7 octobre 2026
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Politique

Joe Saddi met le gouvernement sous pression : derrière l’électricité, le premier avertissement politique des Forces libanaises

Joe Saddi met le gouvernement sous pression : derrière l’électricité, le premier avertissement politique des Forces libanaises
Un « retrait » calculé entre maintien au gouvernement et menace de rupture
Joe Saddi n’a pas démissionné. Le ministre de l’Énergie a choisi une formule plus ambiguë et, politiquement, plus maniable : il cesse pour l’instant de participer aux séances du Conseil des ministres tout en continuant à exercer ses fonctions à la tête de son ministère. Cette distinction est le point de départ du dossier. Elle lui permet de protester contre le fonctionnement du gouvernement sans abandonner le secteur qu’il dirige, et aux Forces libanaises de faire monter la pression sans provoquer immédiatement une crise ministérielle ouverte. Saddi a présenté sa décision comme une conséquence de l’absence de réponse gouvernementale à plusieurs propositions destinées à maintenir l’alimentation électrique et à amortir l’impact de la crise mondiale de l’énergie. Il a affirmé que son retrait des séances ne constituait pas un abandon de responsabilité, mais une manière de contraindre l’ensemble du gouvernement à assumer une responsabilité qu’il juge trop largement laissée au seul ministère de l’Énergie.
La forme choisie est donc aussi importante que le fond. Une démission aurait créé une vacance et obligé les Forces libanaises à décider immédiatement si elles restaient dans le gouvernement. Une simple protestation publique aurait pu être absorbée comme une querelle ministérielle de plus. L’abstention place la crise entre ces deux extrêmes. Elle permet à Saddi de continuer à appliquer les lois, à gérer le service public et à défendre ses réformes, tout en refusant de cautionner des réunions gouvernementales qui, selon lui, ne prennent pas les décisions nécessaires. Le message adressé au Premier ministre Nawaf Salam est clair : le ministre estime avoir épuisé le stade des avertissements techniques. Désormais, l’absence d’arbitrage devient un problème politique.
Le désaccord concret : taxes sur les carburants et tarif électrique mobile
Le conflit ne porte pas seulement sur une impression de manque de soutien. Il s’est cristallisé autour de propositions précises. Lors d’une réunion consacrée aux conséquences de la flambée mondiale des prix des carburants, Saddi a défendu plusieurs mécanismes pour réduire la facture finale. Parmi eux figurait une modification, une suspension ou une suppression de certaines charges sur les carburants afin de limiter la hausse payée par les consommateurs. Cette option s’est heurtée à une objection centrale du ministère des Finances : les recettes concernées participent au financement d’engagements publics, notamment les augmentations accordées au secteur public. Les supprimer sans ressource de remplacement déplacerait donc la crise du secteur de l’énergie vers le budget de l’État. C’est l’un des nœuds du conflit : l’Énergie raisonne en coût global pour le ménage, tandis que les Finances doivent protéger des recettes déjà affectées à d’autres dépenses.
Le second point concerne le tarif de l’électricité publique. Saddi a proposé une tarification mobile, capable d’évoluer avec les coûts réels de production et d’achat de combustible. Son argument est économique : même si le prix du kilowattheure public augmente dans certaines circonstances, l’électricité fournie par Électricité du Liban reste moins chère que l’électricité achetée aux générateurs privés. Une hausse maîtrisée du tarif pourrait donc permettre davantage d’heures d’alimentation publique et réduire la quantité d’électricité beaucoup plus chère que les ménages achètent aux générateurs. Le raisonnement ne porte pas uniquement sur la facture d’Électricité du Liban, mais sur la facture énergétique totale du foyer. Saddi reproche au gouvernement de regarder séparément le prix public et les taxes alors que le consommateur additionne, lui, facture publique, abonnement privé et carburants.
Une réunion sans arbitrage, puis la rupture
La décision du ministre intervient après une réunion gouvernementale décrite comme difficile. Les solutions proposées n’ont pas obtenu le soutien qu’il attendait. Le ministère des Finances n’a pas donné suite à l’idée d’alléger les prélèvements sur les carburants, faute de recettes alternatives. La proposition de tarif mobile n’a pas davantage débouché sur une décision. Pour Saddi, cette absence d’arbitrage signifie que l’on accepte de laisser le choc énergétique se transmettre au consommateur. Il affirme avoir prévenu, fourni les chiffres et présenté les solutions avant de constater qu’aucune réponse opérationnelle ne suivait. C’est cette séquence qu’il utilise pour justifier son retrait des séances du Conseil des ministres.
Son argumentation vise également à déplacer la responsabilité politique. Depuis des décennies, le ministère de l’Énergie porte une grande partie du coût symbolique de l’échec du secteur électrique. Saddi refuse que cette mécanique se reproduise. En déclarant publiquement que le gouvernement doit décider, il cherche à empêcher que les conséquences de la crise soient ensuite imputées au seul ministre. La stratégie est transparente : documenter les avertissements, rendre publiques les options refusées et établir que les arbitrages fiscaux ou budgétaires dépassent ses compétences. Si les heures de courant diminuent ou si la facture énergétique augmente, il pourra soutenir que le problème ne résidait pas dans l’absence de propositions mais dans le refus collectif de les adopter.
