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Fuite post-bac : quand la jeunesse libanaise renonce à l’université locale

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Un phénomène massif : le départ post-scolaire comme premier choix

Depuis plusieurs années, les inscriptions universitaires au Liban enregistrent une baisse constante, mais cette tendance s’est brutalement accélérée depuis 2020. Les résultats du baccalauréat ne sont plus le début d’un parcours local mais le signal d’un départ. Un nombre croissant d’élèves du secondaire préparent leur départ vers l’étranger dès la terminale, en s’orientant vers des pays comme Chypre, l’Italie ou la Turquie. Ces destinations, en plus d’être géographiquement proches, proposent des cursus en anglais ou en français à des frais modérés, parfois même gratuits dans les universités publiques européennes.

La tendance touche toutes les catégories sociales, mais elle est particulièrement forte dans la classe moyenne. Cette classe qui, traditionnellement, soutenait financièrement les universités privées libanaises telles que l’Université Saint-Joseph ou l’Université libanaise américaine, ne peut plus suivre. La dépréciation de la livre libanaise a réduit leur pouvoir d’achat, tandis que les frais universitaires restent largement indexés en dollars. Un professeur de l’Université libanaise affirme que « la classe moyenne ne croit plus en l’ascension sociale locale ». Selon lui, les étudiants et leurs familles ont perdu confiance dans le système éducatif national, jugé incapable de garantir un avenir professionnel stable.

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L’érosion du prestige académique local

Autrefois réputées dans la région, les universités libanaises privées perdent progressivement leur attractivité. Leurs structures financières sont fragilisées, leur personnel enseignant sous-payé et leurs équipements obsolètes. Les enseignants partent, les bibliothèques ne sont plus alimentées, les stages à l’étranger sont devenus rares. Les étudiants, eux, cumulent les difficultés : accès restreint à l’électricité, coupures d’Internet, impossibilité de se déplacer à cause des prix du carburant.

Dans ce contexte, les diplômes délivrés localement sont de moins en moins perçus comme un passeport pour l’emploi. Le marché du travail libanais étant saturé et informel, même les jeunes diplômés peinent à trouver un emploi à la hauteur de leur formation. Cette situation pousse les familles à anticiper en investissant dans des études supérieures à l’étranger, dans l’espoir de favoriser une insertion professionnelle rapide hors du Liban.

Les chiffres des agences de placement universitaire à l’étranger confirment cette dynamique. Certaines enregistrent une croissance de 60 % de leur clientèle depuis deux ans. Les établissements chypriotes, notamment les branches anglaises implantées à Nicosie ou Limassol, sont particulièrement sollicités. Des accords de reconnaissance de diplômes avec des universités britanniques, couplés à des frais modérés, en font une option attractive. L’Italie, grâce à ses bourses pour étudiants méditerranéens, séduit aussi de nombreux candidats, en particulier dans les filières de droit, d’architecture et de médecine.

Une migration académique aux implications durables

Ce mouvement massif n’est pas seulement une fuite conjoncturelle. Il s’agit d’une recomposition structurelle du rapport des jeunes à leur pays. En choisissant dès l’obtention du baccalauréat de quitter le Liban, ces étudiants entament souvent un parcours de long terme à l’étranger, avec peu d’intention de retour. Ce phénomène, qualifié par certains sociologues d’« expatriation par anticipation », modifie la fonction même de l’enseignement supérieur, désormais vu comme un tremplin vers la migration.

Cette logique touche aussi les enseignants. De nombreux professeurs universitaires, confrontés à la baisse drastique de leurs salaires et à l’absence de perspectives de carrière, quittent leurs postes pour rejoindre des établissements à l’étranger, en particulier dans les pays du Golfe. Ce double mouvement — fuite des étudiants et fuite des enseignants — affaiblit encore davantage la capacité du système universitaire libanais à se reconstruire.

L’université publique, longtemps considérée comme un recours pour les classes modestes, ne parvient plus à remplir son rôle. Faute de financement, elle est incapable de moderniser ses équipements ou d’attirer des enseignants qualifiés. Les grèves s’y multiplient, les cursus sont suspendus, et les retards d’évaluation deviennent fréquents. Ce dysfonctionnement général alimente un cercle vicieux, dans lequel les familles préfèrent orienter leurs enfants ailleurs dès qu’elles en ont les moyens.

Inégalités d’accès et recomposition sociale

Cette dynamique aggrave les inégalités d’accès à l’enseignement supérieur. Ceux qui disposent de ressources ou de réseaux peuvent se projeter dans une carrière académique internationale ; les autres, contraints de rester au Liban, voient leurs chances réduites. Les zones rurales, les écoles publiques et les communautés vulnérables sont particulièrement touchées par cette fracture. Dans certains quartiers périphériques de Tripoli ou de la Békaa, le taux de poursuite d’études post-bac est en chute libre.

L’éloignement progressif de l’université libanaise comme vecteur d’ascension sociale transforme aussi les attentes des nouvelles générations. Le mérite académique ne suffit plus. Les étudiants recherchent désormais des passerelles vers l’emploi immédiat, quitte à passer par des formations techniques à l’étranger ou à intégrer des filières professionnelles à accès restreint mais avec débouchés. Cela redéfinit la hiérarchie des savoirs et des cursus, en valorisant davantage la capacité à partir que celle à exceller localement.

Une urgence éducative ignorée

Face à ce constat, les autorités libanaises peinent à proposer des solutions. Aucun plan national d’urgence pour l’enseignement supérieur n’a été mis en place depuis le début de la crise. Les universités, livrées à elles-mêmes, négocient individuellement leur survie : hausse des frais, réduction du personnel, dépendance à l’aide étrangère. Des initiatives ponctuelles existent, comme des partenariats avec des institutions françaises ou canadiennes, mais elles demeurent insuffisantes.

Le ministère de l’Éducation, privé de budget et de stratégie, ne parvient pas à enrayer la dégradation. La réforme structurelle de l’Université libanaise, pourtant attendue depuis plus d’une décennie, reste lettre morte. Quant aux universités privées, elles se contentent de cibler les étudiants étrangers pour compenser la perte des inscrits locaux. Ce repositionnement, s’il permet une forme de survie, contribue à l’alignement de leur modèle économique sur des logiques internationales, au détriment de l’inclusion locale.

Dans les faits, le Liban est en train de perdre une génération universitaire. Cette perte ne se mesure pas uniquement en nombres d’inscrits, mais en termes de potentiel intellectuel, de capital humain et de cohésion sociale. Tant que l’enseignement supérieur sera perçu comme un cul-de-sac local et une voie de sortie vers l’étranger, aucune relance durable ne sera possible

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