Les déclarations de Tom Barrack sur le Golan placent l’administration Trump face à une contradiction qui dépasse largement la décision américaine de 2019. L’émissaire spécial des États-Unis pour la Syrie et l’Irak a affirmé que le plateau appartient à la Syrie selon les résolutions des Nations unies et le droit international, alors que Donald Trump avait officiellement reconnu la souveraineté israélienne sur ce territoire sept ans plus tôt. Mais cette divergence intervient surtout dans une situation territoriale profondément transformée : depuis la chute de Bachar Al-Assad en décembre 2024, l’armée israélienne a pris position au-delà du Golan qu’elle contrôlait déjà, notamment dans la zone tampon et sur d’autres portions du territoire syrien.
La déclaration de Barrack ne renvoie donc pas uniquement à une occupation vieille de près de soixante ans. Elle intervient au moment où la question de la souveraineté syrienne est redevenue un sujet immédiat entre Washington, Damas et Israël. Les nouvelles autorités syriennes demandent le respect de leur intégrité territoriale, tandis qu’Israël maintient des forces au-delà des positions qu’il occupait avant décembre 2024 et continue de mener des opérations militaires en Syrie. La question posée aux États-Unis est désormais double : considèrent-ils toujours le Golan comme israélien malgré le droit international, et jusqu’où acceptent-ils l’extension récente du contrôle militaire israélien sur le reste du territoire syrien ?
Barrack : le Golan appartient à la Syrie
Dans un entretien diffusé samedi 22 août par la plateforme Clash Report, Tom Barrack a utilisé une formulation particulièrement claire. L’émissaire américain a déclaré que les Israéliens occupaient toujours le Golan syrien en contradiction avec les résolutions des Nations unies et avec l’ordre international, lequel considère que le plateau appartient à la Syrie.
La portée de ces propos tient d’abord à leur auteur. Barrack n’est pas un observateur extérieur de la politique américaine. Il représente directement l’administration Trump sur les dossiers syrien et irakien et joue un rôle central dans les efforts américains visant à stabiliser la nouvelle Syrie et à encadrer ses relations difficiles avec Israël.
Sur le plan du droit international, son affirmation rejoint la position des Nations unies. Israël a conquis l’essentiel du Golan syrien pendant la guerre de juin 1967. Après plus de quatorze années d’occupation militaire, la Knesset a adopté en décembre 1981 la loi dite du Golan, qui étendait « la loi, la juridiction et l’administration » israéliennes au territoire.
Le Conseil de sécurité a réagi quelques jours plus tard par la résolution 497. Adoptée à l’unanimité, y compris avec le vote des États-Unis, elle considère la décision israélienne comme « nulle et non avenue et sans effet juridique international ». Ce cadre demeure celui des Nations unies en 2026 : le plateau est désigné comme le Golan syrien occupé.
Le Golan reste au cœur d’une occupation commencée en 1967
Le territoire concerné est stratégique. Le plateau domine la Galilée et le lac de Tibériade côté israélien, tandis qu’il ouvre vers la région de Damas côté syrien. Sa topographie lui confère une importance militaire considérable, à laquelle s’ajoutent des enjeux liés aux ressources en eau et au contrôle des hauteurs.
Avant 1967, le Golan était sous souveraineté syrienne. Israël en a pris le contrôle pendant la guerre des Six-Jours, au cours de laquelle il a également occupé la Cisjordanie, Jérusalem-Est, la bande de Gaza et le Sinaï égyptien. La Syrie a tenté de reprendre le plateau lors de la guerre d’octobre 1973, sans parvenir à restaurer son contrôle sur la majeure partie du territoire.
Un accord de désengagement conclu entre Israël et la Syrie en 1974 a ensuite organisé la séparation des forces. Une zone tampon démilitarisée a été créée et placée sous la surveillance de la Force des Nations unies chargée d’observer le désengagement, la FNUOD.
Cette architecture a survécu pendant des décennies aux guerres régionales, à l’absence de traité de paix israélo-syrien et même à une grande partie de la guerre civile syrienne.
