle, la relation entre les événements. Une parole attribuée à un personnage historique peut prendre l’apparence d’un témoignage si rien ne signale son statut.

Une note d’auteur peut expliquer ces choix sans interrompre la narration. Elle peut identifier les personnages créés, les épisodes condensés et les points controversés. Le lecteur garde alors la liberté de se laisser porter par le récit, puis de revenir à sa construction.

Dans les exemples examinés, le travail commence par une opération simple : ouvrir les pages documentaires à côté des premières scènes. Chez Zaydan, la liste des références offre ce point de départ. Pour le festin de Salammbô, le passage de Polybe permet déjà de suivre la transformation d’une question de paiement en conflit romanesque.

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