La défaite républicaine du 3 novembre ouvre une possibilité aux États du Golfe : peser davantage sur la politique américaine envers l’Iran. Mais leur sécurité ne peut dépendre du seul affaiblissement de Donald Trump. Oman propose déjà un pacte de non-agression régional. Pour devenir crédible, cette initiative devra réunir des voisins aux intérêts différents, encadrer les représailles et préserver des moyens de défense. Le véritable enjeu consiste à obtenir une place dans les décisions qui peuvent transformer leurs territoires en champ de bataille.
Les monarchies du Golfe affrontent deux risques simultanés. Une nouvelle offensive américaine pourrait provoquer d’autres attaques contre leurs installations. Un compromis entre Washington et Téhéran pourrait aussi laisser leurs propres exigences sans réponse. Leur marge de manœuvre se situe entre ces deux menaces. Elles cherchent à empêcher l’escalade, tout en évitant une paix négociée au-dessus de leurs têtes.
Le changement politique américain peut servir cet objectif. Les démocrates ont remporté les deux chambres du Congrès, mais leurs nouveaux mandats commenceront le 3 janvier 2027. D’ici là, Trump conserve la présidence et les élus sortants restent en fonction. Le vote crée une ouverture politique immédiate, pas une protection militaire immédiate. Les capitales du Golfe ont donc intérêt à mener leurs démarches à Washington et leur dialogue régional en parallèle.
Le 5 novembre, Badr Albusaidi et son homologue iranien Abbas Araghchi ont encore échangé par téléphone. Ils ont examiné des arrangements politiques et techniques permettant de rétablir une navigation sans entrave dans le détroit d’Ormuz. Ils ont insisté sur des accords durables, la sécurité maritime et le respect des souverainetés. Cet échange prolonge les démarches régionales sans constituer la signature du pacte envisagé.
Les États du Golfe veulent décider des conditions de leur sécurité
La diplomatie régionale n’a pas attendu le résultat américain. Le 26 octobre, le ministre omanais des Affaires étrangères, Badr Albusaidi, a proposé un pacte entre huit États. Il réunirait les six membres du Conseil de coopération du Golfe, l’Iran et l’Irak. Son projet conserve les partenariats extérieurs, mais place les pays riverains au centre des arrangements de sécurité.
Cette proposition touche une faiblesse de l’ordre régional. Les États du Golfe accueillent des forces étrangères et disposent d’importants moyens militaires. Pourtant, ils ne décident ni des objectifs américains ni des choix iraniens. Ils peuvent subir les conséquences d’une opération qu’ils n’ont pas souhaitée. Ils peuvent ensuite découvrir que les priorités de leurs partenaires ont changé.
Le conflit ouvert le 28 février 2026 a rendu cette dépendance particulièrement visible. Les frappes américaines et israéliennes ont été suivies d’attaques iraniennes dans la région. Les défenses ont protégé des installations, sans supprimer toutes les vulnérabilités. Pour des économies fondées sur les échanges, les services et les investissements, la répétition des crises devient elle-même une menace stratégique.
La recherche d’autonomie répond à ce problème concret. Elle vise à obtenir des engagements sur les territoires, les infrastructures et la circulation maritime. Elle suppose aussi de pouvoir refuser certaines utilisations du territoire national. Aucune de ces démarches n’oblige à abandonner les alliances existantes. Elles cherchent plutôt à réduire l’écart entre les risques supportés et le pouvoir de décision.
Six capitales, plusieurs façons de négocier avec l’Iran
Présenter le Golfe comme un bloc prêt à signer avec Téhéran masquerait toutefois le principal obstacle. Les six monarchies partagent une exposition au conflit, mais pas les mêmes relations avec l’Iran. Leurs canaux diplomatiques, leurs alliances et leurs expériences des attaques diffèrent. Une initiative collective doit composer avec ces écarts.
Oman défend la construction d’un cadre incluant tous les riverains. Le Qatar travaille sur un objectif plus immédiat : rapprocher Washington et Téhéran. Le 3 novembre, son ministère des Affaires étrangères confirmait l’échange continu de propositions, sans annoncer de percée précise. Doha évoquait aussi une coordination étroite avec les autres membres du CCG pour éviter l’escalade. Cette convergence sur l’urgence ne constitue pas encore un accord sur les concessions.
L’Arabie saoudite combine dialogue et diversification de ses partenariats de défense. Le 26 octobre, Riyad présentait la visite de Khalid ben Salman à Téhéran comme une démarche de désescalade. Des représentants des autres pays du pacte de défense de La Mecque participaient à cette initiative. Le communiqué saoudien soutenait les médiations qatarie et pakistanaise. Pour Riyad, discuter avec l’Iran peut donc accompagner le renforcement d’autres liens militaires.
Les Émirats arabes unis ont adopté une politique plus coercitive sur le terrain économique. Le 19 août, leur diplomatie a annoncé l’arrêt des activités commerciales et des transactions financières avec l’Iran. Pourtant, le 1er novembre, le conseiller présidentiel Anwar Gargash espérait encore une issue diplomatique, tout en affirmant la préparation de son pays au pire. Abu Dhabi ne se laisse donc pas réduire à un choix permanent entre rapprochement et confrontation.
