Le dossier revient au sommet avec deux pistes précises
Le dossier de l’électricité est revenu au premier rang des priorités politiques avec la rencontre entre le président du Parlement Nabih Berri et le Premier ministre Nawaf Salam à Aïn el-Tiné. Au milieu des discussions sur le Sud, les déplacements diplomatiques du chef du gouvernement et la situation économique, les deux responsables ont consacré une partie de leur entretien à la recherche d’une solution qualifiée de « radicale » à la crise électrique. Deux pistes ont été placées sur la table : recourir à un système de construction, exploitation et transfert, ou conclure un accord libano-international capable de déboucher sur un règlement durable.
Le choix des termes est important. Il ne s’agit plus seulement d’augmenter ponctuellement les heures de courant ou de trouver du carburant pour les centrales. La discussion porte sur un mécanisme susceptible de modifier la manière dont les investissements sont financés, les infrastructures développées et le service produit. Le recours à un système de construction, exploitation et transfert permettrait, en principe, de confier à un opérateur le financement et la réalisation d’une infrastructure, puis son exploitation pendant une période déterminée avant son transfert à l’État. L’autre option évoquée reste moins détaillée : un accord entre le Liban et des partenaires internationaux qui permettrait de construire une solution globale.
Aucune décision finale n’a cependant été annoncée à l’issue de la rencontre. Aucun partenaire étranger n’a été publiquement désigné. Aucun montant d’investissement, calendrier d’appel d’offres ou liste de centrales concernées n’apparaît dans les informations disponibles. La réunion marque donc une orientation politique plutôt qu’un lancement opérationnel. C’est précisément là que se situe l’enjeu : déterminer si le retour du dossier au sommet de l’État ouvre réellement une nouvelle phase ou s’il restera au stade d’une nouvelle recherche de formule.
L’urgence est, elle, parfaitement mesurable. Le Liban continue de payer une facture énergétique éclatée entre l’électricité publique insuffisante, les générateurs privés et les solutions individuelles. La hausse récente des coûts montre que cette organisation n’est pas seulement défaillante sur le plan technique. Elle devient de plus en plus lourde pour les ménages et les entreprises.
52 840 livres le kilowattheure chez les générateurs
Le tarif des générateurs privés fixé pour septembre a atteint 52 840 livres libanaises par kilowattheure. La progression atteint 9,5 % en un seul mois. La comparaison avec février est plus spectaculaire encore : le tarif était alors de 30 244 livres. En sept mois, la hausse approche ainsi 75 %.
Le mazout explique une partie importante de cette progression. Le prix moyen de la plaque de mazout utilisé dans le calcul de la tarification a atteint environ 2,675 millions de livres, contre 1,399 million en mars. Cette évolution touche directement les propriétaires de générateurs, mais la charge est ensuite transférée aux abonnés. La crise énergétique régionale devient ainsi une dépense mensuelle supplémentaire pour les ménages libanais.
La particularité du système libanais amplifie le choc. Dans un réseau électrique normal, une augmentation du prix du combustible peut être répartie sur une structure de production diversifiée, des contrats d’approvisionnement et un réseau national. Au Liban, une partie importante de la consommation repose sur une multitude de générateurs alimentés au carburant. Lorsque le mazout augmente, le transfert vers la facture est rapide.
Cette situation produit également une forte inégalité. Un ménage capable d’investir dans des panneaux solaires, des batteries ou d’autres solutions réduit progressivement sa dépendance aux générateurs. Un foyer disposant de moins de moyens reste prisonnier de la facture mensuelle. La transition énergétique individuelle peut donc alléger la charge de certains consommateurs tout en laissant les autres exposés à la hausse du carburant.
La discussion entre Berri et Salam arrive à ce moment précis. Le caractère structurel de la solution recherchée répond à une évidence : même une baisse temporaire du prix du mazout ne réglerait pas le problème. Elle réduirait momentanément la facture sans modifier la dépendance à un système coûteux et fragmenté.
