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Iran-Israël-USA : une guerre qui se sacralise

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Ce n’est pas, au sens strict, une simple « guerre de religion ». Les causes immédiates restent militaires, stratégiques, nucléaires, territoriales et régionales. Pourtant, réduire l’affrontement actuel entre les États-Unis, Israël et la République islamique d’Iran à une crise géopolitique classique serait devenu insuffisant. Depuis plusieurs mois, et plus encore depuis l’élargissement du conflit, les mots employés par des responsables israéliens, américains et iraniens montrent une autre dynamique : la guerre se sacralise. Elle se dote d’un langage de mission, d’élection, de promesse biblique, de combat existentiel entre le Bien et le Mal. Ce glissement ne remplace pas la stratégie. Il lui donne une légitimité supérieure, plus difficile à discuter, parce qu’elle prétend venir de Dieu, de l’Histoire sainte ou d’un mandat civilisateur.  

La nouveauté, aujourd’hui, n’est donc pas l’existence du religieux au Proche-Orient. Elle est sa centralité croissante dans la rhétorique du pouvoir. Côté iranien, cela n’étonnera personne : la République islamique est, par construction, un régime où l’autorité suprême est religieuse et politique à la fois. Mais du côté américain et israélien, le phénomène a pris une ampleur nouvelle. À Washington, le chef du Pentagone revendique lui-même l’intitulé de « secrétaire à la Guerre » sur le site officiel de son département, clôt ses briefings militaires par un psaume sur les mains entraînées à la guerre et organise au Pentagone des offices chrétiens mensuels. À Jérusalem et dans la coalition israélienne, des ministres parlent de « Judée-Samarie », de « droit historique » et d’extension de souveraineté sur la terre biblique. Entre les deux, l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, ancien pasteur baptiste, a déclaré qu’il serait « très bien » qu’Israël prenne « tout » le territoire bibliquement promis entre le Nil et l’Euphrate, avant que l’ambassade ne tente de recontextualiser ses propos.  

Le plus juste est donc de parler non d’une guerre purement religieuse, mais d’une guerre géopolitique de plus en plus formulée en termes religieux. Et cette nuance compte. Car une guerre que l’on présente comme voulue par Dieu, adossée à la Bible, à la prophétie ou à un ordre sacré, devient plus difficile à freiner, à négocier ou à limiter. Elle ne porte plus seulement sur des intérêts. Elle porte sur des absolus.  

À Washington, la rhétorique du Pentagone a changé de nature

Le cas de Pete Hegseth est central. Le fait le plus frappant n’est pas seulement son positionnement politique, déjà bien connu. C’est la manière dont il introduit le religieux au cœur de la communication officielle de guerre. Le 10 mars, lors d’un briefing officiel du département américain de la Guerre, il a clos son propos en lisant le psaume 144 : « Blessed be the Lord, my rock, who trains my hands for war and my fingers for battle », avant d’ajouter une prière demandant « total victory » pour les forces américaines. Le document figure sur un site gouvernemental officiel, sous l’intitulé même de « Secretary of War ». Le signal est lourd : le langage liturgique n’est plus périphérique, il est assumé au sommet de l’appareil militaire.  

Cette séquence n’est pas isolée. En mai 2025, le chef du Pentagone a conduit au siège du département une « Christian Prayer & Worship Service », présentée comme un rendez-vous mensuel et volontaire. Le service a été diffusé sur le réseau interne du Pentagone. Son propre pasteur y a prié pour Donald Trump, remerciant Dieu de l’avoir utilisé pour apporter « stabilité » et « clarté morale » au pays. Le même responsable expliquait alors publiquement : « Sans mon Seigneur et sauveur Jésus-Christ, je n’ai aucune chance. » Là encore, le problème n’est pas la foi personnelle d’un responsable public. Le problème est l’adossement institutionnel de cette foi à la conduite de la guerre.  

À cela s’ajoute une vision du monde plus large. Début mars 2026, Pete Hegseth a déclaré devant des responsables de la défense latino-américains que les pays des Amériques faisaient face à un test pour savoir s’ils resteraient « occidentaux et chrétiens ». Cette formule déborde très largement le cadre d’une simple profession de foi. Elle installe une lecture civilisationnelle de la sécurité, où l’Occident n’est pas seulement une alliance politique mais une identité chrétienne à défendre. Dans le contexte d’une guerre lancée contre la République islamique, cette rhétorique fonctionne comme une polarisation religieuse du conflit.  