Bahreïn défend lui aussi une ouverture conditionnelle. Au Dialogue de Manama, son ministre Abdullatif Al Zayani a soutenu un cadre régional accessible à l’Iran. Il l’a lié au respect de la souveraineté, de la navigation et du renoncement à la force. Le Koweït avait, pour sa part, accueilli favorablement le mémorandum américano-iranien de juin, en insistant sur la non-ingérence et les solutions durables.
Ces positions permettent un socle commun, sans effacer les désaccords. La première négociation doit donc avoir lieu entre les monarchies elles-mêmes. Quels engagements peuvent-elles prendre ensemble ? Quelles violations appellent une réponse collective ? Sans réponse, Téhéran pourrait négocier séparément avec chaque capitale, et les garanties obtenues resteraient fragmentées.
Le Congrès offre un levier, pas un droit de veto au Golfe
La victoire démocrate rend Washington plus réceptif à une contestation de la conduite de la guerre. Les États du Golfe peuvent utiliser leurs relations diplomatiques pour défendre des objectifs précis. Auditions, contrôle des dépenses, examen des ventes d’armes et débat sur les opérations offrent plusieurs points d’entrée. Leur influence dépendra de leur capacité à convaincre des élus américains, pas seulement à obtenir un entretien présidentiel.
L’argument le plus solide concerne les intérêts américains eux-mêmes. Une escalade peut exposer les soldats déployés, mobiliser davantage de moyens et fragiliser les partenaires régionaux. Les capitales du Golfe peuvent documenter ces coûts et présenter des solutions négociées. Cette démarche gagnerait à rester transpartisane. Remplacer une proximité exclusive avec Trump par un alignement exclusif sur ses adversaires créerait une nouvelle dépendance.
Le volume des engagements militaires montre pourquoi cette relation ne peut être réduite à quelques déclarations. Au 18 septembre, une étude parlementaire américaine recensait plus de 64 milliards de dollars de ventes d’armes proposées depuis février. Elles concernaient Israël, la Jordanie et cinq monarchies du Golfe. Dans cet ensemble, 25,3 milliards relevaient de procédures d’urgence échappant à l’examen parlementaire ordinaire. Ces montants désignent des notifications, pas des livraisons déjà réalisées.
Un Congrès plus exigeant pourrait renforcer le contrôle. Il ne commanderait pas directement les forces armées. Trump conserverait des moyens financés et son pouvoir de veto sur les textes soumis à sa signature. Passer outre exige les deux tiers des votants dans chaque chambre. Les élus peuvent aussi refuser de nouveaux crédits, mais leurs arbitrages restent politiques. Le résultat du scrutin ne garantit donc ni l’arrêt d’une opération ni l’adoption d’un programme favorable aux monarchies.
La protection américaine reste un besoin et une contrainte
La recherche d’un pacte avec l’Iran ne rend pas les défenses existantes inutiles. Un engagement diplomatique peut réduire les occasions de conflit. Il ne remplace pas les capacités d’alerte, l’interception ou la protection des installations. La difficulté consiste à rendre ces moyens compatibles avec une politique régionale de désescalade.
La question des bases étrangères se trouve au centre de cette difficulté. Les pays hôtes doivent distinguer la défense de leur territoire des opérations offensives lancées contre un voisin. Ils peuvent rechercher des consultations préalables et des règles plus précises sur l’usage de leurs infrastructures. Leur portée dépendrait des accords applicables et de leur exécution réelle. Un communiqué de neutralité ne suffit pas à régler ces usages.
Téhéran devrait, de son côté, accepter qu’une présence militaire étrangère ne justifie pas une attaque contre un pays voisin. Sans cet engagement, l’Iran conserverait la possibilité d’étendre sa confrontation avec Washington aux monarchies du Golfe. Un pacte qui laisserait cette exception indéfinie pourrait offrir une assurance politique sans protection effective.
L’autre danger serait de promettre une autonomie militaire immédiate. Les coopérations existantes ne disparaissent pas sans coût. Changer de fournisseur ne reconstitue pas instantanément une défense intégrée. Diversifier les partenariats peut élargir les options, mais multiplie aussi les problèmes de coordination. Les États du Golfe cherchent une capacité de décision supplémentaire, pas nécessairement le départ de tous leurs partenaires.
Ce qu’un pacte de non-agression devrait réellement couvrir
La formule paraît simple : chaque signataire s’engage à ne pas attaquer les autres. Son application l’est beaucoup moins. Il faudrait définir les actes interdits, les responsabilités et la procédure suivie après un incident. Une promesse générale serait trop facile à contourner par une accusation de complicité ou par l’intervention d’un groupe armé.
Le premier engagement concernerait les territoires et les infrastructures civiles. Ports, aéroports, centrales électriques et installations de dessalement ont une importance vitale. Leur protection devrait être explicite. Un dispositif de notification et une ligne de communication permanente pourraient aider à traiter un incident avant la riposte. Ce sont des options de négociation, pas des mécanismes déjà acceptés.
