Le 9 septembre 2025, une frappe israélienne inédite a visé un immeuble à Doha, au Qatar, où se tenait une réunion présumée de la direction du Hamas en exil. Cette attaque, qui a violé la souveraineté d’un État du Golfe, a provoqué une onde de choc dans la région, alimentant un sentiment de trahison vis-à-vis des États-Unis, principal allié des monarchies arabes. Alors qu’un sommet arabe extraordinaire se prépare pour les 14 et 15 septembre à Doha, les pays du Golfe, menés par le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, cherchent à formuler une « réponse régionale » à cette agression, dans un contexte où la crédibilité de l’administration Trump est sérieusement mise en doute. Cet incident, survenu dans un climat de tensions régionales exacerbées par le conflit à Gaza, marque un tournant dans les relations entre les États-Unis, leurs alliés du Golfe et Israël.
Une attaque sans précédent sur le sol qatarien
Le mardi 9 septembre 2025, des explosions ont retenti dans un quartier résidentiel de Doha, secouant la capitale qatarienne, habituellement épargnée par les violences régionales. Selon des témoins, une dizaine d’avions de chasse israéliens ont ciblé un immeuble où des responsables du Hamas, installés à Doha depuis 2012 avec l’accord des États-Unis, étaient réunis. L’attaque, qui a fait plusieurs victimes, a été revendiquée par Israël comme une opération visant à « éliminer des terroristes ». Le représentant israélien au Conseil de sécurité de l’ONU a déclaré le 10 septembre : « Il n’existe aucun refuge sûr pour les terroristes, ni à Gaza, ni à Téhéran, ni à Doha. Soit le Qatar condamne le Hamas, l’expulse et le livre à la justice, soit Israël le fera. »
Cette frappe, la première du genre sur le sol qatarien, a été perçue comme une violation flagrante de la souveraineté nationale. Le Qatar, qui abrite la principale base militaire américaine au Moyen-Orient, Al-Udeid, avec environ 10 000 soldats, a immédiatement dénoncé une « agression perfide ». Le Premier ministre qatarien, Mohammed ben Abdelrahman al-Thani, s’exprimant sur CNN le 10 septembre, a exigé que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou soit « traduit en justice » pour cette attaque. Il a ajouté que l’opération avait « tué tout espoir » de libérer les otages israéliens détenus par le Hamas à Gaza depuis l’attaque du 7 octobre 2023, soulignant l’impact délétère sur les efforts de médiation du Qatar.
Une solidarité arabe immédiate
L’attaque a déclenché une mobilisation rapide des dirigeants arabes, qui ont affiché leur solidarité avec le Qatar. Dès le 10 septembre, le président des Émirats arabes unis, Cheikh Mohammed ben Zayed, s’est rendu à Doha pour s’entretenir avec l’émir Tamim al-Thani. Cette visite, d’une portée symbolique majeure, est d’autant plus significative que les Émirats, signataires des accords d’Abraham en 2020, entretiennent des relations normalisées avec Israël, contrairement au Qatar, critique de longue date de la politique israélienne. Le lendemain, le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salman, était attendu à Doha, renforçant l’image d’une unité régionale face à l’agression.
