Le Liban a enregistré un excédent de trésorerie de 108 698 milliards de livres au premier semestre 2026, en hausse de 20 % sur un an. Mais plus du tiers des recettes encaissées reste à répartir entre catégories fiscales et non fiscales. Derrière l’amélioration du solde, cette incertitude comptable et le recul des impôts collectés au deuxième trimestre imposent une lecture prudente.
La note publiée le 3 novembre par Jana Boumatar, du département de recherche de BLOMINVEST, reprend la Public Finance Review – First Half 2026 du ministère des Finances. Le document ministériel, annoncé le 22 octobre, décrit les mouvements effectifs de caisse transmis par l’unité de gestion de trésorerie et les douanes. Il avertit dès sa première page que ces données demeurent provisoires, soumises à rapprochement, reclassement et ajustement. Les chiffres permettent d’évaluer les encaissements et les paiements du semestre. Ils ne constituent pas des comptes définitifs de l’État.
Un excédent en hausse malgré des dépenses plus dynamiques
Les recettes et dons atteignent 304 335 milliards de livres, contre 243 802 milliards au premier semestre 2025. Leur progression est de 24,8 %. Les dépenses passent de 153 193 à 195 636 milliards, soit une hausse de 27,7 %.
Comment l’excédent peut-il augmenter alors que les dépenses progressent plus vite ? Les deux pourcentages s’appliquent à des bases différentes. Les encaissements supplémentaires représentent environ 60 500 milliards de livres, contre environ 42 400 milliards de paiements supplémentaires. L’écart améliore donc le solde en montant absolu.
| Indicateur | Premier semestre 2025 | Premier semestre 2026 | Variation |
|---|---|---|---|
| Recettes et dons | 243 802 | 304 335 | +24,8 % |
| Dépenses | 153 193 | 195 636 | +27,7 % |
| Excédent de trésorerie | 90 609 | 108 698 | +20,0 % |
| Excédent primaire | 99 271 | 115 213 | +16,1 % |
Source : ministère des Finances, tableau 1, page 3. Montants arrondis tels que publiés.
L’excédent primaire mesure le solde avant les paiements d’intérêts. Le qualifier de primaire ne lui retire pas son caractère provisoire ni sa dépendance aux dates d’encaissement et de décaissement.
Autre nuance : l’excédent global représente environ 35,7 % des recettes et dons en 2026, contre 37,2 % un an auparavant, selon nos calculs. Il augmente en livres, mais sa proportion dans les encaissements diminue. Ce ratio ne mesure pas la soutenabilité de la dette ; il montre simplement que la marge de caisse ne s’améliore pas sous tous les angles.
Un tiers des recettes attend encore son classement
Le point le plus sensible du rapport est la rubrique « autres recettes ». Elle atteint 103 718 milliards de livres, contre 67 740 milliards un an plus tôt. Sa hausse de 53,1 % représente 35 978 milliards supplémentaires, soit environ 59,4 % de l’augmentation totale des recettes et dons.
Ces encaissements sont bien enregistrés. Leur affectation définitive entre impôts et recettes non fiscales reste cependant à établir. Le ministère précise expressément que la rubrique rassemble des sommes qui n’ont pas encore été classées dans l’une ou l’autre catégorie.
Cette distinction change la lecture du bilan. Les recettes fiscales identifiées totalisent 147 570 milliards de livres, soit 48,5 % des recettes et dons. Les recettes non fiscales identifiées représentent 48 376 milliards, soit 15,9 %. Les 34,1 % d’« autres recettes » ne peuvent pas être ajoutés automatiquement aux recettes non fiscales. À ces catégories s’ajoutent les encaissements des caisses, pour 4 462 milliards, et les dons, pour 209 milliards.
Le ministère apporte un indice sur l’origine possible d’une partie des sommes non classées : le système de collecte fiscale fait apparaître une forte hausse de l’impôt sur les sociétés en juin. Les échéances de déclaration des résultats de 2025 et de paiement ont été successivement repoussées jusqu’au 30 juin 2026. Une concentration des règlements à cette date pourrait donc expliquer une partie de la hausse des « autres recettes ».
Les séries fiscales et les données de trésorerie ne sont toutefois pas directement comparables. Le rapport ne permet ni de chiffrer cette part ni de reclasser nous-mêmes les montants. La priorité de transparence est ici précise : publier leur ventilation définitive et distinguer les encaissements récurrents des effets de calendrier. Sans ce travail, la qualité de la progression des recettes demeure difficile à apprécier.