Les éléments plus anciens vont dans le même sens. Plusieurs analyses ont rappelé que Pete Hegseth a publié en 2020 un livre intitulé American Crusade et qu’il a, au fil des années, décrit l’Iran dans des termes apocalyptiques ou civilisationnels, tout en soutenant l’annexion israélienne de la Cisjordanie et même l’idée d’une reconstruction du Temple juif à Jérusalem. Pris ensemble, ces éléments dessinent moins une simple ferveur personnelle qu’un imaginaire politique cohérent : l’Amérique, Israël, le christianisme occidental et la guerre contre l’Iran sont inscrits dans une même narration de croisade.  

En Israël, la Bible n’est plus seulement une mémoire, mais un argument d’État

L’autre versant de cette sacralisation se joue en Israël, où une partie du pouvoir mêle de plus en plus clairement souveraineté contemporaine et géographie biblique. Les mots employés ne sont pas neutres. Lorsque des ministres parlent de « Judée et Samarie » plutôt que de Cisjordanie, ils ne décrivent pas seulement un territoire. Ils lui assignent une signification théologique et historique précise. En juillet 2025, quinze ministres du Likoud et le président de la Knesset ont ainsi appelé à l’application immédiate de la souveraineté israélienne sur « Judea and Samaria », en employant explicitement les noms bibliques du territoire occupé. Le texte liait cette revendication aux succès d’Israël face à l’Iran et à ses alliés, ainsi qu’au partenariat stratégique avec Washington.  

Cette ligne ne vient pas de la seule marge. Elle est partagée ou relayée par des figures centrales de la coalition. Le ministre des Finances Bezalel Smotrich, figure du camp pro-colons, a salué en janvier 2025 la levée par Donald Trump de sanctions américaines visant des colons violents, en y voyant l’expression d’un « lien profond » avec « le peuple juif et notre droit historique à notre terre ». Il a aussi appelé à étendre le peuplement « dans toutes les parties de la Terre d’Israël ». Là encore, la notion de « Terre d’Israël » ne relève pas d’un simple patriotisme administratif. Elle renvoie à une totalité historique et biblique qui déborde les frontières reconnues par le droit international.  

Le point décisif est le suivant : dans cette rhétorique, le territoire n’est pas seulement stratégique. Il est sacré. Il n’est pas seulement utile à la sécurité ; il est légitimé par une antériorité biblique. La conséquence politique est majeure. Lorsqu’un gouvernement parle au nom d’une promesse, d’un héritage sacré ou d’un droit historique absolu, le compromis devient suspect. Céder du terrain ne revient plus à négocier ; cela revient à trahir un dépôt. C’est ainsi que le religieux transforme la politique territoriale en mission.  

Il ne s’agit pas de dire qu’Israël serait réductible à un État théocratique. Ce serait faux. Mais il serait tout aussi faux de nier que, dans une partie de la droite israélienne contemporaine, l’argument biblique occupe désormais un rôle politique opérant, et pas seulement décoratif. Il structure la vision de la Cisjordanie, de Jérusalem, de la sécurité et du rapport aux Palestiniens.  

Mike Huckabee incarne le pont entre sionisme biblique et diplomatie américaine

La figure de Mike Huckabee donne à cette convergence une forme presque caricaturale, tant elle relie directement l’évangélisme politique américain au projet territorial de la droite israélienne. L’ambassadeur américain en Israël n’est pas un diplomate classique. L’ambassade américaine à Jérusalem rappelle qu’il a aussi été pasteur et président de la Convention baptiste de l’Arkansas. Les agences internationales le décrivent comme un chrétien évangélique de longue date, défenseur constant des colonies israéliennes.  