Le dossier dépasse Saddi : la décision a été coordonnée avec Maarab
L’élément qui transforme l’affaire en crise politique est l’implication directe des Forces libanaises. La décision de Saddi n’apparaît pas comme une initiative strictement personnelle. Elle intervient après une longue réunion réunissant les composantes parlementaire et ministérielle du parti, son instance exécutive et plusieurs responsables autour de Samir Geagea. Des informations concordantes présentent la décision comme coordonnée avec Maarab. Les Forces ont considéré que l’abstention constituait, à ce stade, une réponse suffisante. Elles n’ont pas annoncé leur départ du gouvernement, et l’hypothèse d’une démission collective est encore présentée comme prématurée. Mais la possibilité est désormais entrée explicitement dans le débat.
Cette gradation est calculée. Le parti peut soutenir son ministre sans brûler immédiatement l’étape suivante. Il peut observer la réaction de Nawaf Salam, du président Joseph Aoun et du ministre des Finances avant de décider s’il faut revenir à une participation normale, maintenir le boycott des séances ou aller plus loin. L’abstention devient ainsi un instrument de négociation interne. Elle offre à Maarab un moyen de mesurer le rapport de force au sein du gouvernement tout en évitant le coût politique d’une rupture immédiate. Si des compromis sont trouvés, le ministre peut reprendre sa place autour de la table. Si rien ne change, les Forces pourront présenter une éventuelle escalade comme l’aboutissement d’une série d’avertissements ignorés.
Le message envoyé à Baabda quelques heures avant l’annonce
La dimension politique apparaît encore plus clairement dans la démarche effectuée auprès de Joseph Aoun. Avant l’annonce de Saddi, Samir Geagea a dépêché le député Melhem Riachi à Baabda. Officiellement, l’entretien avec le président a porté sur les conditions politiques et sociales ainsi que sur les développements régionaux. Mais les informations entourant la rencontre font état d’un message plus large de Maarab sur le fonctionnement du gouvernement. Les critiques ne concernaient pas seulement l’économie. Elles portaient aussi sur le registre souverainiste. Les Forces disent craindre qu’une mauvaise gestion des dossiers économiques, combinée aux difficultés politiques et sécuritaires, n’aboutisse à une explosion sociale.
Le calendrier est révélateur : le message à Baabda précède de quelques heures la décision du ministre. La séquence donne à l’abstention une portée plus large que le seul dossier électrique. Maarab avertit la présidence avant d’activer un premier moyen de pression au gouvernement. Cela ne signifie pas qu’un scénario de sortie ait déjà été décidé. Au contraire, les Forces maintiennent une marge de manœuvre. Mais elles signalent qu’elles ne veulent plus être considérées comme automatiquement solidaires de décisions qu’elles contestent. Cette posture leur permet également de protéger leur position politique : participer au gouvernement tout en montrant à leur électorat qu’elles ne cautionnent ni l’inaction économique ni ce qu’elles jugent insuffisant sur les dossiers de souveraineté.
Une crise électrique au milieu d’un marché énergétique mondial sous tension
Le conflit gouvernemental se déroule dans un contexte qui réduit les marges de manœuvre. La crise régionale et les perturbations des grandes routes énergétiques ont fait monter les coûts des carburants. Pour un pays très dépendant des importations et disposant de peu de réserves financières, chaque hausse internationale se transmet rapidement à la production électrique, au transport et aux générateurs privés. Le problème est amplifié par la structure particulière du système libanais : lorsque l’alimentation publique recule, les ménages ne cessent pas de consommer de l’électricité. Ils transfèrent simplement leur consommation vers une source privée plus coûteuse. Une économie budgétaire réalisée en limitant les achats de combustible peut donc se traduire par une dépense beaucoup plus élevée supportée directement par les familles.
C’est le cœur de l’argument de Saddi en faveur du tarif mobile. Il estime que la comparaison pertinente n’est pas entre un ancien tarif public et un nouveau tarif public, mais entre le coût d’une heure supplémentaire fournie par Électricité du Liban et celui de la même heure achetée à un générateur. Ses adversaires doivent toutefois résoudre une autre équation : augmenter automatiquement les tarifs dans un pays où les revenus restent fragiles peut aussi accroître les impayés et la pression sociale. La décision ne peut donc être purement technique. Elle suppose de déterminer qui absorbe la hausse mondiale : l’État par des recettes moindres ou des subventions, Électricité du Liban par son bilan, ou le consommateur par ses factures.
Le ministre met en avant ses réformes pour contester l’accusation d’impuissance
Saddi accompagne son bras de fer d’un bilan de son passage au ministère. Il rappelle notamment la constitution de l’autorité de régulation du secteur électrique, prévue par une loi vieille de vingt-quatre ans mais restée inappliquée. Cette autorité prépare désormais, selon lui, le lancement de licences permettant au secteur privé de produire et de distribuer de l’électricité au cours des prochains mois. L’argument politique est évident : le ministre veut distinguer les réformes relevant directement de ses compétences des décisions fiscales et financières qui nécessitent un vote collectif du gouvernement. Il cherche ainsi à montrer qu’il ne demande pas un blanc-seing pour poursuivre l’ancien modèle, mais des arbitrages nécessaires à une transition qu’il affirme avoir engagée.
