L’inflation reste solidement installée au Liban. L’Administration centrale de la statistique (CAS) a annoncé qu’en février 2026, l’indice des prix à la consommation avait progressé de 1,90 % par rapport à janvier, tandis que la hausse annuelle atteignait 12,27 % par rapport à février 2025. Toutes les grandes régions du pays sont concernées, avec une accélération plus nette dans la Békaa et à Beyrouth. Ce chiffre, pris isolément, ne raconte pourtant qu’une partie du problème. Car au-delà de la hausse constatée en février, plusieurs facteurs déjà engagés laissent entrevoir des tensions supplémentaires sur les prix dans les mois à venir : le relèvement de la TVA et des taxes sur l’essence, la volatilité pétrolière provoquée par la guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran, le risque d’un affaiblissement des rentrées de cash liées au Golfe, et l’incertitude persistante autour du système bancaire libanais.
Une reprise mensuelle des prix après le répit de janvier
La publication de la CAS marque un tournant à court terme. En janvier 2026, l’indice des prix à la consommation avait légèrement reculé de 0,08 % par rapport à décembre 2025. En février, la tendance s’inverse nettement avec une hausse mensuelle de 1,90 %. Sur douze mois, l’augmentation atteint 12,27 %. La désinflation observée par rapport aux années de crise les plus violentes continue donc, mais elle ne signifie pas la fin des tensions sur le coût de la vie. La CAS rappelle d’ailleurs que l’inflation annuelle moyenne s’était établie à 14,58 % en 2025, après 45,24 % en 2024, 221,3 % en 2023 et 171,21 % en 2022. En d’autres termes, le Liban n’est plus dans la phase d’explosion extrême des prix, mais il reste dans un régime où la hausse demeure forte pour des ménages dont les revenus n’ont pas retrouvé de véritable stabilité.
Ce point est essentiel pour lire correctement les chiffres de février. Dans une économie encore marquée par la dollarisation de fait, la faiblesse des salaires réels et la dépendance aux importations, une hausse mensuelle de 1,90 % n’a rien d’anodin. Elle agit comme un prélèvement continu sur le pouvoir d’achat. Pour les foyers qui consacrent déjà l’essentiel de leurs dépenses à l’alimentation, au logement, à l’énergie et aux transports, l’érosion reste très concrète. Le ralentissement de l’inflation par rapport à 2023 ne signifie pas un retour à la normale ; il signifie seulement que l’appauvrissement avance à un rythme moins brutal. Cette lecture rejoint celle du FMI, qui estime que l’économie libanaise a montré une résilience limitée, mais qu’un redressement durable suppose encore des réformes profondes.
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Inflation au Liban : toutes les régions repartent à la hausse
La ventilation territoriale publiée par la CAS montre que la hausse touche tout le pays, mais avec des intensités différentes. La Békaa affiche la plus forte progression mensuelle, à 2,90 %. Beyrouth suit avec 2,42 %. Viennent ensuite la Nabatieh à 2,00 %, le Nord à 1,78 %, le Mont-Liban à 1,69 % et le Sud à 1,55 %. Aucune région n’échappe donc à la hausse, mais certaines subissent une tension nettement supérieure à la moyenne nationale de 1,90 %.
Ces écarts sont loin d’être secondaires. Ils rappellent que l’inflation ne se vit pas de la même manière selon les territoires. Les coûts d’approvisionnement, les frais de transport, la structure de la consommation locale ou le poids des services peuvent amplifier la hausse dans certains gouvernorats. La Békaa, par exemple, se distingue très clairement ce mois-ci. Beyrouth reste, elle aussi, fortement exposée, notamment parce que la capitale répercute souvent plus vite les hausses liées aux services, aux loyers et aux biens importés. La moyenne nationale résume donc la tendance, mais elle ne suffit pas à décrire l’expérience réelle des ménages.
Les chiffres de février 2026 en un tableau
| Région | Variation mensuelle |
|---|---|
| Békaa | +2,90 % |
| Beyrouth | +2,42 % |
| Nabatieh | +2,00 % |
| Nord | +1,78 % |
| Mont-Liban | +1,69 % |
| Sud | +1,55 % |
| Liban | +1,90 % |
Source : Administration centrale de la statistique.
