Le 30 janvier 1990 marque un tournant funeste dans l’histoire déjà tourmentée du Liban. Ce jour-là, les forces de l’armée libanaise, fidèles au général Michel Aoun, lancent une offensive majeure contre les Forces libanaises (FL) dirigées par Samir Geagea. Basées à l’est de Beyrouth, les troupes d’Aoun visent à démanteler les structures miliciennes rivales, dans un contexte de tensions exacerbées par la quête de contrôle absolu sur les zones chrétiennes. Ce conflit, rapidement baptisé « guerre d’élimination » ou « guerre d’annulation » – en référence à l’intention d’Aoun d’éliminer les milices indépendantes –, s’inscrit dans la phase terminale de la guerre civile libanaise, qui ravage le pays depuis 1975. Les hostilités, qui éclatent avec une intensité immédiate, transforment Beyrouth Est en un champ de bataille fratricide, opposant des frères d’armes chrétiens dans une lutte pour la suprématie.
Les prémices d’un affrontement inévitable
À la fin des années 1980, le Liban est un pays fragmenté, où les milices confessionnelles exercent un pouvoir parallèle à celui de l’État affaibli. Michel Aoun, nommé Premier ministre par intérim en septembre 1988 par le président sortant Amine Gemayel, refuse de reconnaître le gouvernement pro-syrien issu des accords de Taëf, signés en octobre 1989. Ces accords, parrainés par l’Arabie saoudite et soutenus par la communauté internationale, visent à réformer le système confessionnel libanais en augmentant la représentation musulmane au parlement et en instaurant une parité entre chrétiens et musulmans. Aoun, fervent opposant à l’ingérence syrienne, déclare une « guerre de libération » contre les forces syriennes en mars 1989, mais son ambition s’étend à l’unification des forces armées chrétiennes sous son commandement.
De son côté, Samir Geagea, à la tête des Forces libanaises depuis 1986, a consolidé son emprise sur les zones chrétiennes de Beyrouth Est et du Mont-Liban. Les FL, issues des Phalanges libanaises fondées par Pierre Gemayel, opèrent comme un quasi-État, contrôlant ports illégaux, taxes et services publics. Les tensions entre Aoun et Geagea montent depuis des mois : Aoun exige le désarmement des milices et leur intégration dans l’armée régulière, tandis que Geagea défend l’autonomie des FL, vues comme un rempart contre l’influence syrienne et musulmane. Des accrochages sporadiques, comme ceux autour du port de Beyrouth et des checkpoints, préfigurent l’explosion. Le 30 janvier, Aoun passe à l’action, ordonnant à ses unités – environ 15 000 hommes – d’attaquer les positions des FL, fortes de 6 000 combattants.
Les premiers jours de l’offensive révèlent la brutalité du conflit. Les troupes d’Aoun, équipées de tanks et d’artillerie lourde, bombardent les quartiers d’Achrafieh et de Sin el-Fil, bastions des FL. Geagea riposte avec des mortiers et des snipers, transformant les rues en zones de combat urbain. Les civils, piégés dans cette guerre intra-chrétienne, subissent le plus lourd tribut : des familles entières fuient vers les montagnes du Kesrouan, tandis que les hôpitaux de Beyrouth Est sont submergés par les blessés.
L’escalade d’une guerre fratricide
Au fil des semaines, la guerre d’élimination s’étend au-delà de Beyrouth Est, embrasant les régions du Metn et du Kesrouan. Le 6 février, les forces d’Aoun s’emparent du quartier stratégique de Dbayeh, au nord de la capitale, chassant les FL et provoquant des dizaines de morts. Geagea, malgré son infériorité numérique, bénéficie d’un soutien logistique irakien, qui fournit armes et munitions pour contrer l’avancée d’Aoun. Les combats se muent en une guerre d’usure : barrages d’artillerie, embuscades et sièges de positions fortifiées. En mars, les estimations font état de plus de 780 morts et 2 000 blessés, majoritairement des civils chrétiens pris dans les échanges de feu.
Le patriarche maronite Nasrallah Boutros Sfeir, figure spirituelle respectée, lance des appels au cessez-le-feu, déclarant que « Dieu ait pitié des chrétiens libanais » face à cette autodestruction. Mais les belligérants ignorent ces exhortations. Aoun accuse les FL de trahison, les qualifiant de « milice illégale » qui sape l’unité nationale. Geagea, de son côté, dénonce Aoun comme un dictateur en herbe, prêt à livrer les chrétiens aux Syriens par son intransigeance. Les médias libanais, divisés, retransmettent les propagandes respectives : la télévision d’Aoun diffuse des images de « libération » des zones contrôlées par les FL, tandis que les radios des FL parlent d’une « agression barbare » contre la liberté chrétienne.
Cette phase du conflit met en lumière les fractures profondes au sein de la communauté chrétienne. Historiquement dominante depuis l’indépendance en 1943, elle voit son influence érodée par les changements démographiques et les ingérences étrangères. La guerre d’élimination accélère cet affaiblissement : les destructions massives – immeubles éventrés, infrastructures ravagées – dévastent l’économie locale, forçant des milliers de chrétiens à l’exil. Des rapports de l’époque, émanant du Comité international de la Croix-Rouge, décrivent des scènes apocalyptiques : quartiers entiers réduits en ruines, pénuries d’eau et d’électricité, et un exode massif vers l’ouest de Beyrouth ou l’étranger.