Ce point est important pour comprendre la stratégie des Forces libanaises. Le parti a intérêt à présenter le ministère de l’Énergie comme un laboratoire de rupture avec les pratiques antérieures. Le secteur a été au cœur des controverses politiques et financières pendant des années. Réussir à montrer une autorité de régulation fonctionnelle, une ouverture réglementée au privé et une tarification plus proche des coûts permettrait aux Forces de revendiquer une méthode différente. À l’inverse, un nouvel effondrement de l’alimentation électrique les exposerait directement. Le conflit avec le gouvernement sert donc aussi à tracer une frontière de responsabilité avant que les conséquences de la crise ne deviennent visibles dans les foyers.
Le vrai risque pour Nawaf Salam : qu’un dossier sectoriel devienne un précédent
Pour le Premier ministre, le danger dépasse le nombre de séances auxquelles Saddi participera ou non. Si un ministre peut suspendre sa présence au Conseil tout en restant en fonction, et si son parti transforme cette abstention en moyen de pression politique, d’autres composantes pourraient être tentées d’utiliser la même méthode. Le gouvernement entrerait alors dans une logique de participation conditionnelle où chaque bloc resterait officiellement au pouvoir tout en boycottant les arbitrages qui lui déplaisent. Dans un système déjà fragmenté, une telle pratique affaiblirait la capacité du Conseil des ministres à fonctionner comme instance collective. Salam doit donc trouver un compromis sur le fond sans donner l’impression que la pression partisane suffit à obtenir un traitement privilégié.
Il lui faut également éviter une rupture avec les Forces à un moment où le gouvernement affronte simultanément le dossier du Sud, les négociations avec Israël, la reconstruction, les relations avec les institutions financières internationales et les tensions sociales. Une sortie des ministres proches de Maarab ne ferait pas nécessairement tomber automatiquement l’exécutif, mais elle modifierait sa légitimité politique et relancerait les débats sur sa composition. Les rumeurs de remaniement existent déjà. La crise Saddi pourrait leur donner une matière concrète. C’est pourquoi le compromis recherché devra probablement être présenté comme une réponse à l’urgence énergétique et non comme une concession à un parti.
Les Forces gardent la menace ultime en réserve
À ce stade, les Forces libanaises n’ont pas décidé de quitter le gouvernement. C’est précisément ce qui rend leur position efficace. Une menace utilisée trop tôt perd une partie de sa valeur. En maintenant leurs ministres en place tout en autorisant Saddi à se retirer des séances, elles créent une échelle d’escalade. Première étape : avertissements techniques. Deuxième étape : message politique à Baabda. Troisième étape : abstention du ministre concerné. Les étapes suivantes pourraient être une extension de la contestation à d’autres ministres, une remise en cause publique plus globale de la politique gouvernementale ou, au terme du processus, un débat sur le maintien du parti au sein de l’exécutif. Rien dans les éléments disponibles ne permet d’affirmer que cette dernière décision est prise.
La réponse du gouvernement déterminera donc la suite. Un accord sur la tarification, les prélèvements ou une autre formule de soutien au secteur permettrait à Saddi de revenir en affirmant avoir obtenu une prise en charge collective de la crise. Une absence totale de réponse renforcerait au contraire l’argument de Maarab selon lequel le problème ne réside plus dans la technique mais dans la gouvernance. La crise de l’électricité deviendrait alors le véhicule d’un débat beaucoup plus large : jusqu’où un parti peut-il rester solidaire d’un gouvernement dont il conteste à la fois certains arbitrages économiques et une partie de l’orientation souverainiste ?
Une épreuve de vérité avant que la facture n’arrive chez les ménages
Le calendrier impose une réponse rapide. La crise énergétique ne laisse pas au gouvernement le luxe d’un conflit institutionnel prolongé. Si les prix mondiaux restent élevés et si l’alimentation publique ne peut pas être renforcée, la différence sera payée par les ménages à travers les générateurs, le transport et les prix des biens. La bataille autour des taxes ou du tarif public peut sembler technique, mais elle concerne directement la répartition de cette facture. Saddi veut que l’État accepte une partie du coût ou modifie le fonctionnement du secteur pour réduire la dépendance aux générateurs. Les Finances cherchent à éviter de créer un nouveau trou budgétaire. Entre les deux, le Conseil des ministres doit arbitrer.
L’abstention du ministre constitue ainsi un premier test politique pour la coalition gouvernementale. Elle n’est pas encore une rupture et ne doit pas être présentée comme telle. Elle est toutefois plus qu’un geste d’humeur. Elle a été précédée d’avertissements, discutée au sein des Forces libanaises, accompagnée d’un message à la présidence et justifiée par des propositions concrètes restées sans décision. C’est cette combinaison qui lui donne sa portée. Le gouvernement peut encore contenir la crise. Mais s’il échoue, le dossier de l’électricité aura créé un précédent : celui d’un parti qui reste dans l’exécutif tout en suspendant sa participation à son principal lieu de décision pour obtenir un changement de cap.

