Une médiation sans réunion tripartite
La détente apparue ces derniers jours entre le Premier ministre Nawaf Salam et l’environnement politique du Hezbollah n’est pas née d’un accord de fond. Elle résulte d’abord d’un travail de désescalade conduit par Nabih Berri entre le Grand Sérail et Haret Hreik. Avant la dernière visite de Salam à Nabatiyeh, le ton s’était durci. Le chef du gouvernement et le Hezbollah échangeaient des messages critiques sans toujours se nommer directement. Les réponses passaient par les discours, les médias et des allusions suffisamment claires pour être comprises par les deux camps. Le risque n’était plus seulement celui d’un désaccord politique sur les armes, l’autorité de l’État ou la manière de traiter l’occupation israélienne. Une prolongation de cette confrontation pouvait transformer le différend en rupture entre le gouvernement et une composante politique et sociale majeure du Sud.
Berri a choisi une méthode discrète. Il n’a pas organisé de réunion tripartite avec Salam et le Hezbollah. Les éléments disponibles indiquent au contraire qu’il a travaillé par canaux séparés, contacts politiques et messages transmis d’un camp à l’autre. Le premier objectif était limité mais concret : faire cesser l’escalade verbale avant la visite de Salam à Nabatiyeh. La priorité n’était donc pas de résoudre le désaccord stratégique. Elle consistait à empêcher qu’un déplacement officiel du Premier ministre au Sud se transforme en démonstration de rejet, en boycott politique ou en nouvelle séquence de confrontation publique. Cette distinction est importante : la médiation a porté sur les conditions de coexistence politique, non sur une réconciliation doctrinale.
Nabatiyeh, test grandeur nature de la désescalade
La visite de Salam à Nabatiyeh était particulièrement sensible parce qu’elle touchait au cœur de la question de la présence de l’État dans le Sud. Il s’agissait de sa troisième visite dans la ville depuis son arrivée à la présidence du Conseil. La première, après l’obtention de la confiance parlementaire, avait été consacrée aux demandes des habitants. La deuxième avait porté sur le processus de reconstruction. La troisième a pris une dimension plus politique : montrer que l’État entend rester présent dans une région dévastée par la guerre, les destructions, le déplacement de population et la persistance des opérations israéliennes. Dans ce contexte, l’accueil réservé au Premier ministre devenait lui-même un message politique.
Le travail préparatoire de Berri apparaît dans la composition de cet accueil. Le député Hani Kobeissi, membre du bloc de Berri, était présent. Le ministre des Finances Yassine Jaber participait également à la séquence. Plus significatif encore, plusieurs présidents de municipalités considérés comme proches du Hezbollah dans des villages du district de Nabatiyeh ont pris part à l’accueil. Il serait excessif d’interpréter leur présence comme un ralliement à la politique de Salam. Elle montre en revanche que le déplacement n’a pas été traité comme une provocation à combattre. Berri avait donc obtenu l’essentiel de ce qu’il recherchait : rendre possible une visite officielle dans une région où le Premier ministre aurait pu être exposé à une contestation politiquement très coûteuse.
Salam répond en séparant le dialogue du désaccord
Nawaf Salam a profité de cette atmosphère pour modifier lui aussi le registre. Il a affirmé ne pas être en situation d’hostilité avec un camp particulier et a insisté sur le fait que le dialogue n’était pas rompu. Il a également rappelé que certains engagements avaient déjà fait l’objet d’accords et qu’il fallait désormais les appliquer. Aux habitants, son message a porté sur la présence de l’État : ils ne devaient pas se considérer abandonnés. Cette formulation lui permettait de maintenir la ligne gouvernementale sans transformer le Hezbollah ou son environnement en adversaire intérieur. Le chef du gouvernement ne retirait pas les sujets de désaccord, mais il refusait de les présenter comme une guerre politique totale.
Cette nuance répond directement à la stratégie de Berri. Le président de la Chambre cherche à dissocier deux niveaux : le désaccord sur les choix stratégiques et le fonctionnement quotidien de l’État. Le premier demeure profond. Les positions sur la négociation directe avec Israël, le cadre des discussions, les armes du Hezbollah et les conditions d’un retrait israélien restent éloignées. Le second niveau concerne la reconstruction, les services, le retour des déplacés, le fonctionnement des administrations et le rôle de l’armée. Berri considère qu’une paralysie sur ces dossiers ferait payer aux habitants du Sud le prix d’un conflit politique national, alors qu’ils supportent déjà les conséquences de la guerre.