Ce que mesure l’indice des prix à la consommation
L’indice de la CAS suit l’évolution du prix d’un panier de biens et services consommés par les ménages. Ce panier inclut notamment l’alimentation et les boissons non alcoolisées, le logement, l’eau, l’électricité, le gaz, les transports, la santé, les communications, l’éducation, les restaurants et les hôtels. La méthodologie officielle rappelle que l’alimentation pèse lourd dans l’indice général, ce qui donne un impact particulier aux variations des produits de base.
Cette structure éclaire l’importance de la statistique publiée. Une hausse de 1,90 % n’est pas seulement un indicateur macroéconomique. Elle renvoie à la réalité très concrète de factures plus élevées, de trajets plus coûteux, de courses alimentaires plus lourdes et de dépenses contraintes toujours plus difficiles à absorber. Au Liban, où une grande partie des revenus reste fixe, irrégulière ou insuffisamment indexée, l’indice des prix agit comme un résumé du coût de la survie quotidienne. C’est précisément pourquoi une inflation ralentie reste économiquement et socialement lourde.
Pourquoi les prochains mois risquent de rester inflationnistes
Le chiffre de février ne se lit pas dans le vide. Plusieurs facteurs présents dans l’économie libanaise et dans son environnement régional suggèrent que les pressions sur les prix pourraient se maintenir, voire s’accentuer, dans les mois à venir. Il faut rester prudent : il ne s’agit pas d’annoncer mécaniquement une nouvelle flambée. Mais les signaux accumulés vont dans le sens d’une inflation encore difficile à contenir. Cette anticipation relève d’une lecture économique, appuyée sur des éléments déjà observables, et non d’une certitude statistique.
Quatre éléments se détachent particulièrement. Le premier est fiscal : la hausse de la TVA et l’alourdissement des taxes sur l’essence vont mécaniquement pousser certains prix à la hausse. Le deuxième est énergétique : la guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran a déjà provoqué de fortes secousses sur le pétrole. Le troisième est monétaire et réel à la fois : les flux de cash venant du Golfe, qu’ils passent par le tourisme, les voyages ou certains transferts privés, sont fragilisés par la crise régionale. Le quatrième est financier : le Liban reste prisonnier d’un secteur bancaire non résolu, ce qui entretient la méfiance, le cash-only et une forte vulnérabilité économique.
TVA, essence : des mesures fiscales qui vont nourrir la hausse des prix
Le gouvernement a engagé un relèvement de la TVA de 11 % à 12 %, accompagné d’une hausse sur l’essence dans le cadre du budget 2026, des mesures présentées comme nécessaires pour financer des dépenses publiques et des ajustements salariaux. Même lorsqu’elles visent le redressement budgétaire, ces décisions ont un effet inflationniste classique. La TVA touche un très grand nombre de biens et services. Une hausse d’un point ne se répercute pas toujours intégralement, mais elle augmente le coût de vente potentiel sur une large partie de la consommation. La hausse sur l’essence a, elle aussi, un effet direct sur le budget des ménages et un effet indirect sur les coûts de transport et de distribution.
Dans une économie importatrice comme celle du Liban, ces mesures fiscales pèsent vite sur les prix finals. Le transport renchérit les marchandises. Les commerçants répercutent une partie du surcoût. Les services qui dépendent des déplacements ou de l’énergie suivent à leur tour. Le risque n’est donc pas limité à la station-service. Il peut s’étendre à l’alimentation, à la logistique, à la restauration et à de nombreux services urbains. C’est pourquoi la hausse des taxes indirectes nourrit déjà les anticipations inflationnistes pour le printemps et l’été.
Le pétrole reste une menace venue de la guerre régionale
Le deuxième facteur de risque est externe. Les cours du pétrole ont fortement réagi à l’escalade entre Israël, les États-Unis et l’Iran. Reuters rapportait le 20 mars que le Brent avait clôturé à 112,19 dollars le baril, son plus haut niveau depuis juillet 2022, après des perturbations d’approvisionnement au Moyen-Orient. Le 24 mars, les prix ont reculé avec les espoirs de cessez-le-feu, mais le Brent se situait encore autour de 100 dollars le baril. Autrement dit, même après le reflux partiel, la volatilité reste forte et les marchés considèrent toujours la région comme un foyer majeur de risque énergétique.