En février 2026, interrogé sur la promesse faite à Abraham dans la Genèse, Mike Huckabee a répondu qu’« il serait très bien qu’ils prennent tout », lorsque lui était soumise l’idée d’un Israël allant symboliquement du Nil à l’Euphrate. Même s’il a ensuite nuancé en disant que ce n’était pas, selon lui, le sujet politique du moment, la phrase a provoqué une condamnation régionale formelle. Des pays comme la Jordanie, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, la Turquie, l’Indonésie ou le Pakistan ont dénoncé des propos « dangereux et incendiaires », contraires au droit international et menaçant la stabilité régionale.  

Cette séquence est capitale parce qu’elle montre qu’un langage théologico-politique est désormais porté non par un militant périphérique, mais par l’ambassadeur en poste de la première puissance mondiale auprès d’Israël. Ce n’est plus seulement la droite religieuse américaine qui parle entre elle. C’est la diplomatie officielle qui laisse paraître, au moins par éclairs, l’idée que la carte de la région peut être pensée à partir d’une promesse biblique.  

Le rapprochement avec le pouvoir israélien est d’autant plus fort que ce type de discours se superpose à des revendications israéliennes contemporaines sur la « Judée-Samarie ». On voit alors se dessiner une même matrice : d’un côté des ministres israéliens qui mobilisent les noms bibliques pour appeler à l’annexion ; de l’autre un ambassadeur américain évangélique qui considère acceptable une lecture maximaliste du territoire promis. Entre les deux, la frontière entre soutien stratégique et adhésion théologique devient floue.  

À la Maison-Blanche, Trump met aussi en scène la foi dans la guerre

La sacralisation du conflit ne passe pas seulement par le Pentagone ou par les ministres israéliens. Elle touche aussi la présidence américaine elle-même. Le 5 mars 2026, Donald Trump a accueilli dans le Bureau ovale un groupe de pasteurs et de responsables évangéliques venus prier autour de lui, dans une scène filmée puis diffusée publiquement le lendemain. Parmi les figures identifiées se trouvaient Paula White, qui dirige le White House Faith Office, ainsi que Greg Laurie, Jentezen Franklin et Johnnie Moore.

Le fait mérite attention. Il ne s’agit pas d’une dévotion privée captée par hasard, mais d’une mise en scène politique de la prière au centre du pouvoir exécutif, en pleine guerre avec l’Iran. Cette image prolonge un même imaginaire : celui d’un pouvoir américain qui se pense accompagné, voire confirmé, par des autorités religieuses chrétiennes au moment d’entrer dans la guerre. Mise en parallèle avec les références bibliques de Pete Hegseth et avec les plaintes de militaires dénonçant des discours de « guerre sainte » dans leurs unités, cette séquence renforce l’idée que la confrontation actuelle se charge d’un vocabulaire providentialiste qui dépasse de loin la simple expression d’une croyance personnelle.  

L’évangélisme militaire américain ne relève plus seulement du privé

Le point le plus inquiétant, peut-être, tient à la manière dont cette rhétorique descend dans la chaîne militaire. Ici, il faut être précis. Il ne s’agit pas d’un fait judiciairement établi dans tous ses détails, mais d’allégations documentées et suffisamment nombreuses pour avoir déclenché des demandes d’enquête. Selon des signalements relayés par The Guardian et Military.com, le Military Religious Freedom Foundation a reçu plus d’une centaine, puis plus de deux cents plaintes provenant de différentes installations militaires, y compris d’unités où des officiers auraient présenté la guerre contre l’Iran comme relevant du « plan divin », de l’Armageddon ou d’un mandat biblique. Des élus démocrates ont demandé une enquête interne au département de la Défense sur ces accusations.  

Dans plusieurs de ces récits, des militaires expliquent avoir entendu des références à l’Apocalypse, au retour du Christ ou à l’idée que Donald Trump aurait été « oint » pour mener cette guerre. À ce stade, il faut conserver la prudence nécessaire : ce sont des témoignages et des plaintes, pas des jugements définitifs. Mais le simple fait qu’ils émergent dans cet environnement, alors que le chef du Pentagone organise des offices chrétiens et mobilise la Bible dans ses briefings officiels, montre que le climat idéologique a changé. Le langage de croisade n’est plus impensable dans l’institution.  

