Adopté en février et présenté comme un budget d’équilibre, le budget 2026 du Liban n’a même pas encore produit ses effets complets qu’il se retrouve déjà fragilisé par la guerre. Sur le papier, la loi de finances repose sur une trajectoire ordonnée : hausse des recettes, dépenses contenues, absence d’avance à Électricité du Liban, et pari implicite sur une croissance encore positive grâce au tourisme, aux transferts de la diaspora et à une stabilité monétaire prolongée. Dans la réalité de mars 2026, plusieurs de ces hypothèses ont déjà commencé à se fissurer. L’escalade militaire a fait plus de 900 morts au Liban et déplacé environ un million de personnes en moins de trois semaines, pendant que l’ONU lançait un appel humanitaire de 308 millions de dollars pour répondre à l’urgence. Dans un tel contexte, la vraie question n’est plus de savoir si le budget était “équilibré” au moment de son vote, mais combien de temps cet équilibre comptable peut survivre à un choc de guerre.
Le décalage est d’autant plus frappant que l’économie libanaise abordait 2026 sur une reprise modeste, mais réelle. La Banque mondiale estimait en janvier que le PIB réel avait progressé de 3,5 % en 2025 et prévoyait encore 4 % de croissance en 2026, à condition que les réformes se poursuivent, que des flux de reconstruction modestes se matérialisent et surtout que la stabilité politique soit maintenue. L’institution ajoutait que les transferts des expatriés et le tourisme resteraient les deux principaux moteurs de l’activité. Or la guerre a précisément attaqué ces fondations. Elle frappe les infrastructures, déplace massivement la population, accroît l’incertitude régionale et menace déjà la saison estivale, qui devait servir de carburant à la reprise. Le budget 2026 se retrouve donc rattrapé non seulement par une urgence sécuritaire, mais aussi par l’effondrement progressif de son scénario macroéconomique de départ.
Un budget voté à l’équilibre, mais sous condition de normalité
La loi de finances 2026 a été approuvée avec une logique de stricte symétrie entre recettes et dépenses. Les documents relayés par le ministère des Finances indiquent que le budget 2026 figure parmi les “budget laws approved by Parliament”, tandis que plusieurs analyses financières du texte soulignent que la version ratifiée vise 538,42 trillions de livres libanaises de recettes et autant de dépenses, soit environ 6 milliards de dollars au taux de référence utilisé. D’autres documents préparatoires évoquaient une enveloppe initiale de 505,72 trillions de livres, avant ajustements parlementaires. Dans les deux cas, l’architecture politique est la même : afficher un budget sans déficit nominal, dans la continuité du retour à une forme de discipline budgétaire depuis la stabilisation relative du taux de change.
Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.
Cette présentation a une logique. Après des années d’effondrement monétaire, de désordre budgétaire et de finances publiques opaques, le pouvoir voulait envoyer un signal de normalisation. Le budget ne prévoit toujours pas d’avance à Électricité du Liban, ce qui traduit l’effet budgétaire de la nouvelle tarification et d’une meilleure couverture des coûts, au moins sur le papier. Le projet mise aussi sur une hausse des recettes, notamment douanières, portée par une amélioration de la collecte et par l’installation de scanners avancés aux ports maritimes, selon les analyses du texte budgétaire publiées par des acteurs financiers libanais. Ce choix revenait à dire que l’État pouvait élargir ses marges sans ouvrir immédiatement un nouveau cycle de financement monétaire ou de déficit affiché.
Mais ce type de budget n’est crédible que dans un environnement où les hypothèses minimales de normalité tiennent. Or même les documents budgétaires préparatoires publiés par le ministère des Finances faisaient apparaître cette dépendance. Dans la circulaire budgétaire 2026 relayée sur le site du ministère, l’amélioration des recettes était déjà présentée comme partiellement liée au retour du calme après le cessez-le-feu et restait, selon l’extrait indexé, “directly linked to domestic political stability”. En d’autres termes, la guerre ne vient pas simplement compliquer un budget sain. Elle vient casser la condition même qui rendait ce budget plausible.
Des recettes construites sur une économie qui n’existe déjà plus tout à fait
Le premier point de fragilité concerne les recettes. Les estimations diffusées autour du projet 2026 montrent que l’État comptait fortement sur les recettes fiscales, qui devaient représenter plus de 82 % du total, avec une part importante provenant des taxes sur les biens et services ainsi que des prélèvements sur le commerce extérieur. Cette structure a une vertu comptable : elle repose sur des bases relativement rapides à encaisser dans une économie très dollarisée, où les recettes indirectes et douanières ont repris de l’importance. Mais elle a aussi un défaut majeur : elle dépend du volume de consommation, des importations, de la circulation des personnes et du fonctionnement des ports, des routes et des circuits commerciaux. Tout ce que la guerre perturbe en priorité.