Le deuxième trimestre révèle un ralentissement marqué
Le total semestriel masque une rupture. En comparaison avec les mêmes trimestres de 2025, la croissance des recettes et dons passe de 47,5 % au premier trimestre à 9,7 % au deuxième. Les recettes fiscales identifiées passent d’une hausse de 45,1 % à une baisse de 12,7 %. Il s’agit de variations sur un an, non d’une comparaison directe entre les trois premiers mois de 2026 et les trois suivants.
La TVA intérieure recule de 45,9 % au deuxième trimestre. Ce chiffre spectaculaire ne mesure pas une contraction équivalente de la consommation. Le ministère rappelle qu’un report de paiement avait déplacé une partie des encaissements de TVA de 2025 vers le deuxième trimestre, modifiant les bases de comparaison. Sur l’ensemble du semestre, la TVA intérieure baisse de 10,8 %, tandis que la TVA à l’importation augmente de 2,5 %.
Ces résultats prolongent les fragilités déjà examinées dans notre analyse sur la collecte fiscale et l’activité au Liban. Le rapport associe également la faiblesse des recettes intérieures au recul des arrivées de passagers, de 37 % sur le semestre. Ce rapprochement est cohérent avec une activité touristique perturbée ; il n’isole pas la contribution exacte du tourisme, du calendrier fiscal ou du recouvrement.
Les droits d’accise sur les carburants offrent un autre exemple de prudence nécessaire. Leurs recettes augmentent de 180,6 % au premier semestre, alors que les volumes importés d’essence à 95 et 98 octanes diminuent de 28,1 %. Le ministère explique principalement cet écart par la hausse des droits applicables. Une augmentation des prélèvements peut ainsi soutenir la caisse de l’État pendant que les quantités échangées reculent.
Le tabac et les télécommunications soutiennent les encaissements
Les recettes non fiscales identifiées progressent de 30 %. La Régie des tabacs apporte 22 763 milliards de livres, en hausse de 56,8 %. Les transferts des entreprises de téléphonie mobile atteignent 12 193 milliards, en augmentation de 16,2 %.
À elle seule, la Régie représente environ 47 % des recettes non fiscales identifiées, selon nos calculs. Cette concentration souligne le poids de quelques organismes dans l’alimentation du Trésor. Elle rend utile une information plus détaillée sur leurs résultats, leurs besoins propres et le calendrier de leurs versements.
Les recettes liées à l’aéroport progressent de 33,2 % sur le semestre, mais chutent de 68,4 % au deuxième trimestre selon le tableau ministériel. Le contraste illustre une nouvelle fois les limites d’une lecture fondée sur le seul cumul. Il interdit aussi d’assimiler mécaniquement les recettes d’un organisme public à son activité physique pendant la même période.
La hausse des dépenses porte surtout sur les besoins courants
Les dépenses courantes absorbent 77,2 % des paiements recensés. Les dépenses de personnel, qui comprennent notamment salaires, prestations et retraites, atteignent 119 864 milliards de livres : 61,3 % du total, avec une progression de 15,5 %. Cette hausse ne signifie pas que les salaires individuels ont augmenté de 15,5 %.
Les salaires, traitements et prestations sociales progressent de 4,2 %, tandis que les paiements de retraites augmentent de 54,3 %. Le ministère relie cette dernière évolution aux revalorisations décidées en 2025 pour les militaires et les retraités civils, dont les effets se retrouvent dans les décaissements de 2026.
Les intérêts versés diminuent, eux, de 24,8 %, à 6 515 milliards. Le rapport l’explique par l’absence de nouvelles émissions de dette intérieure et le remboursement de titres arrivés à échéance. Cette baisse améliore le solde de caisse. Elle ne suffit pas à établir la soutenabilité de l’ensemble de la dette publique, qui exige une analyse des encours, des échéances et des engagements futurs.
Les dépenses en capital augmentent fortement, de 5 990 à 15 500 milliards, soit près de 159 %. Leur part reste limitée à 7,9 % des paiements totaux. L’entretien représente 7 569 milliards, presque la moitié de cette enveloppe. La progression du capital ne peut donc pas être entièrement présentée comme la création de nouvelles infrastructures.
Le détail des travaux en cours appelle également de la précision. Le tableau 4 fait passer les montants associés au Conseil du Sud de 225 à 5 219 milliards, et ceux du Haut Comité de secours de 2 à 2 040 milliards. La ligne du Conseil du développement et de la reconstruction recule de 1 199 à 120 milliards. Ces données ne permettent pas d’attribuer à tous les organismes une même dynamique d’investissement.