Un sommet arabe extraordinaire, prévu les 14 et 15 septembre à Doha, vise à élaborer une « réponse régionale » à l’attaque. Selon des sources diplomatiques, les discussions porteront sur plusieurs axes : la condamnation unanime de l’attaque, la réévaluation des relations avec les États-Unis et Israël, et la recherche de nouveaux partenaires pour garantir la sécurité régionale. Le ministre jordanien des Affaires étrangères a résumé l’état d’esprit général en déclarant le 10 septembre : « Israël se voit au-dessus de la loi et utilise la force pour atteindre des objectifs expansionnistes qui menacent la sécurité dans la région. Il est temps que la communauté internationale agisse pour freiner l’arrogance du gouvernement israélien. »
Un sentiment de trahison envers les États-Unis
L’attaque a ravivé les tensions entre les monarchies du Golfe et leur allié historique, les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, réélu en novembre 2024. Les pays du Golfe, liés à Washington par des accords de sécurité de longue date, estiment que l’administration américaine a, au mieux, laissé faire Israël, au pire, été complice de l’opération. Bertrand Besancenot, ancien ambassadeur de France au Qatar et en Arabie saoudite, a déclaré : « Les dirigeants des pays du Golfe ressentent un sentiment très fort de trahison vis-à-vis des États-Unis, partagé dans toute leur population. Soit les États-Unis ont laissé faire Benyamin Netanyahou, soit ils ont été carrément complices ; dans les deux cas, les engagements de Donald Trump vis-à-vis des monarchies sont bafoués. »
Ce sentiment de duplicité est exacerbé par des promesses antérieures non tenues. En mai 2025, lors d’une visite de Trump en Arabie saoudite, les dirigeants du Golfe s’étaient engagés à investir entre 3 000 et 4 000 milliards de dollars aux États-Unis, en échange d’une solution « équitable et durable » à la crise palestinienne. Ces investissements, cruciaux pour les économies du Golfe, étaient perçus comme un levier pour renforcer les relations avec Washington. Cependant, l’attaque sur Doha a conduit à une remise en question de ces engagements. Un militaire qatarien, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a interrogé : « À quoi bon avoir cette base [Al-Udeid], si elle ne nous protège pas ? »
La représentante américaine au Conseil de sécurité, Dorothy Shea, a tenté de calmer les tensions en qualifiant le bombardement de « regrettable » et en affirmant qu’il « ne sert pas les objectifs d’Israël et des États-Unis ». Elle a toutefois insisté sur la nécessité de « faire pression sur le Hamas pour libérer les otages », une position qui a été perçue comme un manque de fermeté face à l’action israélienne. Cette déclaration a renforcé l’impression, dans le Golfe, que les États-Unis privilégient leur alliance avec Israël au détriment de leurs partenaires arabes.
Une remise en question des accords de sécurité
Le Qatar, qui finance intégralement la base d’Al-Udeid, pourrait revoir ses engagements financiers envers les États-Unis. Des sources diplomatiques qatariennes indiquent que Doha envisage de conditionner ses investissements aux États-Unis à des « gestes concrets » de la part de Trump, notamment une pression sur Netanyahou pour mettre fin aux opérations militaires à Gaza. Le Qatar a toutefois réaffirmé, lors d’une réunion du Conseil de sécurité le 11 septembre, son intention de poursuivre sa médiation humanitaire et diplomatique entre Israël et le Hamas, malgré les critiques internes.
L’Arabie saoudite, liée aux États-Unis par un pacte de sécurité depuis 1945, partage ces interrogations. En 2019, l’absence de soutien américain face à une attaque indirecte de l’Iran contre des installations pétrolières saoudiennes avait déjà semé le doute. Mohammed ben Salman, qui prévoit de rencontrer Trump en novembre 2025, pourrait utiliser les investissements saoudiens comme levier pour exiger des garanties sécuritaires plus fermes. Le Koweït et Bahreïn, qui abritent également des bases américaines, envisagent des discussions similaires.
Un militaire qatarien a averti : « Il y aura une activation des accords de sécurité avec d’autres pays parce que le double jeu de l’Amérique est devenu clair. » Parmi les partenaires potentiels, la Turquie, la Chine et la Russie sont citées comme des alternatives possibles. La Turquie, qui a qualifié l’attaque de « terrorisme d’État », et la Chine, qui a dénoncé une « absence de responsabilité » de la part d’Israël, cherchent à renforcer leur influence dans la région. La Russie, par la voix de son représentant au Conseil de sécurité, a condamné « sans ambiguïté » l’attaque sur Doha, se positionnant comme un acteur de plus en plus attractif pour les monarchies du Golfe.
