Le conflit actuel replonge l’économie libanaise dans une logique d’urgence. Après une année 2025 marquée par un léger mieux dans certains indicateurs, la reprise déjà fragile s’est brusquement interrompue. Le signal le plus sévère concerne le produit intérieur brut. Selon une estimation relayée dans les documents économiques transmis, l’activité réelle pourrait se contracter de 12 % à 16 % en 2026 selon la durée de la guerre. Cette prévision tranche avec les scénarios de stabilisation évoqués encore en début d’année et replace le Liban dans une séquence de destruction de valeur, de pertes d’emplois et d’érosion des recettes publiques.
Ce recul du PIB ne résume pourtant qu’une partie du choc. L’économie subit en même temps l’arrêt d’une partie du tourisme, la désorganisation du commerce, des dégâts sur les routes, l’électricité et les réseaux, ainsi que l’affaiblissement d’une agriculture déjà vulnérable. La Banque mondiale rappelait au début de mars 2025 que la guerre précédente avait déjà porté le coût économique total à 14 milliards de dollars, dont 6,8 milliards de dommages physiques et 7,2 milliardsde pertes économiques. Elle estimait aussi que le PIB réel du Liban s’était contracté de 7,1 % en 2024, alors qu’un scénario sans conflit n’aurait donné qu’une croissance modeste de 0,9 %.
Le PIB libanais repart à la baisse
Le PIB libanais reste le meilleur thermomètre de la crise actuelle, car il agrège à la fois la chute de la demande, les pertes de production et la paralysie partielle de plusieurs services. L’Institute of International Finance, cité dans la note de conjoncture jointe, considère que le conflit entre Israël et le Hezbollah constitue un nouveau choc négatif pour une économie déjà comprimée depuis 2019. Sa fourchette de contraction, entre 12 % et 16 % en 2026, repose surtout sur l’effondrement de l’activité touristique, sur les ruptures de chaîne logistique, sur les dégâts aux infrastructures et sur la baisse de la mobilité du travail dans les zones frappées.
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Cette détérioration est d’autant plus lourde que le Liban sortait à peine d’une phase de stabilisation monétaire relative. En décembre 2024, la Banque mondiale estimait que la contraction cumulée du PIB réel depuis 2019 dépassait 38 % en fin d’année, sous l’effet combiné de la crise bancaire, de la dépréciation monétaire, de la contraction de la demande interne et du conflit. Début mars 2025, cette même institution portait la baisse cumulée à près de 40 % à la fin de 2024. Le pays abordait donc 2026 avec un appareil productif déjà usé, une capacité d’investissement très réduite et une marge budgétaire presque inexistante.
Le conflit actuel ne détruit pas seulement de la richesse présente. Il rogne aussi le potentiel de croissance des prochaines années. Quand une route devient impraticable, quand une station électrique est touchée, quand une serre ou un atelier ferme, l’impact ne s’arrête pas au trimestre en cours. Les entreprises retardent leurs commandes, les ménages coupent dans leurs dépenses, les projets immobiliers sont suspendus et les investisseurs remettent à plus tard toute décision. C’est ainsi qu’une économie de survie remplace progressivement une économie de production.
Tourisme, services et devises : le premier étage du choc
Le tourisme reste l’un des premiers canaux de transmission de la crise. Les documents fournis montrent qu’en 2025, le Liban avait accueilli 1 635 490 visiteurs, soit une hausse de 44,6 % sur un an. Cette amélioration avait soutenu l’activité dans l’hôtellerie, la restauration, les transports et le commerce saisonnier. Elle renforçait surtout les entrées de devises, un point vital dans un pays où les services et les transferts extérieurs jouent un rôle central.
Or ce moteur s’est de nouveau grippé. La note hebdomadaire de Bank Audi souligne que les suspensions de vols se sont poursuivies à l’aéroport de Beyrouth fin mars 2026, à l’exception de Middle East Airlines et Royal Jordanian. Pour une économie très dépendante des liaisons aériennes, ce simple fait suffit à mesurer l’ampleur du choc. Moins de vols signifie moins de touristes, moins de voyages d’affaires, moins de réservations et moins de recettes pour tout l’écosystème des services.
L’IIF va plus loin et considère que l’effondrement du tourisme est déjà le principal moteur de la baisse du PIB. Ce constat est cohérent avec l’histoire récente du Liban. Quand l’insécurité monte, les dépenses discrétionnaires reculent presque immédiatement. Les restaurants, les commerces non essentiels et les activités culturelles voient leur fréquentation baisser avant même la destruction physique des actifs. Dans un pays où la consommation des ménages dépend aussi des séjours de la diaspora, l’effet multiplicateur est rapide.
