6 octobre 2026
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275 reçus, 275 carrières suspendues : quand le concours ne suffit plus pour entrer dans la justice

Au Liban, 275 assistants judiciaires ayant réussi leur concours restent sans nomination, tandis qu’un nouveau recrutement est envisagé. Entre mérite, compétence et recherche d’un équilibre confessionnel, leur dossier révèle une contradiction majeure de la fonction publique et interroge la valeur même des concours organisés par l’État libanais aujourd’hui.

Une réussite qui ne débouche pas sur une nomination

Ils ont passé les concours organisés pour intégrer l’administration judiciaire. Ils les ont réussis. Pourtant, 275 assistants judiciaires, dont 120 candidats aux fonctions de greffier et 155 aux fonctions d’huissier, restent privés de nomination. Leur dossier met en lumière une contradiction ancienne de l’administration libanaise : la réussite à un concours fondé sur la compétence peut être remise en cause, au moment de la nomination, par la recherche d’un équilibre confessionnel qui ne figurait pas parmi les critères permettant de départager les candidats.

Le contentieux trouve son origine dans le traitement de la cinquième et dernière promotion d’assistants judiciaires reçus, qui comptait 375 personnes. Le Conseil des ministres a examiné leur situation le 26 février 2026. Sa décision numéro 7 a permis la nomination de seulement 100 d’entre eux, soit 80 greffiers et 20 huissiers. Les 275 autres sont restés à l’écart. Dans le même temps, la décision prévoyait l’ouverture d’un nouveau concours destiné au recrutement de 250 assistants judiciaires.

La situation crée une anomalie difficile à expliquer aux candidats concernés. L’administration dispose déjà d’une liste de personnes ayant satisfait aux épreuves prévues. Pourtant, plutôt que d’achever leur recrutement, l’État envisage un nouveau concours. Les candidats exclus de la nomination ne contestent donc pas un échec. Ils contestent les conséquences d’une réussite qui ne leur ouvre plus automatiquement l’accès à la fonction pour laquelle ils ont été sélectionnés.

Le dossier dépasse ainsi les 275 personnes concernées. Il pose une question beaucoup plus large sur la valeur des concours de la fonction publique. Si la réussite n’est plus suffisante, les candidats doivent savoir quel second critère intervient après la publication des résultats. C’est précisément sur ce terrain que la question confessionnelle s’est imposée.

La Constitution place pourtant la compétence au premier plan

Les candidats s’appuient sur des dispositions constitutionnelles précises. L’article 12 de la Constitution garantit aux Libanais l’accès aux fonctions publiques sans autre distinction que celles liées au mérite et à la compétence, dans les conditions prévues par la loi. Le principe est donc celui de l’égalité d’accès à l’administration, sous réserve de satisfaire aux critères professionnels imposés.

Le dossier des assistants judiciaires renvoie également à l’article 95. Pour les fonctions publiques situées sous la première catégorie, le texte prévoit l’abandon de la règle de représentation confessionnelle et le recours à la spécialisation et à la compétence. Le principe concerne notamment la fonction publique, la justice, les institutions militaires et de sécurité ainsi que les établissements publics et mixtes.

C’est cette articulation entre les deux articles qui nourrit la contestation. Les postes d’assistants judiciaires concernés ne relèvent pas des fonctions politiques ou administratives les plus élevées pour lesquelles les équilibres institutionnels peuvent faire l’objet de dispositions particulières. Ils correspondent à des emplois administratifs et judiciaires accessibles par concours. Les candidats considèrent donc que leur classement et leur réussite devraient constituer les éléments déterminants.

L’enjeu est d’autant plus sensible que la justice souffre depuis plusieurs années de difficultés de fonctionnement, de manque de personnel et de lenteurs administratives. Les assistants judiciaires jouent un rôle quotidien dans le traitement des dossiers. Les greffiers assurent une partie essentielle de la continuité des tribunaux. Les huissiers participent à l’exécution et à la transmission des actes. Le blocage des nominations ne touche donc pas uniquement les carrières des candidats. Il affecte potentiellement la capacité de fonctionnement de l’appareil judiciaire.