Pour le Liban, cette situation est particulièrement sensible. Le pays importe l’essentiel de son énergie. Toute hausse durable du brut ou des produits raffinés peut se transmettre rapidement aux carburants, au transport, à la production, aux générateurs privés et aux coûts logistiques. Même un apaisement temporaire du marché ne suffirait pas à effacer le choc si la guerre reste ouverte, si les flux régionaux demeurent perturbés ou si les opérateurs continuent d’intégrer une prime de risque élevée. Le conflit régional agit donc comme un multiplicateur potentiel de l’inflation locale.
Golfe : le risque d’un affaiblissement des rentrées en cash
Le troisième facteur mérite d’être formulé avec précision. Il serait excessif d’affirmer que le cash entrant des pays du Golfe s’arrête net. En revanche, il existe un risque sérieux d’affaiblissement de ces flux dans un contexte de guerre régionale. Le Liban dépend fortement des apports extérieurs, qu’il s’agisse des dépenses touristiques, des voyages de la diaspora ou des transferts privés. La Banque mondiale montre que les remittances reçues par le Liban représentent une part exceptionnellement élevée du PIB, et le PNUD rappelait déjà en 2023 qu’elles pesaient 37,8 % du PIB, un ratio parmi les plus élevés de la région.
Or le contexte régional se dégrade. Reuters a rapporté que la guerre élargie entre les États-Unis, Israël et l’Iran frappait de plein fouet le tourisme du Golfe. D’autres dépêches ont aussi fait état de perturbations aériennes avec des suspensions de vols vers Beyrouth, Dubaï et Riyad. Pour le Liban, la menace est double. D’un côté, une baisse des déplacements et des séjours régionaux peut réduire les entrées de cash liées au tourisme et à la consommation saisonnière. De l’autre, toute dégradation économique prolongée dans le Golfe peut peser sur les transferts privés, même si l’ampleur de ce choc reste à ce stade incertaine. Il faut donc parler d’un risque crédible de contraction des flux plutôt que d’une fin déjà constatée.
L’incertitude bancaire continue de paralyser l’économie
Le quatrième facteur concerne le système bancaire. Le Liban reste plongé dans une crise financière non résolue depuis 2019. Les discussions avec le Fonds monétaire international portent toujours sur deux dossiers centraux : la restructuration du secteur bancaire et la stratégie budgétaire à moyen terme. Le FMI a indiqué en février 2026 que sa mission à Beyrouth avait travaillé sur la stratégie de restructuration des banques pour l’aligner sur des principes internationaux. Reuters rappelait, de son côté, que le gouvernement cherchait encore à faire avancer des lois destinées à répartir les pertes et à clarifier le sort des dépôts.
Cette incertitude n’est pas abstraite. Elle pèse directement sur les comportements économiques. Quand la confiance bancaire n’est pas restaurée, les agents économiques gardent leur argent en cash, utilisent davantage les circuits informels, réduisent l’intermédiation financière et limitent l’investissement productif. Le pays reste alors enfermé dans une économie monétaire fragmentée, où les prix peuvent réagir plus vite aux chocs que les revenus et où les mécanismes classiques d’amortissement sont affaiblis. Sur ce point, l’inflation n’est pas seulement un problème de coûts. Elle est aussi le symptôme d’un système financier qui ne joue plus pleinement son rôle.
Une inflation moins spectaculaire, mais toujours corrosive
La grande différence avec 2022 ou 2023 tient au rythme, pas à la nature du problème. Le Liban ne connaît plus les taux annuels extravagants qui avaient accompagné la phase aiguë de l’effondrement monétaire. Pourtant, l’inflation demeure corrosive. Elle agit plus lentement, mais elle continue de dégrader le niveau de vie, surtout dans une société où les protections collectives sont faibles et les revenus très inégalement ajustés.
Les ménages les plus vulnérables sont les premiers exposés. Une hausse des carburants se répercute immédiatement sur les transports. Une hausse de la TVA touche la consommation courante. Une hausse du pétrole renchérit indirectement l’électricité privée, la distribution et les services. Une contraction des flux extérieurs réduit enfin l’un des principaux amortisseurs de la crise libanaise. Pris ensemble, ces facteurs ne garantissent pas une accélération mécanique des prix, mais ils composent un environnement où la désinflation pourrait rester fragile et facilement réversible.