Un « retrait » calculé entre maintien au gouvernement et menace de rupture

Joe Saddi n’a pas démissionné. Le ministre de l’Énergie a choisi une formule plus ambiguë et, politiquement, plus maniable : il cesse pour l’instant de participer aux séances du Conseil des ministres tout en continuant à exercer ses fonctions à la tête de son ministère. Cette distinction est le point de départ du dossier. Elle lui permet de protester contre le fonctionnement du gouvernement sans abandonner le secteur qu’il dirige, et aux Forces libanaises de faire monter la pression sans provoquer immédiatement une crise ministérielle ouverte. Saddi a présenté sa décision comme une conséquence de l’absence de réponse gouvernementale à plusieurs propositions destinées à maintenir l’alimentation électrique et à amortir l’impact de la crise mondiale de l’énergie. Il a affirmé que son retrait des séances ne constituait pas un abandon de responsabilité, mais une manière de contraindre l’ensemble du gouvernement à assumer une responsabilité qu’il juge trop largement laissée au seul ministère de l’Énergie.

La forme choisie est donc aussi importante que le fond. Une démission aurait créé une vacance et obligé les Forces libanaises à décider immédiatement si elles restaient dans le gouvernement. Une simple protestation publique aurait pu être absorbée comme une querelle ministérielle de plus. L’abstention place la crise entre ces deux extrêmes. Elle permet à Saddi de continuer à appliquer les lois, à gérer le service public et à défendre ses réformes, tout en refusant de cautionner des réunions gouvernementales qui, selon lui, ne prennent pas les décisions nécessaires. Le message adressé au Premier ministre Nawaf Salam est clair : le ministre estime avoir épuisé le stade des avertissements techniques. Désormais, l’absence d’arbitrage devient un problème politique.