Israël a parallèlement consolidé son implantation sur le plateau. Des localités israéliennes s’y sont développées tandis qu’une population druze syrienne est restée présente, notamment à Majdal Shams. L’annexion de fait de 1981 n’a toutefois jamais obtenu de reconnaissance internationale générale.
Pendant près de quatre décennies, aucun gouvernement américain n’avait rompu avec ce consensus.
Trump avait pourtant reconnu la souveraineté israélienne en 2019
Donald Trump a changé cette politique le 25 mars 2019. Lors d’une cérémonie à la Maison-Blanche en présence de Benjamin Netanyahu, il a signé une proclamation reconnaissant officiellement le Golan comme faisant partie de l’État d’Israël.
La décision était spectaculaire. Les États-Unis devenaient la première grande puissance à reconnaître l’annexion israélienne d’un territoire conquis pendant la guerre de 1967.
Trump justifiait alors ce changement par les impératifs de sécurité d’Israël. La guerre civile syrienne avait permis à l’Iran et au Hezbollah de renforcer leur présence militaire en Syrie, et Washington considérait que rendre le plateau à Damas créerait un risque majeur pour Israël.
La proclamation américaine n’a toutefois pas modifié le statut du Golan pour les Nations unies. Une reconnaissance bilatérale américaine engage la politique étrangère de Washington ; elle ne peut, à elle seule, annuler une résolution du Conseil de sécurité ni transformer le consensus juridique international.
C’est pourquoi la déclaration de Barrack est aussi remarquable. Il ne reprend pas le vocabulaire de la proclamation de 2019. Il revient au vocabulaire du droit international : territoire syrien et occupation israélienne.
Pour autant, aucune décision formelle de Donald Trump annulant sa reconnaissance de 2019 n’a été annoncée au 22 août. Il existe donc désormais une tension manifeste entre deux niveaux du discours américain.
Depuis décembre 2024, l’occupation ne concerne plus seulement le Golan
C’est toutefois la situation créée après la chute de Bachar Al-Assad qui donne aux propos de Barrack leur dimension la plus actuelle.
Lorsque le régime syrien s’est effondré en décembre 2024, Israël a estimé que l’accord de désengagement de 1974 avait cessé de fonctionner dans les conditions antérieures. L’armée israélienne est alors entrée dans la zone tampon séparant les forces israéliennes et syriennes.
Elle a notamment pris le contrôle du versant syrien du mont Hermon, ou Jabal al-Sheikh, position dominante d’une importance militaire exceptionnelle. Cette hauteur offre des capacités d’observation sur une vaste partie du territoire syrien et sur les axes conduisant vers Damas.
Les forces israéliennes ont également occupé plusieurs positions dans la zone de séparation et au-delà des lignes qu’elles tenaient auparavant.
La géographie du contentieux a donc changé.
Avant décembre 2024, la question territoriale principale concernait le Golan occupé depuis 1967 et annexé de facto par Israël en 1981. Depuis la chute d’Assad, une deuxième couche territoriale s’est ajoutée : des positions syriennes supplémentaires prises par l’armée israélienne au nom de la protection de sa frontière et de la prévention de nouvelles menaces.
Cette distinction est indispensable. Le statut juridique et l’histoire de ces territoires ne sont pas identiques, mais ils se rejoignent aujourd’hui dans le débat sur l’intégrité territoriale de la Syrie.
Israël présente les nouvelles positions comme une nécessité sécuritaire
Benjamin Netanyahu a justifié l’entrée de l’armée dans la zone tampon par l’effondrement de l’ancien ordre syrien. Pour Israël, le départ du régime Assad avait créé un vide militaire et politique susceptible d’être exploité par des groupes hostiles.
Le gouvernement israélien a également insisté sur la protection des communautés druzes du sud de la Syrie et sur la nécessité d’empêcher l’installation de forces considérées comme hostiles près de sa frontière.
Israël cherche ainsi à maintenir une profondeur sécuritaire au-delà de la ligne qu’il contrôlait avant décembre 2024.