Le deuxième volet concernerait les acteurs armés non étatiques. L’Iran ne peut être présumé contrôler automatiquement chacune de leurs décisions. Cette limite ne doit pas devenir une exemption générale. Un texte pourrait imposer des obligations vérifiables concernant les financements, les transferts d’armes et l’utilisation des territoires. La présence de l’Irak aurait alors une utilité opérationnelle, au-delà du symbole diplomatique.
Le troisième volet porterait sur la navigation. Un arrangement ne serait pas acceptable pour les monarchies s’il consacrait un pouvoir discrétionnaire iranien sur les passages. Le communiqué du CCG du 18 octobre rejette les autorisations préalables, les restrictions illégales et les droits de passage imposés. La sécurité d’un détroit ne peut dépendre d’une permission renégociée à chaque crise.
Enfin, les garanties demandent des procédures concrètes. Qui constate une violation ? Quelles informations les parties doivent-elles transmettre ? Dans quel délai se réunissent-elles ? Un mécanisme commun d’enquête pourrait limiter les accusations concurrentes. Des mesures graduées pourraient empêcher qu’un incident entraîne immédiatement la rupture du pacte. Ces dispositifs nécessiteraient un accord sur les observateurs et leur accès aux faits.
Une garantie extérieure aurait elle aussi des limites. Le soutien d’une grande puissance ou de l’ONU ne produit pas automatiquement une intervention. Il faudrait préciser les engagements du garant et les circonstances de leur application. Sans ces détails, multiplier les signatures ne ferait qu’ajouter des acteurs à une promesse difficile à faire respecter.
Les monarchies ne peuvent pas offrir ce qu’elles ne contrôlent pas
L’Iran aurait également besoin de raisons concrètes d’accepter ces contraintes. Des relations moins hostiles avec ses voisins pourraient réduire son isolement et rendre les échanges plus prévisibles. Mais les monarchies ne peuvent pas lever seules les sanctions américaines. Elles ne peuvent pas davantage garantir les décisions militaires d’Israël ou des États-Unis.
Un pacte régional et une négociation américano-iranienne devraient donc s’articuler sans se confondre. Le premier peut encadrer les comportements entre voisins. La seconde doit traiter les engagements relevant de Washington, notamment les restrictions économiques concernées. Promettre l’un en échange d’une mesure que seul un tiers peut prendre créerait un défaut de mise en œuvre dès le départ.
La même prudence vaut pour les attentes envers Téhéran. Un compromis maritime ne réglerait pas tout le dossier nucléaire. Un engagement contre les attaques ne ferait pas disparaître les missiles. Le CCG demande précisément que les discussions couvrent le nucléaire, les drones, les missiles et le soutien aux groupes armés. Il exige aussi une participation aux arrangements touchant sa sécurité.
Cette ambition soulève un problème de calendrier. Vouloir résoudre tous les différends avant toute mesure de détente peut bloquer l’ensemble. Reporter toutes les questions difficiles peut, à l’inverse, reproduire une trêve fragile. Une démarche progressive devrait donc associer un premier résultat limité à des échéances explicites pour les autres dossiers. Chaque concession aurait besoin d’une contrepartie identifiable et contrôlable.
La première épreuve sera de réunir les participants
Le principal obstacle apparaît avant même la rédaction d’un traité. Le 13 septembre, Oman a annoncé le report d’une réunion régionale prévue à Salalah. Le ministère invoquait la recherche du consensus et de conditions favorables au dialogue. Ce précédent montre que l’accord sur le principe d’une discussion ne suffit pas à organiser une négociation commune.
Une première trajectoire consisterait à avancer par engagements limités. Les parties établiraient des communications directes, réduiraient certains risques militaires et ouvriraient des groupes de travail. Cette méthode pourrait produire des résultats sans attendre un règlement général. Elle resterait vulnérable si les mesures techniques ne recevaient pas un soutien politique durable.
Une deuxième trajectoire serait la multiplication d’arrangements bilatéraux. Chaque capitale chercherait une protection adaptée à ses urgences. Cette voie peut débloquer des contacts, mais elle risque de hiérarchiser la sécurité des voisins. Un pays mieux protégé ne rend pas automatiquement la région plus stable si les pressions se déplacent vers un autre.
La troisième trajectoire serait le retour à une confrontation élargie, après un échec diplomatique ou une mauvaise appréciation des intentions adverses. L’affaiblissement électoral de Trump ne permet pas de l’exclure. Téhéran pourrait surestimer les contraintes américaines. Washington pourrait considérer qu’une démonstration de force améliore sa position. Les pays du Golfe auraient alors intérêt à garder leurs canaux ouverts, y compris lorsque les discussions se durcissent.
Les prochains signes utiles seront observables : une réunion effectivement tenue, des participants mandatés et un ordre du jour commun. À Washington, il faudra regarder les démarches concrètes auprès des élus et les textes proposés. Dans le Golfe, la question décisive reste de savoir si les huit États envisagés par Oman peuvent définir des obligations communes avant la prochaine crise.


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