Le désaccord concret : taxes sur les carburants et tarif électrique mobile

Le conflit ne porte pas seulement sur une impression de manque de soutien. Il s’est cristallisé autour de propositions précises. Lors d’une réunion consacrée aux conséquences de la flambée mondiale des prix des carburants, Saddi a défendu plusieurs mécanismes pour réduire la facture finale. Parmi eux figurait une modification, une suspension ou une suppression de certaines charges sur les carburants afin de limiter la hausse payée par les consommateurs. Cette option s’est heurtée à une objection centrale du ministère des Finances : les recettes concernées participent au financement d’engagements publics, notamment les augmentations accordées au secteur public. Les supprimer sans ressource de remplacement déplacerait donc la crise du secteur de l’énergie vers le budget de l’État. C’est l’un des nœuds du conflit : l’Énergie raisonne en coût global pour le ménage, tandis que les Finances doivent protéger des recettes déjà affectées à d’autres dépenses.

Le second point concerne le tarif de l’électricité publique. Saddi a proposé une tarification mobile, capable d’évoluer avec les coûts réels de production et d’achat de combustible. Son argument est économique : même si le prix du kilowattheure public augmente dans certaines circonstances, l’électricité fournie par Électricité du Liban reste moins chère que l’électricité achetée aux générateurs privés. Une hausse maîtrisée du tarif pourrait donc permettre davantage d’heures d’alimentation publique et réduire la quantité d’électricité beaucoup plus chère que les ménages achètent aux générateurs. Le raisonnement ne porte pas uniquement sur la facture d’Électricité du Liban, mais sur la facture énergétique totale du foyer. Saddi reproche au gouvernement de regarder séparément le prix public et les taxes alors que le consommateur additionne, lui, facture publique, abonnement privé et carburants.

Une réunion sans arbitrage, puis la rupture

La décision du ministre intervient après une réunion gouvernementale décrite comme difficile. Les solutions proposées n’ont pas obtenu le soutien qu’il attendait. Le ministère des Finances n’a pas donné suite à l’idée d’alléger les prélèvements sur les carburants, faute de recettes alternatives. La proposition de tarif mobile n’a pas davantage débouché sur une décision. Pour Saddi, cette absence d’arbitrage signifie que l’on accepte de laisser le choc énergétique se transmettre au consommateur. Il affirme avoir prévenu, fourni les chiffres et présenté les solutions avant de constater qu’aucune réponse opérationnelle ne suivait. C’est cette séquence qu’il utilise pour justifier son retrait des séances du Conseil des ministres.

Son argumentation vise également à déplacer la responsabilité politique. Depuis des décennies, le ministère de l’Énergie porte une grande partie du coût symbolique de l’échec du secteur électrique. Saddi refuse que cette mécanique se reproduise. En déclarant publiquement que le gouvernement doit décider, il cherche à empêcher que les conséquences de la crise soient ensuite imputées au seul ministre. La stratégie est transparente : documenter les avertissements, rendre publiques les options refusées et établir que les arbitrages fiscaux ou budgétaires dépassent ses compétences. Si les heures de courant diminuent ou si la facture énergétique augmente, il pourra soutenir que le problème ne résidait pas dans l’absence de propositions mais dans le refus collectif de les adopter.

Le dossier dépasse Saddi : la décision a été coordonnée avec Maarab

L’élément qui transforme l’affaire en crise politique est l’implication directe des Forces libanaises. La décision de Saddi n’apparaît pas comme une initiative strictement personnelle. Elle intervient après une longue réunion réunissant les composantes parlementaire et ministérielle du parti, son instance exécutive et plusieurs responsables autour de Samir Geagea. Des informations concordantes présentent la décision comme coordonnée avec Maarab. Les Forces ont considéré que l’abstention constituait, à ce stade, une réponse suffisante. Elles n’ont pas annoncé leur départ du gouvernement, et l’hypothèse d’une démission collective est encore présentée comme prématurée. Mais la possibilité est désormais entrée explicitement dans le débat.

Cette gradation est calculée. Le parti peut soutenir son ministre sans brûler immédiatement l’étape suivante. Il peut observer la réaction de Nawaf Salam, du président Joseph Aoun et du ministre des Finances avant de décider s’il faut revenir à une participation normale, maintenir le boycott des séances ou aller plus loin. L’abstention devient ainsi un instrument de négociation interne. Elle offre à Maarab un moyen de mesurer le rapport de force au sein du gouvernement tout en évitant le coût politique d’une rupture immédiate. Si des compromis sont trouvés, le ministre peut reprendre sa place autour de la table. Si rien ne change, les Forces pourront présenter une éventuelle escalade comme l’aboutissement d’une série d’avertissements ignorés.