Des dépenses sociales plus élevées, mais une couverture inégale
Dans sa présentation par fonction, le ministère recense 86 843 milliards de livres de dépenses sociales, en hausse de 37,9 %. Ce classement recoupe plusieurs catégories déjà mentionnées : il ne faut pas ajouter ce montant aux dépenses totales comme s’il s’agissait d’une enveloppe supplémentaire.
Les dépenses de santé classées dans la protection sociale hors secteur public atteignent 16 740 milliards, en hausse de 127,5 %. Les achats de médicaments représentent 7 863 milliards et les secours d’urgence 7 773 milliards. Ces augmentations renseignent sur les sommes payées, sans mesurer directement le nombre de patients couverts, la disponibilité des médicaments ou la part des besoins effectivement satisfaite.
À l’inverse, le rapport ne relève aucun transfert à la Caisse nationale de sécurité sociale sur le semestre, contre 1 203 milliards un an plus tôt. Il ne relève pas non plus de versement à la Coopérative des fonctionnaires, contre 7 200 milliards en 2025. Ces absences dans les flux recensés doivent être expliquées. Elles ne démontrent pas, à elles seules, une suppression des droits, des prestations ou des obligations de l’État.
Les questions auxquelles le solde de caisse ne répond pas
L’excédent donne à l’État une situation de flux plus favorable sur la période. Il ne constitue pas, à lui seul, un inventaire de l’argent immédiatement disponible pour de nouveaux engagements. Pour passer du flux semestriel à la capacité de financement, il faudrait notamment connaître les soldes de départ et de fin de période, les opérations de financement et les paiements restant à effectuer.
Le rapport ne permet pas de reconstituer un état exhaustif des engagements et des éventuels arriérés. On ne peut donc ni affirmer que l’excédent provient de factures laissées impayées, ni conclure que toutes les obligations ont été honorées. La critique utile consiste à demander ces informations, plutôt qu’à transformer leur absence en preuve.
Les variations présentées sont par ailleurs nominales. Une hausse de dépenses exprimées en livres ne mesure pas automatiquement une amélioration équivalente du service public. Les prix, la nature des achats, les besoins liés à la guerre et le moment des règlements doivent aussi être considérés.
Enfin, l’annexe douanière rappelle la fragilité du contexte : les importations atteignent environ 10,15 milliards de dollars au semestre, contre 1,50 milliard d’exportations. Le déficit commercial avoisine 8,65 milliards, en hausse d’environ 10 %. Les quantités importées et exportées, mesurées en poids, reculent respectivement de 18 % et 24 %. Ce déficit extérieur est distinct du solde de l’État. Leur coexistence montre simplement qu’un excédent public ne suffit pas à décrire la santé de l’économie.
Le prochain test des finances publiques sera la publication de comptes rapprochés et d’une ventilation complète des recettes, accompagnées d’informations sur les engagements à payer et les services financés. Les encaissements du premier semestre offrent une amélioration réelle du solde publié. La capacité à la prolonger dépendra de recettes suffisamment régulières et d’une dépense qui réponde aux besoins sans reporter ses coûts hors du champ visible des comptes.
Sources et méthode
- Ministère libanais des Finances, Public Finance Review – First Half 2026, 15 pages, annoncé le 22 octobre 2026 : avertissement méthodologique et calendrier fiscal pages 1–2 ; agrégats de trésorerie page 3 ; recettes et fiscalité pages 4–6 ; dépenses pages 7–10 ; dépenses sociales pages 10–13 ; commerce extérieur pages 14–15.
- Jana Boumatar, BLOMINVEST, Lebanon’s Public Finances Strengthen in H1 2026 Despite Tax Revenues Rising by Less than Spending, 3 novembre 2026, 9 pages. Synthèse recoupée avec le rapport ministériel complet.
Les montants budgétaires sont exprimés en milliards de livres libanaises. Les données commerciales sont en dollars américains. Les comparaisons portent sur les mêmes périodes de 2025 et de 2026. Les ratios explicitement présentés comme nos calculs sont obtenus à partir des montants publiés. De petits écarts entre les totaux et les opérations sur les montants affichés peuvent résulter des arrondis. Les données de trésorerie restent provisoires et ne constituent pas des comptes définitifs.


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