Le paradoxe devient plus visible encore lorsque l’État prévoit de recruter de nouveaux candidats. Si des besoins justifient l’ouverture d’un concours pour 250 postes supplémentaires, les 275 personnes déjà reçues demandent pourquoi leurs nominations restent suspendues. Le débat ne porte donc pas sur l’existence de postes inutiles. Il porte sur les conditions politiques et administratives permettant de les pourvoir.

Le Conseil des ministres au centre de la contestation

La décision du 26 février place directement le gouvernement au cœur du dossier. Le Conseil des ministres n’a pas annulé les résultats du concours. Il n’a pas davantage établi que les candidats concernés avaient échoué à une condition professionnelle supplémentaire. Il a choisi de fractionner la dernière promotion et de limiter les nominations à 100 personnes.

Cette décision engage particulièrement le gouvernement de Nawaf Salam. La contestation souligne la contradiction entre le parcours du Premier ministre, ancien juge à la Cour internationale de Justice, et une décision gouvernementale accusée de faire prévaloir une logique confessionnelle sur les résultats d’un concours. L’argument est politique, mais il touche surtout à la crédibilité de la réforme administrative défendue par le pouvoir.

Le problème ne consiste pas à nier la réalité des équilibres confessionnels au Liban. Ils structurent une partie du système politique et institutionnel. La question posée par les candidats est différente : ces équilibres doivent-ils être appliqués à des fonctions pour lesquelles la Constitution prévoit précisément une logique de compétence, notamment sous la première catégorie ?

Le dossier met ainsi en opposition deux conceptions de l’État. La première considère que l’administration doit continuer à refléter les grands équilibres communautaires afin d’éviter qu’un groupe ne se retrouve durablement sous-représenté. La seconde estime qu’étendre cette logique aux concours administratifs revient à vider progressivement le principe du mérite de son contenu. Plus le niveau concerné est éloigné des postes politiques de première catégorie, plus cette contradiction devient difficile à justifier juridiquement.

Pour les candidats reçus, l’effet concret est immédiat. Ils ont investi du temps dans la préparation des épreuves, satisfait aux critères demandés et obtenu les résultats nécessaires. Certains ont pu organiser leur avenir professionnel autour de cette réussite. La suspension des nominations transforme cette réussite en attente sans échéance certaine.

Adel Nassar face à un dossier politiquement verrouillé

Le ministre de la Justice Adel Nassar se retrouve directement concerné. Le comité de suivi des assistants judiciaires a multiplié les rencontres avec les responsables afin d’obtenir une modification de la décision. Mais les démarches n’ont pas permis, jusqu’ici, de débloquer l’ensemble des nominations.

Selon les informations recueillies par le comité de suivi et rapportées dans le dossier, le ministre de la Justice aurait expliqué subir des pressions et considérer que ce qui a déjà été obtenu représentait le maximum possible dans les circonstances actuelles. Ali Al Mawla, membre du comité de suivi, a relayé cette appréciation. La formulation est révélatrice : le blocage ne serait pas lié à une incapacité technique à nommer les candidats, mais aux limites politiques auxquelles se heurte le traitement du dossier.

Cette situation place Adel Nassar devant une difficulté particulière. Le ministère de la Justice a besoin de personnel. Dans le même temps, le ministre ne décide pas seul des nominations nécessitant l’intervention du gouvernement. Même s’il souhaite élargir le recrutement, il doit composer avec les équilibres au sein du Conseil des ministres et avec les forces politiques qui interviennent dans le dossier.

Les candidats, eux, ne peuvent pas se satisfaire de cette répartition des responsabilités. Leur interlocuteur naturel reste l’État. Ils ont participé à un concours organisé par ses institutions et non à une procédure conduite par les partis politiques. Leur revendication vise donc le résultat final : la nomination de ceux dont la réussite a déjà été reconnue.