Le message envoyé à Baabda quelques heures avant l’annonce

La dimension politique apparaît encore plus clairement dans la démarche effectuée auprès de Joseph Aoun. Avant l’annonce de Saddi, Samir Geagea a dépêché le député Melhem Riachi à Baabda. Officiellement, l’entretien avec le président a porté sur les conditions politiques et sociales ainsi que sur les développements régionaux. Mais les informations entourant la rencontre font état d’un message plus large de Maarab sur le fonctionnement du gouvernement. Les critiques ne concernaient pas seulement l’économie. Elles portaient aussi sur le registre souverainiste. Les Forces disent craindre qu’une mauvaise gestion des dossiers économiques, combinée aux difficultés politiques et sécuritaires, n’aboutisse à une explosion sociale.

Le calendrier est révélateur : le message à Baabda précède de quelques heures la décision du ministre. La séquence donne à l’abstention une portée plus large que le seul dossier électrique. Maarab avertit la présidence avant d’activer un premier moyen de pression au gouvernement. Cela ne signifie pas qu’un scénario de sortie ait déjà été décidé. Au contraire, les Forces maintiennent une marge de manœuvre. Mais elles signalent qu’elles ne veulent plus être considérées comme automatiquement solidaires de décisions qu’elles contestent. Cette posture leur permet également de protéger leur position politique : participer au gouvernement tout en montrant à leur électorat qu’elles ne cautionnent ni l’inaction économique ni ce qu’elles jugent insuffisant sur les dossiers de souveraineté.

Une crise électrique au milieu d’un marché énergétique mondial sous tension

Le conflit gouvernemental se déroule dans un contexte qui réduit les marges de manœuvre. La crise régionale et les perturbations des grandes routes énergétiques ont fait monter les coûts des carburants. Pour un pays très dépendant des importations et disposant de peu de réserves financières, chaque hausse internationale se transmet rapidement à la production électrique, au transport et aux générateurs privés. Le problème est amplifié par la structure particulière du système libanais : lorsque l’alimentation publique recule, les ménages ne cessent pas de consommer de l’électricité. Ils transfèrent simplement leur consommation vers une source privée plus coûteuse. Une économie budgétaire réalisée en limitant les achats de combustible peut donc se traduire par une dépense beaucoup plus élevée supportée directement par les familles.

C’est le cœur de l’argument de Saddi en faveur du tarif mobile. Il estime que la comparaison pertinente n’est pas entre un ancien tarif public et un nouveau tarif public, mais entre le coût d’une heure supplémentaire fournie par Électricité du Liban et celui de la même heure achetée à un générateur. Ses adversaires doivent toutefois résoudre une autre équation : augmenter automatiquement les tarifs dans un pays où les revenus restent fragiles peut aussi accroître les impayés et la pression sociale. La décision ne peut donc être purement technique. Elle suppose de déterminer qui absorbe la hausse mondiale : l’État par des recettes moindres ou des subventions, Électricité du Liban par son bilan, ou le consommateur par ses factures.

Le ministre met en avant ses réformes pour contester l’accusation d’impuissance

Saddi accompagne son bras de fer d’un bilan de son passage au ministère. Il rappelle notamment la constitution de l’autorité de régulation du secteur électrique, prévue par une loi vieille de vingt-quatre ans mais restée inappliquée. Cette autorité prépare désormais, selon lui, le lancement de licences permettant au secteur privé de produire et de distribuer de l’électricité au cours des prochains mois. L’argument politique est évident : le ministre veut distinguer les réformes relevant directement de ses compétences des décisions fiscales et financières qui nécessitent un vote collectif du gouvernement. Il cherche ainsi à montrer qu’il ne demande pas un blanc-seing pour poursuivre l’ancien modèle, mais des arbitrages nécessaires à une transition qu’il affirme avoir engagée.

Ce point est important pour comprendre la stratégie des Forces libanaises. Le parti a intérêt à présenter le ministère de l’Énergie comme un laboratoire de rupture avec les pratiques antérieures. Le secteur a été au cœur des controverses politiques et financières pendant des années. Réussir à montrer une autorité de régulation fonctionnelle, une ouverture réglementée au privé et une tarification plus proche des coûts permettrait aux Forces de revendiquer une méthode différente. À l’inverse, un nouvel effondrement de l’alimentation électrique les exposerait directement. Le conflit avec le gouvernement sert donc aussi à tracer une frontière de responsabilité avant que les conséquences de la crise ne deviennent visibles dans les foyers.

