Restrictions prolongées sur les retraits en devises
Plusieurs banques libanaises ont maintenu des restrictions strictes sur les retraits en dollars, en dépit des déclarations officielles annonçant une stabilisation partielle du secteur financier. Ces mesures, en vigueur depuis 2019, continuent de limiter l’accès des déposants à leurs fonds dans les devises étrangères. Les établissements bancaires appliquent toujours des plafonds hebdomadaires, souvent inférieurs à 100 dollars, indépendamment des soldes disponibles. Cette situation concerne aussi bien les particuliers que les entreprises, affectant l’ensemble des opérations courantes. Selon les dernières circulaires internes consultées par des clients, les banques conditionnent la disponibilité du dollar à l’approbation de leurs départements de conformité, invoquant des impératifs de liquidité et de lutte contre les mouvements de capitaux non autorisés.
Les responsables de plusieurs institutions bancaires affirment que ces restrictions demeurent nécessaires pour garantir l’équilibre interne de leurs comptes. L’un d’eux a indiqué que « les retraits massifs en devises constitueraient une menace directe pour la stabilité de l’établissement et du secteur dans son ensemble ». Ce raisonnement est renforcé par la lenteur du redémarrage des flux de devises entrants, malgré l’allègement des contrôles à la frontière et la reprise modeste du tourisme. En l’absence d’une loi formelle sur le contrôle des capitaux, chaque banque continue d’interpréter librement les conditions d’accès aux devises étrangères. Cette autonomie crée un déséquilibre important entre établissements, certains appliquant des plafonds très faibles, d’autres autorisant ponctuellement des opérations supérieures en fonction de critères internes non publics.
Les syndicats de retraités et de salariés dénoncent une forme d’arbitraire dans l’application de ces plafonds. Plusieurs plaintes ont été déposées devant les juridictions compétentes, sans qu’aucun jugement de portée générale ne soit rendu à ce jour. Les avocats représentant les déposants soulignent que l’absence de cadre légal formel favorise des pratiques opaques et inégales. Le gouverneur de la Banque du Liban a rappelé, lors d’une réunion technique, que « sans loi sur les capitaux, les banques ne sont pas juridiquement tenues de respecter une grille uniforme d’opérations ». Cette déclaration a suscité de nombreuses réactions, en particulier parmi les associations de consommateurs.
Transferts vers l’étranger sous autorisation
Outre les retraits en espèces, les transferts de fonds à l’étranger demeurent étroitement contrôlés. Toute opération de virement en dollars nécessite une autorisation préalable, souvent soumise à des justificatifs stricts. Les banques exigent généralement une preuve de frais médicaux, de scolarité, ou de dépenses liées à des obligations contractuelles validées par les autorités libanaises. Dans de nombreux cas, les dossiers sont suspendus sans justification précise, ou nécessitent plusieurs semaines de traitement. Des entreprises libanaises travaillant avec des fournisseurs internationaux signalent des retards dans les règlements, ce qui nuit à leur crédibilité commerciale. Le volume des transferts enregistrés reste bien inférieur à la moyenne de la période 2015–2018.
Le ministère des Finances a récemment rappelé que ces limitations relèvent du pouvoir discrétionnaire des établissements, en l’absence de loi sur le contrôle des capitaux. Il recommande néanmoins que les cas humanitaires et médicaux fassent l’objet d’un traitement accéléré. Cette recommandation n’a toutefois pas été suivie d’effet dans la majorité des établissements. Plusieurs patients soignés à l’étranger rapportent des difficultés à faire transférer les montants nécessaires, en dépit des autorisations médicales obtenues localement. Les associations de soutien aux malades ont demandé l’intervention du gouverneur de la Banque centrale pour établir une procédure accélérée et centralisée, mais aucune directive nouvelle n’a été publiée.
Les transferts liés à l’éducation rencontrent également des obstacles. De nombreuses familles n’ont pu finaliser les paiements de frais universitaires à temps, ce qui compromet la poursuite des études de certains étudiants libanais à l’étranger. Des recours gracieux ont été adressés aux banques concernées, parfois sans réponse. Les avocats des familles soulignent que « l’absence de règles claires autorise les établissements à exercer un pouvoir discrétionnaire sur des droits fondamentaux, comme l’accès à l’éducation ». Cette situation a été portée à l’attention de plusieurs ambassades étrangères, qui alertent sur les conséquences à moyen terme pour les liens académiques entre le Liban et les pays partenaires.
Tensions entre banques et déposants
Les relations entre les banques et leur clientèle restent tendues. Plusieurs incidents ont été signalés dans des agences, où des clients ont exigé des explications sur la non-disponibilité de leurs fonds en devises. Des employés bancaires évoquent un climat de tension quotidien. « Il n’est pas rare que des discussions dégénèrent. Certains clients nous accusent directement de vol, d’autres menacent d’en appeler aux médias », indique un cadre de l’une des principales banques du pays. Pour apaiser la situation, certaines agences ont renforcé leur présence sécuritaire, tandis que d’autres ont réduit les horaires d’ouverture au public.