Le comité de suivi cherche précisément à maintenir cette distinction. Son argument n’est pas de réclamer une faveur politique. Il affirme que le droit a déjà été acquis par la réussite au concours. La mobilisation vise donc à empêcher qu’un critère supplémentaire soit ajouté après les épreuves.

Les Forces libanaises et les Kataëb directement mises en cause

La contestation a également pris une dimension partisane. Des sources du comité de suivi accusent les Forces libanaiseset les Kataëb d’avoir défendu une approche visant à préserver un équilibre confessionnel parmi les personnes nommées. Les critiques utilisent une formule particulièrement dure en parlant de « tests sanguins confessionnels » imposés aux candidats reçus.

Cette accusation doit être replacée dans son contexte. Elle émane des personnes engagées dans la contestation et ne constitue pas, en elle-même, la preuve que les deux partis ont juridiquement imposé un critère confessionnel au concours. Elle montre cependant la manière dont les candidats interprètent le blocage. À leurs yeux, l’obstacle n’est plus administratif. Il est politique et communautaire.

Le fond du problème réside dans la composition des candidats eux-mêmes. Les données présentées par le comité de suivi montrent qu’il n’existait pas, dès le départ, une égalité numérique entre candidats musulmans et chrétiens. Vouloir obtenir une stricte parité parmi les reçus revient donc à modifier après coup la logique du concours. Si les candidatures ne sont pas réparties à parts égales entre les communautés, les résultats fondés uniquement sur les notes ne peuvent pas garantir mécaniquement une répartition confessionnelle équilibrée.

Les chiffres concernant les promotions précédentes renforcent cet argument. Dans la quatrième promotion, la proportion de candidats chrétiens reçus qui souhaitaient encore intégrer la fonction serait tombée sous les 25 %, alors qu’elle se situait autour de 35 % un an auparavant. Une partie d’entre eux avait entre-temps trouvé d’autres emplois. Le problème ne tient donc pas seulement aux résultats du concours. Il tient aussi à l’évolution du marché du travail et aux choix professionnels des candidats.

Cela crée une difficulté structurelle. Si l’État veut maintenir une représentation confessionnelle déterminée dans certaines fonctions, il doit disposer d’un nombre suffisant de candidats appartenant à chaque groupe. Lorsque ce n’est pas le cas, deux solutions apparaissent : accepter le résultat produit par le concours ou retarder les nominations en attendant de nouvelles candidatures. C’est cette seconde logique que dénoncent les assistants judiciaires.

Un problème qui dépasse largement les tribunaux

Le dossier n’est pas isolé. D’autres recrutements publics ont déjà été retardés par des controverses comparables. Le cas des gardes forestiers est cité comme exemple. Lors d’un concours concernant 1 600 candidats, seulement 200 candidats chrétiens se seraient présentés. La difficulté à construire une répartition équilibrée avait contribué à retarder les nominations.

L’enseignement secondaire a également connu des problèmes du même ordre. Là encore, le nombre de candidats issus des différentes communautés ne correspondait pas nécessairement à une logique de parité. Lorsque l’administration tente de faire coïncider les résultats d’un concours ouvert avec une représentation confessionnelle déterminée à l’avance, les deux principes entrent inévitablement en tension.

Ces précédents donnent au dossier des 275 assistants judiciaires une portée nationale. Il ne s’agit plus uniquement d’un conflit entre une promotion et le ministère de la Justice. Il révèle une difficulté de recrutement qui peut toucher plusieurs secteurs de la fonction publique. La démographie des candidats, leurs choix professionnels et l’attractivité des salaires publics ont changé. Les mécanismes politiques continuent pourtant parfois de fonctionner selon des équilibres construits dans un autre contexte.