Ce que montre la rupture dans les services
- baisse probable des réservations hôtelières et de la restauration ;
- recul du trafic passagers et des dépenses de voyage ;
- réduction des recettes en devises dans une économie partiellement dollarisée ;
- affaiblissement des emplois saisonniers et informels ;
- pression accrue sur les petits commerces urbains.
Ces effets ne sont pas isolés. Ils s’ajoutent à un recul plus large du commerce de détail. Dans la note transmise, un parlementaire évoque une baisse d’environ 60 % du chiffre d’affaires hors biens essentiels par rapport à mars 2025 et l’arrêt d’environ la moitié du secteur privé dans certaines zones. Ce type de donnée doit être lu avec prudence, mais il décrit un climat de rétraction brutal, où les entreprises conservent l’essentiel, repoussent l’investissement et réduisent leurs stocks.
Agriculture, industrie et logistique sous pression
Le deuxième étage du choc touche les secteurs productifs. Dans les zones exposées, les exploitations agricoles perdent des surfaces, des récoltes, des accès et de la main-d’œuvre. Le ministère libanais de l’Agriculture, cité dans la note économique de Byblos Bank, estimait au 27 mars 2026 que 46 479 hectares, soit 22 % des terres agricoles du pays, avaient été endommagés. Les dégâts concernent notamment les grandes cultures, les oliviers, les agrumes, les bananeraies et les cultures sous serre. Le document précise aussi que 76,6 % des agriculteurs du Sud ont été déplacés.
Pour un pays importateur net de produits alimentaires et énergétiques, cette atteinte à la production locale a un double coût. Elle réduit d’abord le revenu de milliers de familles. Elle accroît ensuite le besoin d’importations à un moment où les routes, les entrepôts, les points de collecte et les capacités logistiques sont eux-mêmes perturbés. La pression sur la sécurité alimentaire devient alors un enjeu macroéconomique autant que social.
L’industrie n’est pas épargnée. L’IIF mentionne des perturbations de chaîne d’approvisionnement, une moindre mobilité de la main-d’œuvre et des atteintes directes au capital productif. Fitch Solutions, relayé par Bank Audi, ajoute que la reprise du conflit avec Israël et la fermeture du détroit d’Hormuz en mars 2026 ont fortement assombri les perspectives du commerce et du fret au Liban. Avant cette escalade, l’institution prévoyait encore une croissance réelle des échanges de 7,4 % en 2026, portée par la reconstruction et un début de reprise des exportations. Ce scénario est désormais fragilisé par la dépendance du pays aux routes maritimes régionales et par les dégâts déjà subis par les infrastructures logistiques.
Le cas de la centrale de Sultaniyeh illustre cette fragilité. Sa mise hors service a privé d’électricité plus de 60 villages du district de Bint Jbeil, ainsi que plusieurs localités de Marjeyoun et de Tyr. Au-delà de la dimension humanitaire, chaque coup porté au réseau accroît les coûts de production des entreprises, déjà contraintes de recourir aux générateurs privés et au carburant importé.
Finances extérieures : déficit courant, réserves et facture énergétique
La crise se lit aussi dans les comptes extérieurs. D’après les documents transmis, l’IIF s’attend à un élargissement du déficit courant, de 14 % du PIB en 2025 à environ 17 % du PIB en 2026. La logique est simple. Les exportations de biens et services souffrent du conflit, tandis que la facture pétrolière augmente avec la hausse des prix de l’énergie. Le rapport rappelle que les produits pétroliers représentent près du quart des importations totales du Liban.
Cette pression intervient alors que les réserves liquides de la Banque du Liban demeurent limitées. La note de Byblos Bank indique qu’elles atteignaient 11,67 milliards de dollars à la mi-mars 2026, en baisse de 229,6 millions depuis le début de l’année. Dans le même temps, la valeur des réserves d’or a bondi à 47 milliards de dollars, mais cet actif ne constitue pas une solution de trésorerie immédiate sans choix politique majeur. L’IIF souligne d’ailleurs que le maintien de la stabilité du taux de change reste une priorité, au prix d’un arbitrage délicat entre stabilité de court terme et soutenabilité de moyen terme.
Le contexte régional renforce cette vulnérabilité. L’ESCWA avertissait le 19 mars 2026 que la poursuite des frappes risquait d’alourdir fortement les pertes économiques à mesure que les attaques perturbaient les infrastructures, le commerce et les services essentiels. De son côté, une note relayée par Bank Audi mentionne qu’une hausse durable des prix pétroliers pourrait porter la facture annuelle des importations de carburants du Liban d’environ 4,8 à près de 6 milliards de dollars, soit environ 100 millions de dollars supplémentaires par mois.
