La récente interdiction imposée aux institutions financières de coopérer avec Al-Qard Al-Hassan bouleverse discrètement mais profondément les dynamiques sociales et économiques d’une partie de la population libanaise. Si la mesure a été largement présentée comme un alignement de la Banque du Liban sur les exigences du Trésor américain, ses conséquences pratiques révèlent une onde de choc bien plus vaste que ne le laisse penser sa portée juridique apparente. Environ 120 000 dossiers de prêts en cours sont directement affectés, selon les chiffres publiés. Parmi eux, plus d’un tiers concerne des financements liés à la scolarité, à la santé ou à l’habitat. Ces domaines, vitaux dans un contexte de crise prolongée, concentrent désormais une nouvelle vulnérabilité dans des régions déjà historiquement délaissées comme la Békaa, le Hermel ou le Sud.
Un maillon essentiel du quotidien économique
Al-Qard Al-Hassan s’est développé en dehors du système bancaire classique pour offrir une forme d’accès au crédit à des foyers exclus des circuits formels. Dans un pays où une grande partie de la population ne dispose pas de comptes bancaires stables ou de garanties exigées pour l’octroi de prêts traditionnels, cette institution représentait une alternative stable. Elle fournissait des prêts à taux très faibles, voire nuls, avec des modalités de remboursement adaptées aux faibles revenus et des délais étalés dans le temps.
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La suspension de ses activités bancaires interdit de fait la gestion des dossiers en cours. Selon les données communiquées, environ 120 000 prêts sont concernés, ce qui équivaut à une paralysie immédiate pour des dizaines de milliers de ménages. Parmi eux, environ 35 % sont liés à l’achat de matériel scolaire pour les enfants, à des soins médicaux coûteux ou à des travaux de rénovation essentiels dans des logements précaires. La perte de cette source de financement ne peut être compensée par aucune autre structure en place actuellement.
Un outil de stabilisation communautaire menacé
Dans les régions périphériques du pays, Al-Qard Al-Hassan ne servait pas uniquement d’outil financier. Il fonctionnait comme un pilier communautaire, renforçant les solidarités locales et permettant à des familles entières de se maintenir au-dessus du seuil de pauvreté. Dans des localités rurales du Hermel, par exemple, où les banques commerciales ont déserté depuis longtemps ou n’ont jamais été présentes, cette institution constituait le seul canal viable pour obtenir une aide en cas de besoin urgent.
En supprimant cette capacité d’intervention, la mesure prise par la Banque du Liban risque d’aggraver une situation sociale déjà explosive. Les conséquences ne seront pas seulement économiques : elles toucheront aussi l’éducation des enfants, l’accès à des soins vitaux, la stabilité des logements. Les zones les plus concernées sont celles où la précarité est déjà structurelle. En Békaa, dans le Sud et au Hermel, les systèmes de protection sociale sont quasi inexistants, et la dépendance à des dispositifs communautaires est totale.
Renforcement des inégalités économiques et territoriales
Le retrait brutal d’un outil de financement social introduit un effet de fracture économique. Les familles installées à Beyrouth ou dans certaines zones métropolitaines pourront encore accéder à des circuits bancaires alternatifs, souvent plus coûteux mais existants. Ce ne sera pas le cas dans les zones rurales, où la bancarisation est faible et l’endettement informel déjà massif. En interdisant Al-Qard Al-Hassan sans proposer de solution de substitution, la décision renforce une double inégalité : entre classes sociales, et entre régions.
Cette inégalité est d’autant plus problématique que les zones marginalisées du Liban sont aussi celles où la démographie est la plus jeune, et où les besoins en éducation et en santé sont les plus élevés. Le gel de 120 000 prêts, dont plus d’un tiers destinés à ces fonctions vitales, signifie une forme d’abandon politique. La société est confrontée à un nouveau découplage entre politiques financières et réalités sociales.
Une fragilisation du tissu éducatif et sanitaire
Les effets de la mesure sur le secteur éducatif commencent déjà à se faire sentir. Dans de nombreuses familles, le financement des fournitures scolaires, des frais d’inscription ou des transports était assuré par des micro-prêts contractés à travers Al-Qard Al-Hassan. La suspension des versements coupe cet accès, et pourrait conduire à une déscolarisation massive à la rentrée, notamment chez les plus jeunes enfants.
La situation est tout aussi critique dans le domaine de la santé. Des opérations médicales programmées, des traitements chroniques ou des suivis hospitaliers dépendaient de financements obtenus par ce biais. Plusieurs cliniques périphériques rapportent une hausse soudaine des annulations de rendez-vous, faute de moyens. Les conséquences sanitaires pourraient être durables, en particulier pour les patients atteints de maladies chroniques ou pour les femmes enceintes.
L’habitat, enfin, constitue un autre champ d’impact direct. Des travaux de réfection prévus pour renforcer des structures fragiles avant l’hiver sont reportés, voire annulés. Dans certains villages de la Békaa et du Sud, des murs fissurés ou des toitures instables devaient être consolidés avec l’aide de prêts en cours. La suspension de ces projets rend ces foyers vulnérables aux conditions climatiques, tout en aggravant le sentiment d’abandon.
Un choc social sous-estimé par les autorités
La décision de la Banque du Liban a été annoncée sans réelle anticipation de ses effets concrets sur les populations concernées. Aucune mesure d’accompagnement n’a été mise en place. Aucun programme alternatif de micro-financement n’a été proposé. Les associations locales ne disposent ni des moyens ni des cadres juridiques pour prendre le relais. Le choc social est donc brut, immédiat, et non amorti.
Ce manque de préparation renforce le sentiment d’une politique dictée de l’extérieur, sans souci pour les répercussions internes. Pour les bénéficiaires de ces prêts, cette décision n’est pas perçue comme une opération de régulation bancaire, mais comme une punition collective. Le fossé entre les décideurs politiques et les réalités vécues par les classes populaires s’en trouve encore élargi.
Un risque de repli communautaire accru
En ciblant une institution perçue par une partie de la population comme un outil de solidarité, la mesure renforce aussi les clivages communautaires. Pour de nombreux habitants du Sud et de la Békaa, cette suspension n’est pas interprétée comme une exigence internationale, mais comme une attaque politique contre leur mode de vie, leurs réseaux d’entraide, leur dignité économique.
Ce sentiment d’exclusion nourrit un repli identitaire. Dans certains quartiers, des leaders communautaires appellent déjà à la création de réseaux alternatifs informels, qui échapperaient au contrôle de l’État. Cette dynamique risque d’accélérer la fragmentation du tissu social, au détriment d’un projet national unifié.
Une mesure sans relais social ni stratégie de remplacement
Le paradoxe de cette situation est que l’État libanais, en agissant au nom de la conformité internationale, affaiblit davantage encore sa propre légitimité auprès des populations qui devraient pourtant être sa priorité. La décision de suspendre les opérations d’Al-Qard Al-Hassan aurait pu s’accompagner d’un dispositif de soutien temporaire, d’un fonds de solidarité ou d’une stratégie de bancarisation inclusive. Rien de tel n’a été mis en œuvre.
En l’absence de relais, les familles concernées devront se tourner vers l’endettement informel, les ventes à perte de biens domestiques, ou l’abandon pur et simple de projets vitaux. Le choc économique se transformera, dans les mois qui viennent, en une crise sociale profonde, susceptible d’alimenter la contestation et l’instabilité.