Le passage par la télévision d’Amal n’était pas anodin
La séquence s’est poursuivie après Nabatiyeh. Salam est apparu sur la chaîne liée au mouvement Amal. Le choix de cette tribune avait une portée particulière dans le contexte de la désescalade. Il offrait au Premier ministre un accès direct à une partie du public chiite et lui permettait d’exposer la position gouvernementale sur le retrait israélien, le retour de l’État et le fonctionnement des institutions dans le Sud. Berri a ainsi fourni à Salam un espace politique où celui-ci pouvait présenter sa politique sans passer par une confrontation avec le Hezbollah. Ce geste n’effaçait pas les divergences, mais il contribuait à sortir le Premier ministre de l’image d’un responsable extérieur ou hostile à l’environnement du Sud.
La réponse du Hezbollah est venue rapidement par Hassan Fadlallah. Le député a affirmé que son parti était favorable au renforcement du rôle de l’État dans le Sud et à la prise en charge de ses responsabilités. Il a toutefois posé une condition politique essentielle : la priorité devait être le départ israélien, l’arrêt des attaques et la fin des destructions et du nivellement des villages. Il a demandé que les déclarations soient suivies d’actes. La réponse restait donc critique, mais elle se situait dans le cadre d’un débat sur les priorités et les responsabilités. Elle ne revenait pas au registre d’affrontement personnel qui avait précédé la médiation. C’est précisément sur ce terrain que Berri a obtenu un résultat : non pas rapprocher les doctrines, mais modifier la manière dont le conflit est exprimé.
Pourquoi Berri refuse une guerre contre le gouvernement
Le rôle du président de la Chambre ne peut pas être compris uniquement comme une médiation ponctuelle. Sa position institutionnelle et son alliance avec le Hezbollah le placent au croisement de plusieurs contraintes. D’un côté, il partage avec son allié des réserves majeures sur plusieurs choix gouvernementaux, notamment le cadre des négociations avec Israël. De l’autre, il considère qu’une chute du gouvernement ou une confrontation frontale avec Nawaf Salam ouvrirait une crise dont personne ne contrôlerait l’issue. Son bloc parlementaire a d’ailleurs accordé la confiance au gouvernement. Ce vote constitue un indicateur plus solide que les rumeurs de rupture : Berri veut conserver la possibilité de critiquer, corriger et bloquer certains choix sans renverser l’exécutif.
Cette ligne l’a également conduit à freiner l’hypothèse d’une mobilisation contre le gouvernement. Les informations disponibles indiquent qu’il a contribué à convaincre le Hezbollah de ne pas pousser son opposition jusqu’à une tentative d’éviction de Salam, que ce soit par la rue ou au Parlement. Le calcul est lié au contexte. Le Liban reste confronté à une présence israélienne dans le Sud, à des frappes, à la destruction de villages, au déplacement d’habitants et à une reconstruction encore fragile. Ajouter une crise gouvernementale majeure pourrait créer un vide politique et institutionnel. Surtout, une confrontation prenant une coloration confessionnelle ferait courir le risque de transformer un désaccord sur la stratégie nationale en conflit sunnite-chiite, scénario que Berri cherche à éviter.
Coopérer sans se rallier : la logique d’Aïn el-Tineh
La relation entre Berri et Salam doit donc être lue comme une coopération fonctionnelle, non comme une convergence politique. Les signes de détente ne signifient pas que le président de la Chambre ait abandonné ses positions. Il reste opposé au cadre de négociation qu’il juge problématique et à la négociation directe avec Israël. La dynamique entre Aïn el-Tineh et le Grand Sérail repose sur une autre logique : les institutions doivent continuer à fonctionner même lorsque leurs responsables ne partagent pas la même stratégie. Pour Berri, le gouvernement doit assurer les services, financer les besoins, participer à la reconstruction et soutenir les populations du Sud. Pour Salam, l’appui ou au minimum la non-obstruction du président de la Chambre est indispensable pour obtenir les lois et les arbitrages parlementaires nécessaires à l’action gouvernementale.
Cette interdépendance explique pourquoi chacun possède un intérêt dans la désescalade. Salam dirige un gouvernement qui ne peut pas fonctionner durablement dans un conflit ouvert avec le président de la Chambre et les principales forces politiques chiites. Berri, de son côté, ne peut pas réclamer davantage d’État au Sud tout en contribuant à affaiblir l’exécutif chargé d’y envoyer les administrations, de financer les services et de négocier l’aide à la reconstruction. Les deux hommes n’ont donc pas besoin de devenir alliés. Ils ont besoin d’empêcher leur désaccord de détruire les instruments dont chacun a besoin. Cette logique produit ce qui ressemble davantage à un règlement du conflit qu’à une entente politique.