Quelques indicateurs de la dégradation
| Indicateur | Niveau récent | Lecture économique |
|---|---|---|
| Contraction attendue du PIB réel en 2026 | -12 % à -16 % | choc récessif majeur |
| Déficit courant attendu en 2026 | 17 % du PIB | besoin accru de financement extérieur |
| Réserves liquides de la BDL mi-mars 2026 | 11,67 Md$ | marge de défense limitée |
| Terres agricoles endommagées | 46 479 ha | baisse de production et risque alimentaire |
| Arrivées touristiques en 2025 | 1,64 million | base de comparaison désormais menacée |
Inflation, pouvoir d’achat et recettes publiques
Le conflit agit enfin sur les prix et sur les finances publiques. Officiellement, l’inflation n’a plus le profil explosif des années précédentes. L’indice des prix à la consommation a progressé de 12,3 % sur un an en février 2026 selon la note de Byblos Bank, après des rythmes bien plus élevés en 2024 et 2025. Cette modération relative tient en partie à la stabilisation du taux de change et à la dollarisation d’une large partie des transactions.
Mais cette lecture globale masque une dégradation très concrète du coût de la vie. Les postes qui augmentent le plus sont précisément ceux que les ménages arbitrent le moins facilement : éducation, loyers, alimentation, énergie et transport. En février 2026, le coût de l’éducation progressait de 35,7 % sur un an, l’alimentation et les boissons non alcoolisées de 16 %, les loyers effectifs de 21,7 %, tandis que le transport gagnait encore 8,2 % sur un mois. Pour des revenus déjà comprimés, ces hausses réduisent la consommation réelle et alimentent la contraction du PIB par la demande.
Du côté de l’État, l’effet est tout aussi préoccupant. L’IIF estime que la récession va rogner les recettes de TVA, de douane et de services, alors que les dépenses sociales, les besoins de soutien aux déplacés et les dépenses de reconstruction progressent en sens inverse. Ce renversement pourrait faire basculer les modestes excédents primaires des deux dernières années vers de nouveaux déficits. La situation est d’autant plus sensible que le Liban reste en défaut souverain et dépend de financements concessionnels, de l’aide internationale et des transferts des expatriés pour desserrer l’étau.
La Banque mondiale insistait déjà en juin 2025 sur le fait que la remise en état des infrastructures publiques critiques constituait une condition préalable à la reprise économique et sociale. Elle a approuvé à cette date un projet de 250 millions de dollars destiné à lancer les réparations les plus urgentes dans les zones touchées, tout en l’inscrivant dans un cadre extensible à 1 milliard de dollars. Le message est clair : sans reconstruction rapide des réseaux d’eau, d’énergie, de transport, de santé et des services municipaux, l’activité privée restera entravée.
Une économie qui tient encore, mais par ses amortisseurs
Malgré la violence du choc, certains amortisseurs restent visibles. Les transferts de la diaspora continuent de jouer un rôle de tampon externe. Le secteur privé, habitué aux crises, adapte ses horaires, déplace des opérations, stocke davantage et généralise le travail flexible quand il le peut. Les entreprises les mieux capitalisées cherchent à maintenir leurs flux, même au prix de coûts logistiques et énergétiques plus élevés. Ce n’est pas un signe de bonne santé. C’est plutôt la preuve d’une économie entraînée à fonctionner sous contrainte permanente.
Sur le plan humanitaire, cependant, la marge se rétrécit vite. Le Flash Appeal de l’ONU, lancé pour mars-mai 2026, vise 308,3 millions de dollars afin d’apporter une aide vitale à jusqu’à un million de personnes. OCHA signalait fin mars plus de 136 000 déplacés hébergés dans 663 abris collectifs, tandis que Reuters rapportait qu’au total plus d’un million de personnes avaient été déplacées depuis l’escalade de mars. Quand les déplacements prennent une telle ampleur, le coût économique dépasse la seule perte de production. Il s’étend au logement, à l’éducation, à la santé, à la protection sociale et au marché du travail.
C’est dans ce cadre qu’il faut lire le recul du PIB. Il ne s’agit pas seulement d’un indicateur macroéconomique. Il résume la fragmentation de l’espace productif, l’arrêt d’une partie des services, la hausse des coûts d’importation, la destruction d’infrastructures et le glissement d’une part croissante de la population vers une économie de subsistance. Tant que le conflit actuel se poursuit, la prévision d’une contraction à deux chiffres ne relève plus d’un scénario extrême. Elle devient le cadre central d’analyse de l’économie libanaise en 2026.