Face à ces tensions croissantes, le ministère de l’Intérieur a recommandé une vigilance accrue dans les agences situées dans les zones à forte affluence. Des circulaires internes incitent les directeurs d’agences à faire remonter rapidement tout incident à leurs sièges centraux. Les syndicats de la profession bancaire demandent une clarification réglementaire urgente, affirmant que « la pression exercée sur les employés n’est plus tenable à long terme ». Le gouvernement, de son côté, a repoussé une fois de plus l’examen d’un projet de loi sur les capitaux, invoquant la nécessité de consultations techniques préalables avec la Banque centrale et les experts du secteur.
Les représentants des déposants considèrent ce report comme une nouvelle manœuvre dilatoire. Ils réclament la publication immédiate d’un texte provisoire, même imparfait, pour encadrer les pratiques des banques. Selon l’un d’eux, « il vaut mieux un cadre critiquable que le vide juridique actuel, qui permet toutes les dérives ». Cette proposition divise les juristes. Certains estiment qu’un texte transitoire pourrait être attaqué pour inconstitutionnalité, en l’absence de consensus parlementaire. D’autres jugent qu’une loi d’exception pourrait s’inscrire dans le cadre de l’état d’urgence économique encore en vigueur.
Réactions politiques et enjeux de souveraineté monétaire
Plusieurs responsables politiques ont réagi à cette situation prolongée. Certains députés exigent un débat parlementaire en urgence sur la réglementation des capitaux et la responsabilité des banques dans la gestion des devises. D’autres appellent à une refonte complète du système financier. Un membre de la commission des Finances a déclaré que « le pays ne peut plus vivre dans cette zone grise où l’arbitraire remplace la règle ». Il propose la création d’un fonds public de garantie temporaire, chargé d’assurer les paiements urgents, à partir des réserves disponibles à la Banque centrale. Cette idée a été accueillie avec prudence par les services du ministère des Finances, qui soulignent les limites actuelles des disponibilités en devises et la priorité à donner au service de la dette extérieure.
La Banque centrale reste prudente dans ses communications. Lors d’un briefing technique, un haut responsable a indiqué que « toute mesure unilatérale risquerait de provoquer une sortie supplémentaire des devises du système ». Selon lui, seul un consensus politique et juridique peut permettre d’encadrer durablement les flux financiers. Il prévient aussi contre les effets de contagion d’une libéralisation précipitée, qui pourrait déstabiliser le secteur à un moment critique. Cette position est partagée par plusieurs analystes, qui estiment que les équilibres fragiles actuels ne supporteraient pas une levée brutale des restrictions sans mécanisme de compensation.
À l’international, plusieurs institutions de surveillance financière observent la situation. Elles rappellent que l’absence de cadre légal sur les mouvements de capitaux est un obstacle majeur à toute reprise des négociations avec les partenaires étrangers, notamment les institutions financières internationales. Le FMI, dans ses dernières observations techniques, recommande explicitement l’adoption d’une loi de contrôle des capitaux, assortie de mécanismes de transparence, de contrôle judiciaire et de limitation dans le temps. Il lie également la reprise des discussions budgétaires à des progrès sur cette question.
Vers un retour progressif à la normalisation ?
Malgré ce tableau figé, certains signaux laissent entrevoir une évolution possible. Des sources proches du gouvernement affirment qu’un projet de texte est en cours de finalisation. Il prévoirait un plafonnement progressif des restrictions, un mécanisme de recours accéléré pour les cas humanitaires, et la création d’une cellule d’arbitrage indépendante. Cette cellule serait composée de représentants de la Banque centrale, du Conseil d’État et de la Commission parlementaire des Finances. Son rôle serait de superviser l’application uniforme des règles et de statuer sur les litiges entre banques et clients.
Ce projet reste toutefois au stade de la concertation. Aucun calendrier officiel n’a été publié. Le gouvernement redoute une fronde parlementaire, les oppositions dénonçant une validation rétroactive des pratiques bancaires jugées abusives. D’autres voix appellent à inscrire la future loi dans un cadre plus large de réforme financière, incluant la restructuration de la dette bancaire, le retour à la convertibilité progressive et la révision du rôle des instances de régulation. Cette approche globale divise les responsables, entre partisans de solutions immédiates et tenants d’une réforme en profondeur.
Les citoyens, eux, continuent de subir les conséquences quotidiennes de ces restrictions. L’accès aux soins, à l’éducation, aux biens importés et aux opérations courantes reste contraint. Les plus vulnérables, notamment les retraités, les étudiants et les malades, sont les plus touchés. Le secteur privé souffre également de cette incertitude. Plusieurs PME signalent l’impossibilité d’assurer des paiements à temps à leurs fournisseurs internationaux, ce qui nuit à leur compétitivité. Certains chefs d’entreprise envisagent de transférer leur activité à l’étranger, faute de visibilité sur le cadre bancaire local.