Les entreprises absorbent de moins en moins le choc
La pression ne concerne pas uniquement les particuliers. Les indicateurs économiques de septembre montrent une situation paradoxale. L’indice des directeurs d’achat au Liban est passé de 50,1 points en août à 50,5 en septembre. Il reste ainsi, pour un quatrième mois consécutif, au-dessus du seuil de 50 qui sépare conventionnellement la contraction de la croissance de l’activité.
Cette progression pourrait donner l’image d’une économie qui recommence lentement à avancer. Les données détaillées racontent pourtant une histoire beaucoup plus fragile. Les entreprises ont enregistré la plus forte hausse du coût de leurs intrants depuis environ trois ans et demi. L’énergie en fait partie, avec les denrées alimentaires, les matériaux de construction, le transport maritime et les assurances.
La différence entre croissance de l’activité et amélioration de la situation des entreprises devient essentielle. Une société peut recevoir davantage de commandes tout en voyant sa marge diminuer. Si le coût de l’électricité, du transport et des matières premières augmente plus rapidement que ses revenus, la reprise devient difficile à transformer en investissements ou en emplois.
Les comportements des entreprises commencent justement à refléter cette prudence. Les recrutements ont diminué. Les achats ont également été réduits. Les commandes à l’exportation restent faibles dans un environnement régional instable. Les entreprises cherchent donc à protéger leur trésorerie alors même que l’indicateur général d’activité se maintient légèrement en territoire positif.
L’électricité intervient dans presque toutes ces décisions. Elle ne représente pas simplement une ligne de dépenses parmi d’autres. Elle conditionne les coûts de production, la conservation des marchandises, le fonctionnement des équipements, la climatisation, l’informatique et une partie de la logistique. Une entreprise qui ne peut prévoir son coût énergétique dispose de moins de visibilité pour fixer ses prix et programmer ses investissements.
Le modèle de construction, exploitation et transfert revient au centre
C’est dans ce contexte que la piste du système de construction, exploitation et transfert acquiert son intérêt. L’objectif serait de mobiliser des capitaux et une expertise sans demander à l’État de financer immédiatement la totalité des infrastructures. L’opérateur retenu construirait le projet, l’exploiterait selon un contrat déterminé puis le transférerait à la puissance publique.
Sur le papier, le mécanisme permet de répondre à l’un des problèmes les plus évidents du Liban : l’État dispose de marges financières limitées alors que les besoins d’investissement sont considérables. L’électricité exige des capitaux pour la production, mais aussi pour le transport, les postes, les réseaux et la réduction des pertes. Attendre que les finances publiques soient capables de financer seules l’ensemble de ces investissements pourrait prolonger la crise pendant des années.
Le mécanisme ne constitue toutefois pas une solution automatique. Tout dépend du contrat. Il faut déterminer qui finance, qui supporte les risques, comment l’opérateur est rémunéré, quelle tarification est appliquée, quelles garanties l’État accorde et dans quelles conditions l’infrastructure lui revient. Un mauvais contrat peut transférer une partie du risque au secteur public tout en garantissant les revenus de l’opérateur. Un contrat bien construit peut, au contraire, accélérer un investissement que l’État serait incapable de réaliser seul.
Les informations disponibles ne précisent pas encore quelle partie du secteur serait concernée. Il n’est donc pas possible d’affirmer que le gouvernement envisage de confier l’ensemble de la production électrique à ce modèle. La discussion rapportée porte sur une voie possible permettant de trouver une solution définitive. Les détails techniques restent à construire.
Cette absence de précision est justement le prochain test. Une volonté politique devient crédible lorsqu’elle se transforme en cahier des charges, calendrier, mécanisme de financement et procédure de sélection. Tant que ces éléments ne sont pas publiés, le système reste une option et non un projet exécutable.
