Les tensions entre la Banque du Liban (BDL) et le ministère de l’Économie se sont accentuées ces dernières semaines autour de la question sensible du contrôle des transferts en devises étrangères. Selon des sources proches d’une réunion à huis clos tenue au siège de la BDL, le gouverneur par intérim a exprimé des réserves sur certaines directives gouvernementales, estimant qu’elles sont dépourvues de base juridique solide et susceptibles d’engendrer des « risques systémiques » pour l’institution monétaire. Cette déclaration, rapportée par plusieurs interlocuteurs présents à la réunion, illustre une ligne de fracture croissante entre les deux organes sur la gestion des liquidités et la politique monétaire.
Une absence de cadre légal dénoncée par la BDL
Lors de cette réunion, le gouverneur par intérim aurait insisté sur le fait que « l’absence de couverture juridique à certaines décisions expose la Banque à des risques systémiques ». Cette formulation, inhabituelle dans le discours officiel de la BDL, traduit une volonté de marquer une ligne rouge institutionnelle. La Banque centrale considère que plusieurs demandes formulées par le ministère de l’Économie concernant la libération de devises pour financer des importations prioritaires n’ont pas fait l’objet d’une validation législative conforme aux procédures en vigueur.
Des transferts en devises au cœur du contentieux
Le désaccord porte notamment sur le mécanisme de contrôle et de validation des transferts en devises. Le ministère de l’Économie souhaite assouplir les règles encadrant certains paiements internationaux, arguant du besoin de fluidifier les importations vitales, notamment en matière d’énergie et de biens alimentaires. La BDL, quant à elle, s’oppose à toute libéralisation partielle sans un encadrement clair et une traçabilité complète. Elle invoque des précédents où des fonds ont été détournés ou mal alloués, sans possibilité de recours légal.
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Un climat de défiance mutuelle entre institutions
Ce différend met en lumière un climat de défiance mutuelle croissante entre les deux institutions. Le ministère reproche à la BDL son manque de transparence dans la gestion des réserves en devises et l’opacité des critères d’approbation des transferts. À l’inverse, la Banque accuse les autorités politiques de chercher à contourner les garde-fous techniques sous pression de groupes économiques ou de partis influents. Cette tension fragilise la coordination nécessaire à la gestion de la crise économique.
Pressions politiques sur la BDL pour injecter des liquidités
Parallèlement, la Banque du Liban fait face à une pression politique croissante pour injecter davantage de livres libanaises dans l’économie, notamment pour financer certains programmes sociaux ou régler des arriérés de paiement internes. Le gouverneur par intérim aurait mis en garde contre « une dilution incontrôlée de la masse monétaire » susceptible de relancer une spirale inflationniste. Il a également rappelé que le mandat de la BDL prévoit une indépendance relative dans la conduite de la politique monétaire, indépendance qu’il estime aujourd’hui menacée.
Le rôle de la BDL dans la crise monétaire remis en question
De nombreux observateurs estiment que la Banque du Liban, loin de n’être qu’un arbitre technique, a joué un rôle central dans la crise monétaire libanaise. Les politiques de subvention prolongées, le maintien d’un taux de change fictif durant des années, et le soutien indirect au secteur bancaire sont autant de décisions qui ont contribué à épuiser les réserves en devises. Si la BDL critique aujourd’hui les demandes du gouvernement, elle fait elle-même l’objet d’interrogations sur sa responsabilité structurelle dans l’effondrement du système financier.
Une transparence toujours partielle sur les réserves disponibles
La question des réserves encore disponibles reste au cœur du flou stratégique. Le ministère de l’Économie a demandé à plusieurs reprises un audit actualisé des actifs liquides et semi-liquides détenus par la BDL, notamment ceux logés à l’étranger. Jusqu’à présent, la Banque s’est refusée à publier un inventaire complet, invoquant des raisons de sécurité financière. Cette opacité alimente les suspicions et complique l’élaboration d’une stratégie de sortie de crise concertée.
Des divergences sur les objectifs économiques immédiats
Les deux institutions semblent également diverger sur les priorités économiques à court terme. Le ministère de l’Économie privilégie la relance de la consommation intérieure et la facilitation des importations, considérées comme des leviers de stabilité sociale. La BDL, en revanche, insiste sur la nécessité de contenir l’inflation, de renforcer la confiance monétaire, et de limiter les sorties de capitaux. Ce désaccord se traduit par des blocages répétés sur les mécanismes d’agrément des paiements transfrontaliers.
Un arbitrage politique attendu, mais peu probable
Face à cette impasse, plusieurs membres du gouvernement plaident pour une clarification politique du rôle respectif de chaque institution. Toutefois, aucun cadre formel de médiation ou d’arbitrage n’a été mis en place à ce jour. Le Premier ministre Nawaf Salam, selon des sources gouvernementales, aurait été saisi du dossier mais hésite à trancher dans un contexte de fragilité politique générale. Cette absence d’arbitrage renforce l’idée d’un système fragmenté, incapable de prendre des décisions cohérentes sur les sujets macroéconomiques fondamentaux.
Les conséquences sur les négociations internationales
Cette mésentente intervient à un moment délicat où le Liban cherche à relancer ses négociations avec les bailleurs internationaux. L’absence d’unité de doctrine entre la Banque centrale et le ministère de l’Économie est perçue comme un facteur de risque par les partenaires étrangers. Elle affaiblit la crédibilité des propositions libanaises et alimente l’impression d’un pouvoir institutionnel éclaté.
Le besoin urgent d’un cadre législatif unifié
Plusieurs analystes plaident pour l’adoption rapide d’un cadre législatif unifié définissant les responsabilités et les prérogatives de la Banque centrale dans les situations de crise. Ce cadre devrait inclure des obligations de transparence, des mécanismes de contrôle parlementaire, et des règles précises pour la gestion des réserves et des transferts. En l’absence de telles réformes, les tensions actuelles risquent de se prolonger, au détriment de la stabilité économique et de la confiance des citoyens.