Les implications régionales d’un conflit localisé
La guerre d’élimination ne se limite pas à un duel interne ; elle s’inscrit dans un échiquier régional complexe. La Syrie, sous Hafez al-Assad, observe avec intérêt cette division chrétienne, qui facilite son emprise sur le Liban. Damas, déjà présente militairement depuis 1976, soutient tacitement Geagea pour affaiblir Aoun, perçu comme un obstacle aux accords de Taëf. L’Irak de Saddam Hussein, rival de la Syrie, arme les FL pour contrer l’influence syrienne. Israël, quant à lui, maintient une zone tampon au sud du Liban via l’Armée du Liban-Sud, mais reste en retrait, se concentrant sur la menace du Hezbollah naissant.
En avril 1990, les combats s’intensifient autour du palais présidentiel de Baabda, où Aoun s’est retranché. Geagea lance des contre-offensives, reprenant temporairement des positions perdues. Les pertes s’alourdissent : plus de 900 morts confirmés, dont de nombreux soldats et miliciens. Des témoignages de l’époque, rapportés par des porte-parole militaires, font état d’exécutions sommaires et de pillages. Un officier des FL déclare anonymement que « cette guerre n’est pas contre les Syriens, mais contre nous-mêmes », soulignant l’absurdité d’un conflit qui épuise les ressources chrétiennes.
L’intervention internationale reste limitée. La Ligue arabe, qui a parrainé les accords de Taëf, tente une médiation via un comité tripartite (Algérie, Maroc, Arabie saoudite), mais sans succès immédiat. Les États-Unis, focalisés sur la crise irakienne, tolèrent l’ingérence syrienne comme un mal nécessaire pour stabiliser la région. Cette passivité occidentale renforce l’isolement d’Aoun, qui refuse toujours de reconnaître le président Elias Hrawi, élu en novembre 1989.
La chute d’Aoun et l’invasion syrienne
Le 13 octobre 1990, la guerre d’élimination culmine avec l’assaut syrien sur Baabda. Les forces syriennes, soutenues par des unités libanaises loyales à Hrawi, bombardent les positions d’Aoun par air et terre. Plus de 240 soldats libanais sont exécutés après leur reddition, selon des rapports contemporains. Aoun, défait, fuit à l’ambassade de France et est exilé à Paris. Geagea, vainqueur tactique mais affaibli, accepte de dissoudre les FL et de les intégrer dans l’armée régulière, conformément aux accords de Taëf. Cependant, en 1994, il est arrêté et emprisonné pour des crimes de guerre, sur fond de désaccord avec Damas.
Cette fin marque la consolidation de l’occupation syrienne jusqu’en 2005. Les chrétiens, divisés et appauvris, perdent leur prépondérance politique : le pacte national de 1943, qui accordait aux maronites la présidence, est révisé pour équilibrer le pouvoir. Des milliers de familles chrétiennes émigrent, altérant définitivement la démographie libanaise.
Les échos persistants dans le Liban contemporain
Trente-six ans après le 30 janvier 1990, les cicatrices de la guerre d’élimination façonnent encore la politique libanaise. Michel Aoun, rentré d’exil en 2005, fonde le Courant patriotique libre et devient président en 2016, jusqu’en 2022. Samir Geagea, libéré en 2005, dirige les Forces libanaises, un parti clé de l’opposition. Leur rivalité historique persiste, bien que des alliances opportunistes – comme celle de 2016 soutenant Aoun à la présidence – aient émergé.
Aujourd’hui, en 2026, le Liban fait face à une crise économique et politique profonde, exacerbée par l’influence du Hezbollah, qui a hérité du rôle des milices armées. Les chrétiens, minoritaires démographiques, luttent pour préserver leur représentation : les élections de 2022 ont vu une fragmentation accrue, avec des sièges chrétiens disputés entre loyalistes d’Aoun et partisans de Geagea. Des rapports récents du ministère libanais de l’Intérieur indiquent une émigration continue, avec plus de 100 000 chrétiens quittant le pays depuis 2019, invoquant instabilité et corruption.
Les tensions régionales, comme les accrochages au sud avec Israël en 2024, rappellent les vulnérabilités héritées de 1990. Un porte-parole du gouvernement libanais, lors d’une conférence de presse en septembre 2025, a déclaré que « les divisions passées ne doivent pas entraver la reconstruction », appelant à une unité nationale face à la dette publique dépassant 150 milliards de dollars. Les implications immédiates de ces fractures se manifestent dans le blocage parlementaire : depuis la fin du mandat d’Aoun, le Liban reste sans président, avec des négociations enlisées sur fond de quotas confessionnels.
Les dynamiques confessionnelles, renforcées par la guerre d’élimination, influencent les coalitions actuelles. Geagea, allié à des forces sunnites et druzes dans le bloc du 14 Mars, critique l’axe pro-iranien d’Aoun et du Hezbollah. En février 2025, lors d’une session du Conseil des ministres, un ministre des Affaires étrangères a souligné que « l’affaiblissement chrétien de 1990 a ouvert la porte à des ingérences extérieures persistantes », citant les sanctions internationales contre des figures liées au Hezbollah pour corruption.
Les faits récents, comme les manifestations de 2025 contre la dévaluation de la livre libanaise – tombée à 150 000 pour un dollar –, révèlent une société toujours hantée par les divisions de 1990. Des milices informelles émergent dans les quartiers chrétiens, invoquant la sécurité face à l’insécurité croissante. Un rapport de l’ONU, publié en juillet 2025, estime que 80 % des chrétiens libanais vivent sous le seuil de pauvreté, un legs direct de la devastation économique initiée par cette guerre fratricide.