Cette logique ne s’est pas limitée à l’occupation de positions terrestres. L’aviation israélienne a conduit de nombreuses frappes en Syrie depuis la chute d’Assad, visant des infrastructures, des installations militaires, des systèmes d’armement et différents sites considérés comme susceptibles de constituer une menace.
Pour le gouvernement israélien, la disparition du régime précédent ne signifie pas que la nouvelle Syrie peut immédiatement disposer sans restriction de toutes les capacités militaires présentes sur son territoire. Israël considère que la sécurité de sa frontière exige des garanties avant tout retrait ou toute normalisation.
Pour Damas, le raisonnement est inverse : la chute d’Assad ne donne pas à Israël le droit d’étendre son occupation.
Le sud de la Syrie devient une zone de sécurité contestée
Le différend porte désormais sur la nature même de l’espace situé entre le Golan et l’intérieur syrien.
Israël souhaite empêcher que des forces qu’il juge menaçantes puissent s’approcher de sa frontière. Les nouvelles autorités syriennes cherchent, elles, à rétablir leur souveraineté sur l’ensemble du territoire après plus d’une décennie de fragmentation.
Ces deux objectifs entrent directement en collision lorsque la sécurité israélienne est définie comme nécessitant une présence militaire à l’intérieur du territoire syrien.
Le problème devient encore plus sensible avec la Turquie. Ankara joue un rôle important dans la nouvelle configuration syrienne et entretient des liens étroits avec Damas. Israël voit avec inquiétude toute possibilité de déploiement militaire turc dans certaines installations syriennes.
Cette semaine, cette rivalité a de nouveau produit une confrontation indirecte. Le 18 août, Israël a frappé la base aérienne d’Abou Douhour, dans le nord-ouest de la Syrie, en invoquant des préoccupations liées à une possible présence turque.
Tom Barrack a publiquement contesté la justification israélienne. L’émissaire américain a estimé que les inquiétudes concernant la Turquie ne justifiaient pas l’attaque et a plaidé pour des mécanismes de déconfliction.
Ses propos sur le Golan s’inscrivent donc dans une série de prises de position où Washington paraît vouloir imposer davantage de limites aux opérations israéliennes en Syrie.
Damas veut revenir au cadre de 1974
Pour les nouvelles autorités syriennes, la référence au droit international répond à un objectif concret : obtenir le retrait israélien des territoires supplémentaires occupés depuis décembre 2024 et restaurer le cadre issu de l’accord de désengagement de 1974.
Ce cadre permettrait de distinguer de nouveau clairement les forces syriennes et israéliennes autour d’une zone surveillée internationalement.
Mais revenir simplement à la situation antérieure ne réglerait pas la question du Golan. L’accord de 1974 organise une séparation militaire ; il ne tranche pas la souveraineté sur le plateau occupé depuis 1967.
C’est là que la déclaration de Barrack devient particulièrement importante.
S’il avait seulement demandé à Israël de quitter les positions conquises depuis décembre 2024, Washington aurait pu défendre un retour au statu quo sans toucher à la reconnaissance américaine du Golan.
En rappelant que le Golan lui-même appartient à la Syrie selon les résolutions internationales, Barrack remonte beaucoup plus loin dans le contentieux.
Il remet implicitement sur la table la frontière entre la question sécuritaire immédiate et celle de la souveraineté territoriale définitive.
L’occupation récente complique l’argument de 2019
La nouvelle situation crée également une difficulté pour l’argument sécuritaire utilisé par Trump lorsqu’il avait reconnu le Golan comme israélien.
En 2019, Washington présentait le contrôle israélien du plateau comme une protection face à l’Iran, au Hezbollah et au régime Assad. Or la Syrie de 2026 n’est plus celle de 2019. Le régime Assad est tombé, l’architecture iranienne en Syrie a été profondément bouleversée et Washington entretient désormais des rapports avec le nouveau pouvoir.