Une menace pour les accords d’Abraham
L’attaque israélienne a également porté un coup sévère aux accords d’Abraham, signés en 2020 sous l’égide de Trump pour normaliser les relations entre Israël et plusieurs pays arabes, dont les Émirats arabes unis. Ces accords, perçus comme un succès diplomatique de la première présidence de Trump, risquent désormais de perdre leur élan. L’Arabie saoudite, qui avait envisagé une normalisation avec Israël avant l’escalade du conflit à Gaza, a définitivement écarté cette possibilité. Un conseiller émirati a déclaré le 10 septembre : « L’attaque israélienne sur le Qatar sape les perspectives de paix et de fin de la guerre à Gaza. »
Les Émirats, bien que réticents à rompre officiellement leurs relations avec Israël, pourraient utiliser cette menace pour inciter Trump à modérer les actions de Netanyahou. Bertrand Besancenot estime que les Émirats « ne devraient pas officiellement geler leur normalisation avec Israël, préférant garder cette menace pour persuader Trump de calmer le Boucher de Gaza ». Cette stratégie reflète la complexité des relations régionales, où les intérêts économiques et sécuritaires se mêlent à des considérations diplomatiques.
Une condamnation internationale unanime
L’attaque sur Doha a suscité une vague de condamnations internationales. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité le 10 septembre, plusieurs pays ont dénoncé l’action israélienne. La France a qualifié l’attaque d’« inacceptable, quelles que soient les motivations », tandis que la Jordanie a accusé Israël de poursuivre des « objectifs expansionnistes ». L’Algérie a dénoncé une « agression lâche » contre un « médiateur de premier plan », et le Pakistan a souligné le « mépris d’Israël pour le droit international ». Même des alliés traditionnels d’Israël, comme le Royaume-Uni et le Danemark, ont condamné les frappes, estimant qu’elles « ne réalisent ni la paix au Moyen-Orient ni la sécurité d’Israël ».
La Somalie a salué le rôle de médiation du Qatar, tandis que la Turquie a adopté un ton particulièrement virulent, qualifiant l’opération de « terrorisme d’État ». Ces déclarations reflètent un large consensus international sur la gravité de l’attaque, qui menace non seulement la stabilité du Qatar, mais aussi les efforts diplomatiques pour résoudre le conflit à Gaza.
Les implications économiques et financières
L’attaque pourrait avoir des répercussions économiques significatives pour les relations entre le Golfe et les États-Unis. Le Qatar, qui avait offert un Boeing à Trump au printemps 2025 et promis des investissements massifs aux États-Unis, envisage de revoir ces engagements. Un diplomate français basé dans le Golfe a noté : « Les Qatariens vont gentiment dire à Trump qu’il doit faire des gestes, sinon ils ne pourront pas honorer leurs promesses d’investissements. » Ces gestes incluent une pression accrue sur Israël pour mettre fin aux violences à Gaza et respecter les engagements diplomatiques.
L’Arabie saoudite, confrontée à des contraintes budgétaires dues à la baisse des prix du pétrole, pourrait également reconsidérer ses investissements aux États-Unis. En 2024, Riyad avait déjà réduit ses projets de développement domestique, comme la mégalopole NEOM, pour équilibrer son budget. Une réduction des investissements aux États-Unis pourrait accentuer les tensions avec Washington, déjà fragilisées par l’absence de soutien américain en 2019.
Un tournant géopolitique pour le Golfe
Le sommet de Doha, prévu les 14 et 15 septembre, sera un moment clé pour définir la réponse régionale à l’attaque israélienne. Les discussions pourraient inclure des propositions pour diversifier les partenariats sécuritaires, renforcer la coopération avec des puissances comme la Chine et la Turquie, et réévaluer les relations avec les États-Unis. Le Qatar, en tant que médiateur clé dans les négociations entre Israël et le Hamas, pourrait également ajuster sa stratégie diplomatique, bien qu’il ait réaffirmé son engagement à poursuivre ses efforts.
L’attaque sur Doha a mis en lumière les limites de la dépendance des monarchies du Golfe envers les États-Unis. Alors que la région cherche à naviguer dans un environnement géopolitique de plus en plus complexe, les événements des derniers jours pourraient marquer le début d’un réalignement stratégique, avec des implications profondes pour la stabilité du Moyen-Orient. Le 12 septembre 2025, les regards sont tournés vers Doha, où les dirigeants arabes s’apprêtent à définir les contours de leur réponse collective face à une crise qui redessine les alliances régionales.