Cette contradiction risque de s’aggraver lorsque certaines catégories de la population se détournent davantage des emplois publics. Les rémunérations, les perspectives de carrière et l’instabilité administrative peuvent pousser les diplômés vers le secteur privé ou l’émigration. Si une communauté fournit moins de candidats pour un concours donné, l’administration se retrouve ensuite devant un choix impossible si elle veut simultanément respecter le classement et maintenir une parité stricte.

Le résultat peut être le gel. Des postes restent vacants. Des candidats reçus attendent. Les administrations continuent de fonctionner avec des effectifs insuffisants. Puis de nouveaux concours sont organisés dans l’espoir de produire une composition différente.

L’ouverture d’un nouveau concours cristallise la colère

C’est précisément la perspective d’un nouveau concours pour 250 assistants judiciaires qui rend le dossier actuel particulièrement sensible. Les 275 candidats laissés sans nomination ne comprennent pas pourquoi l’État chercherait de nouveaux reçus alors qu’il n’a pas réglé la situation de ceux qui existent déjà.

Du point de vue administratif, un nouveau concours pourrait permettre de répondre à des besoins futurs ou de modifier la composition du vivier de candidats. Mais politiquement, le message est difficile à défendre. Il donne l’impression que la réussite d’une première promotion peut être mise en attente jusqu’à ce qu’une seconde produise une répartition considérée comme plus acceptable.

Une telle pratique fragiliserait la confiance dans le concours lui-même. Le candidat ne pourrait plus considérer son classement comme l’aboutissement de la procédure. Il devrait attendre une deuxième sélection informelle, fondée non sur sa note mais sur la composition collective des reçus.

Cette incertitude touche directement le principe d’égalité. Deux candidats ayant obtenu des résultats comparables pourraient connaître des destins différents pour des raisons sans rapport avec leurs compétences professionnelles. L’administration risquerait alors de transformer le concours en première étape d’un processus dont les critères réels ne sont révélés qu’au moment des nominations.

Le problème devient particulièrement délicat dans la justice. Les tribunaux sont précisément chargés de garantir l’application des règles. Leur personnel administratif ne peut être recruté durablement selon des procédures dont l’issue apparaît imprévisible aux candidats.

Derrière les 275 noms, la question de l’État que le Liban veut reconstruire

Le gouvernement affirme vouloir réformer les institutions, restaurer la confiance et renforcer l’autorité de l’État. Ces objectifs se jouent aussi dans des dossiers moins spectaculaires que la sécurité du Sud, les négociations internationales ou la restructuration bancaire. La manière dont l’État recrute ses fonctionnaires constitue un test très concret de sa capacité à appliquer les règles qu’il fixe lui-même.

Les 275 assistants judiciaires se trouvent exactement à ce point de friction. Ils ne demandent pas que leurs résultats soient réévalués en leur faveur. Ils demandent que les résultats déjà obtenus produisent leurs effets. Le gouvernement, lui, doit concilier cette revendication avec les pressions politiques liées à la représentation confessionnelle et avec les besoins réels de l’appareil judiciaire.

Le choix aura des conséquences au-delà de cette promotion. Une nomination complète consacrerait la primauté du concours pour ces catégories de postes. Un maintien durable du gel installerait au contraire un précédent : réussir ne suffirait plus nécessairement pour être recruté.

La question posée par les 275 candidats est donc simple, mais sa réponse touche au fonctionnement même du système libanais. Lorsque la Constitution affirme que la compétence et le mérite doivent régir l’accès aux fonctions publiques concernées, l’administration doit déterminer jusqu’où elle accepte d’appliquer ce principe lorsque les résultats ne correspondent pas aux équilibres politiques souhaités. Tant que cette contradiction ne sera pas résolue, les 275 assistants judiciaires resteront les visages d’un problème beaucoup plus vaste : celui d’un État qui organise des concours au nom du mérite, puis hésite encore à accepter ce que le mérite produit.

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Newsdesk Libnanews

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