Cela ne signifie pas que les préoccupations sécuritaires israéliennes ont disparu. Le territoire syrien reste instable, plusieurs groupes armés y opèrent et l’État n’a pas encore retrouvé partout un contrôle uniforme.
Mais la justification politique de 2019 ne peut plus être reproduite sans tenir compte de cette transformation.
Plus encore, si toute instabilité syrienne justifie une extension préventive du contrôle israélien, aucune limite territoriale claire n’apparaît. Une position peut être occupée parce qu’elle domine la frontière ; une autre parce qu’elle pourrait accueillir des forces étrangères ; une base peut être frappée parce qu’elle pourrait servir à la Turquie.
C’est précisément cette logique d’extension que Damas cherche à contester en réintroduisant le principe de souveraineté territoriale.
Les États-Unis face à deux doctrines incompatibles
Washington doit désormais clarifier sa propre ligne.
La première doctrine est celle de 2019 : le Golan appartient à Israël, parce que les considérations historiques et sécuritaires justifient la reconnaissance de sa souveraineté.
La seconde est celle formulée samedi par Barrack : le Golan reste syrien selon les résolutions des Nations unies et l’ordre international, tandis qu’Israël continue de l’occuper.
Les deux formulations ne peuvent être pleinement vraies simultanément comme positions officielles des États-Unis.
Il est possible que Barrack décrive seulement le droit international sans annoncer de changement diplomatique. Mais dans le contexte des négociations actuelles entre Israël et la Syrie, cette distinction devient de plus en plus difficile à maintenir.
Une médiation américaine doit nécessairement déterminer quelle carte elle utilise comme point de départ.
Si Washington considère le Golan comme israélien, il demande implicitement à Damas d’accepter la perte définitive d’un territoire que les Nations unies reconnaissent comme syrien. S’il considère au contraire que la souveraineté syrienne demeure juridiquement intacte, la proclamation Trump de 2019 devient contradictoire avec sa propre médiation.
À cela s’ajoute désormais la question des territoires occupés après décembre 2024, sur lesquels la reconnaissance américaine de 2019 ne peut de toute façon être invoquée.
Le prochain test concerne les positions prises après Assad
C’est probablement sur ces territoires récemment occupés que la nouvelle position américaine pourra d’abord être évaluée.
Demander immédiatement à Israël de revenir sur la reconnaissance du Golan serait politiquement extrêmement coûteux pour Donald Trump, puisqu’il devrait renverser l’une de ses propres décisions les plus symboliques en faveur de Netanyahu.
Obtenir un retrait israélien de certaines positions prises depuis décembre 2024 serait différent. Washington pourrait présenter cette démarche comme un retour à l’accord de désengagement de 1974 et comme une mesure nécessaire à la stabilisation de la nouvelle Syrie, sans trancher immédiatement le statut final du Golan.
Cette voie permettrait également de tester la capacité américaine à obtenir des concessions de Netanyahu.
Le problème est que Barrack a désormais élargi publiquement la question. Il n’a pas seulement évoqué les avancées israéliennes récentes : il a rappelé que le Golan lui-même reste syrien dans l’ordre juridique international.
Sa déclaration relie ainsi trois cartes superposées : celle de la Syrie avant 1967, celle de la séparation militaire organisée en 1974 et celle apparue après la chute d’Assad en décembre 2024.
C’est cette superposition qui fait du dossier beaucoup plus qu’un débat historique. Israël contrôle le Golan depuis près de soixante ans, Washington reconnaît depuis 2019 la souveraineté israélienne sur ce territoire, et l’armée israélienne tient depuis décembre 2024 des positions syriennes supplémentaires que cette reconnaissance américaine ne couvre pas. En affirmant aujourd’hui que le droit international considère le Golan comme syrien, Tom Barrack ne résout aucune de ces contradictions. Il oblige en revanche l’administration Trump à préciser jusqu’où elle reconnaît encore le principe d’intégrité territoriale de la Syrie et, surtout, à partir de quelle ligne elle entend désormais demander à Israël de se retirer.