L’autre piste : un accord libano-international encore à définir
La deuxième possibilité évoquée par Berri et Salam est celle d’un accord libano-international. La formule est plus large et beaucoup moins précise. Elle pourrait recouvrir différents types de coopération, mais les informations disponibles ne permettent pas d’identifier un pays, une institution ou un consortium déjà choisi. Il serait donc prématuré d’attribuer le projet à un partenaire déterminé.
L’intérêt politique de cette piste est néanmoins clair. Une solution soutenue par des partenaires internationaux pourrait apporter simultanément financement, expertise et garanties. Dans un secteur marqué depuis longtemps par les déficits et les controverses, la présence d’un acteur extérieur pourrait également contribuer à encadrer la mise en œuvre.
Mais cette voie impose elle aussi des conditions. Un partenaire international cherchera à connaître la situation financière du secteur, les mécanismes de tarification, la capacité de recouvrement et les responsabilités de l’État. Il voudra aussi disposer d’une visibilité sur le cadre réglementaire. La recherche d’un financement extérieur ne peut donc être totalement séparée des réformes internes.
C’est ici que le dossier de l’électricité rejoint celui des finances publiques. Nabih Berri a reçu le gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid, dans la même séquence politique. Nawaf Salam l’a également rencontré au Grand Sérail pour discuter de la situation financière et bancaire. Aucun lien opérationnel entre ces entretiens et un financement de l’électricité n’a été annoncé. Leur concomitance montre toutefois que le gouvernement et les principales institutions travaillent dans un environnement où chaque grand investissement dépend de la restauration de capacités financières plus larges.
Le Liban ne peut donc traiter l’électricité comme un secteur isolé. Sa réforme dépend de la confiance, du financement, de la capacité de l’État à signer des contrats crédibles et de l’existence d’institutions capables de les faire appliquer.
Les industriels demandent eux aussi une réponse sur l’énergie
La question apparaît également dans les discussions avec le secteur productif. Des représentants d’entreprises de la banlieue sud ont présenté leurs priorités au Conseil économique, social et environnemental. Ils réclament notamment une approche structurée pour soutenir les établissements touchés par les destructions, relancer les entreprises arrêtées et préserver les emplois.
Le dossier énergétique fait partie de leurs préoccupations. Pour une entreprise industrielle, la dépendance aux générateurs représente un handicap plus lourd encore que pour un commerce ou un bureau. Les machines consomment davantage. Les interruptions peuvent perturber les cycles de production. Les solutions individuelles nécessitent des investissements importants.
Le problème devient particulièrement aigu pour les entreprises endommagées par la guerre. Elles doivent financer simultanément la réparation de leurs locaux, le remplacement éventuel de leurs équipements et leurs besoins énergétiques. Sans solution électrique plus stable, la reconstruction matérielle ne garantit pas la reprise de la production.
Les industriels de la banlieue sud demandent également l’établissement d’une base de données détaillée recensant les entreprises, leur activité, leur taille, le nombre de salariés, leurs capacités de production, leurs besoins et les dégâts subis. Ils souhaitent que les établissements touchés soient prioritaires dans les plans de relance et de reconstruction.
Cette demande montre pourquoi la réforme de l’électricité possède désormais une dimension de reconstruction économique. Restaurer des bâtiments sans garantir l’énergie nécessaire à leur fonctionnement ne suffit pas. Le même raisonnement vaut pour le Sud, où les autorités cherchent à rétablir les services essentiels afin de permettre le retour des habitants.
Le Sud transforme l’électricité en question de souveraineté
Nawaf Salam a fait du retour des services publics un élément central de son discours sur le Sud. Après son déplacement à Nabatiyé, il a insisté sur la nécessité de constater concrètement le rétablissement de l’eau et de l’électricité, l’avancement des projets, la rénovation des écoles et le retour des habitants.