La reconstruction comme terrain de compromis
Berri a choisi la reconstruction et les services comme portes d’entrée de la désescalade parce que ces dossiers permettent un intérêt commun immédiat. Le Sud a besoin de routes, d’électricité, d’eau, de services publics, d’indemnisations et de financements pour permettre le retour des habitants. Sur ces sujets, la question n’est pas de savoir qui a raison dans le débat sur les armes. Il faut déterminer quelle administration agit, quels budgets sont débloqués et quelles garanties permettent aux familles de revenir. En poussant Salam à se rendre à Nabatiyeh et en facilitant son accueil, Berri cherchait aussi à rendre le gouvernement directement comptable de ses engagements envers la région.
Cette stratégie possède une autre dimension. Plus l’État est présent dans le Sud, plus le débat sur son autorité cesse d’être abstrait. Une institution ne gagne pas sa légitimité uniquement par des déclarations sur la souveraineté. Elle la gagne lorsqu’elle répare une route, remet une école en service, assure un hôpital, indemnise une famille ou sécurise un village. Berri peut donc défendre simultanément deux idées qui semblent contradictoires : refuser certaines orientations de Salam et exiger que son gouvernement soit davantage présent dans les zones à majorité chiite. La reconstruction devient alors un instrument de désescalade intérieure, mais aussi un test de crédibilité pour l’État.
Le point de rupture reste la séquence : retrait israélien ou désarmement d’abord ?
La médiation ne résout toutefois pas le désaccord principal. Le Hezbollah soutient que la sortie de crise doit commencer par le retrait israélien et la fin des attaques. Naim Kassem a résumé cette position en refusant l’idée que son parti doive donner quelque chose afin d’obtenir le départ d’Israël. Dans cette lecture, le Liban est la partie agressée et les engagements israéliens doivent être exécutés avant que l’on exige de la résistance une concession supplémentaire. Le gouvernement, lui, doit composer avec les pressions internationales en faveur de l’extension de l’autorité exclusive de l’État et avec les mécanismes de négociation qui lient les étapes de retrait à des mesures libanaises. La différence porte donc moins sur l’objectif proclamé – retour de l’État et retrait israélien – que sur l’ordre dans lequel les étapes doivent intervenir.
C’est précisément cette question que Berri ne peut pas régler par une médiation personnelle. Il peut réduire les attaques verbales, organiser des canaux de communication et empêcher un boycott. Il ne peut pas, à lui seul, résoudre la contradiction entre un Hezbollah qui refuse de désarmer sous occupation et un processus international qui cherche à conditionner le retrait à la réduction de ses capacités militaires. Tant que cette contradiction subsiste, la détente restera fragile. Elle peut permettre au gouvernement de travailler et au Hezbollah de dialoguer indirectement avec lui, mais elle ne supprime pas la possibilité d’une nouvelle crise lorsque les négociations entreront dans une phase plus contraignante.
Un équilibre utile mais précaire
Le résultat obtenu par Berri doit donc être mesuré avec précision. Il n’existe pas d’accord stratégique entre Salam et le Hezbollah. Il n’y a pas eu de réunion tripartite scellant une réconciliation. Les divergences sur les négociations, les armes et l’ordre des priorités restent intactes. Ce qui a changé est le niveau de confrontation. Une visite qui aurait pu provoquer une démonstration hostile s’est déroulée avec la participation de responsables d’Amal et de municipalités proches du Hezbollah. Salam a répondu en affirmant que le dialogue restait ouvert. Le Hezbollah a formulé ses conditions sans transformer la séquence en rupture. Puis les contacts entre Aïn el-Tineh et le Grand Sérail ont repris dans un climat plus fonctionnel.
La réussite de cette méthode dépend désormais des résultats concrets. Si le gouvernement avance sur la reconstruction, les services et le soutien aux habitants, Berri disposera d’arguments pour maintenir la coopération institutionnelle. Si les négociations avec Israël produisent des retraits mesurables, Salam pourra soutenir que la voie de l’État apporte des résultats. À l’inverse, si les frappes se poursuivent, si les villages restent détruits et si le processus politique paraît demander des concessions libanaises sans contrepartie, le Hezbollah retrouvera un terrain favorable à une confrontation avec le gouvernement. La médiation de Berri aura alors seulement retardé le conflit. Pour l’instant, elle a obtenu quelque chose de plus modeste mais de réel : empêcher qu’un désaccord stratégique ne devienne une rupture politique entre l’État et une partie du pays.


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