C’est ici que la remarque sur les Marines, souvent formulée de manière brute dans le débat public, prend son sens. Le sujet n’est pas de savoir si « les Marines » dans leur ensemble seraient acquis à une théologie de guerre sainte. Ce serait une généralisation abusive. Le sujet est qu’au sein de l’appareil militaire américain, des voix s’élèvent désormais pour dénoncer des prédications ou des discours assimilant la guerre à un combat voulu par Dieu. Et lorsque ces inquiétudes montent des rangs eux-mêmes, elles méritent d’être prises au sérieux.  

Le miroir iranien : une théocratie qui assume, face à des adversaires qui se sacralisent aussi

Le paradoxe est là. L’Iran a longtemps été présenté, à juste titre, comme l’exemple même d’un régime où la souveraineté politique est enchâssée dans une structure religieuse. La Constitution de la République islamique fait du Guide suprême l’autorité qui commande les forces armées, déclare la guerre et la paix et supervise les grandes orientations de l’État, au nom du principe de velayat-e faqih, la « tutelle du juriste-théologien ». Autrement dit, la fusion du religieux et du politique est constitutive du système iranien.  

Il serait donc absurde de nier la dimension théocratique de l’Iran. Mais c’est précisément ce qui rend le moment actuel si frappant. En face d’un État qui assume être une république islamique gouvernée par un Guide religieux, les États-Unis et Israël mobilisent eux aussi, de plus en plus, des justifications sacrées. Les mots diffèrent, les traditions diffèrent, les institutions diffèrent. Pourtant, le mécanisme de légitimation se rapproche : l’adversaire n’est plus seulement dangereux, il est impie, barbare, existentiel ; la guerre n’est plus seulement nécessaire, elle est juste parce qu’elle s’inscrit dans une vocation supérieure.  

Le risque intellectuel serait d’établir une équivalence simple. Ce ne serait ni rigoureux ni utile. L’Iran reste une théocratie constitutionnelle chiite. Israël demeure un État avec des institutions démocratiques, même si une partie de son pouvoir recourt à la Bible comme argument de souveraineté. Les États-Unis restent une démocratie séculière sur le plan constitutionnel, même si le langage de guerre de leur exécutif se charge d’imaginaire chrétien. Mais l’absence d’équivalence institutionnelle n’empêche pas l’existence d’une convergence rhétorique : de part et d’autre, le religieux est de plus en plus utilisé pour naturaliser la guerre.  

Pourquoi cette sacralisation rend la guerre plus dangereuse

Une guerre sacralisée change de nature pour au moins trois raisons. D’abord, elle absolutise les objectifs. Si l’on combat pour une promesse, un ordre divin ou la survie d’une civilisation chrétienne, hébraïque ou islamique, la négociation devient moralement suspecte. Ensuite, elle redéfinit l’ennemi. On ne se bat plus seulement contre un État rival, mais contre le mal, la barbarie, l’impiété ou l’usurpation. Enfin, elle désarme le débat interne. Contester la guerre, c’est risquer d’apparaître non seulement antipatriote, mais infidèle.  

Cette transformation est visible dans le vocabulaire lui-même. Lorsque le chef du Pentagone parle de « barbares sauvages », lorsqu’il cite un psaume de bataille, lorsqu’il demande la « victoire totale », lorsqu’un ambassadeur évoque un territoire bibliquement promis, lorsqu’un camp gouvernemental parle de Judée-Samarie comme d’une évidence souveraine, on n’est plus dans le lexique ordinaire de la dissuasion. On est dans un langage qui moralise et sacralise la guerre. C’est précisément ce que de nombreux historiens et sociologues des conflits considèrent comme un facteur aggravant : les conflits les plus difficiles à limiter sont souvent ceux où les protagonistes se persuadent qu’ils exécutent une mission.  

Le plus préoccupant est que cette sacralisation croisée alimente un cercle parfait. L’Iran théocratique peut présenter l’offensive américano-israélienne comme une croisade occidentale. Les évangéliques américains et certains responsables israéliens peuvent présenter l’Iran comme l’ennemi d’une bataille civilisationnelle ou biblique. Chacun confirme alors le récit de l’autre. Et plus ce récit prend, plus la guerre devient difficile à sortir du registre de l’absolu.  

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