Cette approche donne à l’électricité une dimension politique supplémentaire. Dans les régions touchées par les opérations militaires, fournir du courant n’est pas seulement améliorer le quotidien. C’est permettre aux habitants de rester ou de revenir. C’est aider les commerces à rouvrir. C’est remettre en marche les services publics. C’est donc participer au rétablissement de la présence effective de l’État.
Le président Joseph Aoun développe une logique similaire lorsqu’il insiste sur le soutien aux habitants qui restent dans leurs villages du Sud. La capacité de l’État à répondre à leurs besoins devient une composante de la souveraineté. L’autorité ne se mesure pas seulement au déploiement de l’armée. Elle se mesure aussi à l’eau, aux routes, aux écoles et à l’électricité.
Cette dimension explique pourquoi le dossier énergétique peut difficilement être reporté au retour d’une stabilité régionale parfaite. Les tensions au Moyen-Orient rendent justement l’énergie plus chère et les investissements plus risqués. Attendre leur disparition reviendrait à laisser les ménages et les entreprises continuer à financer le statu quo.
Les ménages les plus fragiles paient proportionnellement le plus lourd tribut
La hausse de la facture électrique arrive enfin dans un pays où une part importante des ménages réduit déjà ses dépenses essentielles. Les données sociales disponibles montrent que de nombreuses familles diminuent leurs dépenses de santé et d’éducation. Certaines ne parviennent plus à assurer correctement les médicaments ou l’alimentation des enfants. D’autres vendent des biens domestiques ou des actifs permettant de produire un revenu.
Dans ce contexte, l’augmentation de l’électricité n’est pas absorbée par une simple réduction des loisirs. Elle entre directement en concurrence avec les dépenses essentielles. Un ménage doit arbitrer entre générateur, alimentation, médicaments, transport et école. La hausse du kilowattheure devient ainsi un facteur supplémentaire de paupérisation.
Les solutions individuelles peuvent elles-mêmes renforcer les inégalités. Une famille disposant de capital peut installer une solution solaire et réduire son exposition au tarif des générateurs. Une famille sans épargne continue à acheter chaque mois une énergie chère. Le ménage le moins capable d’investir devient alors celui qui reste le plus dépendant du système le plus coûteux.
Cette réalité devrait peser sur la conception de toute réforme. Une solution uniquement technique peut améliorer la production sans nécessairement résoudre la question du prix payé par les consommateurs. Le futur modèle devra donc répondre à deux exigences simultanées : produire suffisamment et produire à un coût supportable.
Le prochain test ne sera plus une réunion mais un calendrier
La rencontre entre Nabih Berri et Nawaf Salam a remis l’électricité au niveau politique le plus élevé. Elle a également introduit deux pistes identifiables. C’est davantage que la simple répétition d’un constat sur l’échec du secteur. Mais les informations disponibles s’arrêtent encore avant les éléments qui permettraient de parler d’un véritable plan : partenaires, projets concernés, montants, appels d’offres, garanties, tarification et échéances.
Le passage à l’étape suivante sera donc facile à mesurer. Si la piste de construction, exploitation et transfert est retenue, elle devra produire une procédure précise. Si l’option d’un accord international progresse, le partenaire et les modalités devront être identifiés. Dans les deux cas, la question du financement devra être rendue publique.
L’urgence économique ne permet plus de dissocier ces décisions de leur coût pour les Libanais. À 52 840 livres le kilowattheure pour les générateurs en septembre, la crise électrique n’est plus seulement le symbole historique de la mauvaise gestion publique. Elle constitue une ponction directe sur les revenus des ménages et les marges des entreprises.
Le changement de modèle évoqué à Aïn el-Tiné ne pourra donc être jugé sur la formule choisie. Il le sera sur sa capacité à remplacer progressivement une énergie chère, fragmentée et imprévisible par un service stable. Après des années de solutions temporaires, la différence entre une nouvelle annonce et une réforme tiendra désormais à quelques éléments très concrets : un contrat, un financement, un calendrier et des kilowattheures réellement livrés.


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