Le vrai risque pour Nawaf Salam : qu’un dossier sectoriel devienne un précédent

Pour le Premier ministre, le danger dépasse le nombre de séances auxquelles Saddi participera ou non. Si un ministre peut suspendre sa présence au Conseil tout en restant en fonction, et si son parti transforme cette abstention en moyen de pression politique, d’autres composantes pourraient être tentées d’utiliser la même méthode. Le gouvernement entrerait alors dans une logique de participation conditionnelle où chaque bloc resterait officiellement au pouvoir tout en boycottant les arbitrages qui lui déplaisent. Dans un système déjà fragmenté, une telle pratique affaiblirait la capacité du Conseil des ministres à fonctionner comme instance collective. Salam doit donc trouver un compromis sur le fond sans donner l’impression que la pression partisane suffit à obtenir un traitement privilégié.

Il lui faut également éviter une rupture avec les Forces à un moment où le gouvernement affronte simultanément le dossier du Sud, les négociations avec Israël, la reconstruction, les relations avec les institutions financières internationales et les tensions sociales. Une sortie des ministres proches de Maarab ne ferait pas nécessairement tomber automatiquement l’exécutif, mais elle modifierait sa légitimité politique et relancerait les débats sur sa composition. Les rumeurs de remaniement existent déjà. La crise Saddi pourrait leur donner une matière concrète. C’est pourquoi le compromis recherché devra probablement être présenté comme une réponse à l’urgence énergétique et non comme une concession à un parti.

Les Forces gardent la menace ultime en réserve

À ce stade, les Forces libanaises n’ont pas décidé de quitter le gouvernement. C’est précisément ce qui rend leur position efficace. Une menace utilisée trop tôt perd une partie de sa valeur. En maintenant leurs ministres en place tout en autorisant Saddi à se retirer des séances, elles créent une échelle d’escalade. Première étape : avertissements techniques. Deuxième étape : message politique à Baabda. Troisième étape : abstention du ministre concerné. Les étapes suivantes pourraient être une extension de la contestation à d’autres ministres, une remise en cause publique plus globale de la politique gouvernementale ou, au terme du processus, un débat sur le maintien du parti au sein de l’exécutif. Rien dans les éléments disponibles ne permet d’affirmer que cette dernière décision est prise.

La réponse du gouvernement déterminera donc la suite. Un accord sur la tarification, les prélèvements ou une autre formule de soutien au secteur permettrait à Saddi de revenir en affirmant avoir obtenu une prise en charge collective de la crise. Une absence totale de réponse renforcerait au contraire l’argument de Maarab selon lequel le problème ne réside plus dans la technique mais dans la gouvernance. La crise de l’électricité deviendrait alors le véhicule d’un débat beaucoup plus large : jusqu’où un parti peut-il rester solidaire d’un gouvernement dont il conteste à la fois certains arbitrages économiques et une partie de l’orientation souverainiste ?

Une épreuve de vérité avant que la facture n’arrive chez les ménages

Le calendrier impose une réponse rapide. La crise énergétique ne laisse pas au gouvernement le luxe d’un conflit institutionnel prolongé. Si les prix mondiaux restent élevés et si l’alimentation publique ne peut pas être renforcée, la différence sera payée par les ménages à travers les générateurs, le transport et les prix des biens. La bataille autour des taxes ou du tarif public peut sembler technique, mais elle concerne directement la répartition de cette facture. Saddi veut que l’État accepte une partie du coût ou modifie le fonctionnement du secteur pour réduire la dépendance aux générateurs. Les Finances cherchent à éviter de créer un nouveau trou budgétaire. Entre les deux, le Conseil des ministres doit arbitrer.

L’abstention du ministre constitue ainsi un premier test politique pour la coalition gouvernementale. Elle n’est pas encore une rupture et ne doit pas être présentée comme telle. Elle est toutefois plus qu’un geste d’humeur. Elle a été précédée d’avertissements, discutée au sein des Forces libanaises, accompagnée d’un message à la présidence et justifiée par des propositions concrètes restées sans décision. C’est cette combinaison qui lui donne sa portée. Le gouvernement peut encore contenir la crise. Mais s’il échoue, le dossier de l’électricité aura créé un précédent : celui d’un parti qui reste dans l’exécutif tout en suspendant sa participation à son principal lieu de décision pour obtenir un changement de cap.

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