Le problème est double. D’abord, la demande intérieure risque de ralentir. Une économie en guerre ne consomme pas comme une économie en reprise. Les ménages arbitrent en faveur des besoins de base, les zones touchées voient leurs commerces fermer ou tourner au ralenti, les déplacements empêchent l’activité normale et l’épargne de précaution augmente. Ensuite, les importations elles-mêmes peuvent devenir plus coûteuses et plus irrégulières. Le conflit régional a fait remonter les prix de l’énergie et ravivé les perturbations logistiques, ce qui menace directement un pays importateur net comme le Liban. Le FMI a averti le 19 mars qu’une hausse prolongée des prix de l’énergie liée à la guerre pouvait accroître l’inflation et réduire la croissance mondiale ; pour le Liban, cet effet est potentiellement plus brutal encore, tant l’économie dépend des importations et des flux extérieurs.
Le budget 2026 misait aussi, de façon explicite ou implicite, sur une amélioration de la collecte. C’était l’un des axes défendus autour du texte : mieux recouvrer, mieux contrôler, mieux taxer les flux existants. Mais la guerre déplace le centre de gravité de l’administration. Quand l’État doit gérer des déplacés, des routes coupées, des ponts détruits, des besoins humanitaires et des priorités de sécurité, la mobilisation administrative se détourne mécaniquement de l’optimisation fiscale pure. Les gains de rendement attendus du côté des douanes ou des taxes à la consommation deviennent plus difficiles à matérialiser. Le budget n’est donc pas menacé seulement par un choc macroéconomique. Il l’est aussi par une désorganisation pratique de l’État collecteur.
Le risque de déficit réapparaît, même sans l’écrire
Sur le papier, le budget 2026 est à l’équilibre. En pratique, le risque de déficit a déjà recommencé à se former. Ce risque ne tient pas seulement à une baisse des recettes. Il vient de la combinaison entre recettes fragilisées et dépenses d’urgence en hausse. C’est la mécanique classique des budgets de guerre : le déficit réapparaît non parce que l’État décide soudain de relancer la dépense, mais parce que les priorités changent plus vite que les lignes votées. Or la guerre actuelle modifie déjà l’ordre des dépenses publiques.
Le déplacement massif de la population constitue le premier poste de pression. Reuters rapportait le 13 mars que plus de 800 000 personnes avaient déjà été déplacées et que l’ONU sollicitait 308 millions de dollars d’aide d’urgence. Quelques jours plus tard, le bilan montait à environ un million de déplacés. Certes, une large part de la réponse humanitaire est portée par les agences internationales, les ONG et les réseaux de solidarité. Mais l’État libanais ne peut pas rester budgétairement neutre face à un tel choc. Il doit ouvrir des abris, mobiliser des écoles et des bâtiments publics, soutenir les municipalités, financer des interventions sanitaires, absorber des coûts de logistique, d’ordre public, d’assistance sociale et de coordination. Même lorsqu’une dépense est cofinancée de l’extérieur, elle produit souvent un coût intérieur immédiat.
Le second poste de pression vient des infrastructures et des services publics. La destruction de ponts sur le Litani, les dommages aux zones urbaines et les frappes répétées sur des secteurs civils obligent déjà l’État à se projeter vers des dépenses de réparation, même minimales. À cela s’ajoutent les coûts indirects : détour des transports, surcoûts d’acheminement, pertes d’activité dans les administrations locales, besoins accrus des hôpitaux publics ou soutenus par l’État. Le budget 2026 avait été conçu comme un texte de régularité financière. La guerre l’oblige à redevenir un budget de survie.
Le troisième poste de pression, moins visible, concerne les revendications sociales et salariales. Le vote du budget en janvier s’était déjà déroulé sur fond de tensions avec les fonctionnaires et surtout les retraités militaires, venus protester pour réclamer des hausses de rémunération et de prestations. Cette pression n’a pas disparu. Elle risque même de s’intensifier si la guerre alimente l’inflation importée par l’énergie et les perturbations logistiques. En d’autres termes, le budget peut être rattrapé par la guerre avant même d’être révisé formellement, simplement parce que ses lignes votées deviennent politiquement intenables.
La croissance à 4 % était déjà un scénario fragile
Au fond, le budget 2026 ne se comprend qu’adossé à son scénario de croissance. Et c’est ce scénario qui vacille le plus vite. La Banque mondiale projetait encore 4 % de croissance en 2026, mais en précisant clairement ses conditions : poursuite des réformes, flux limités de reconstruction et maintien de la stabilité politique. Elle rappelait aussi que la reprise de 2025 avait déjà été révisée à la baisse, de 4,7 % à 3,5 %, en raison d’une saison touristique plus faible que prévu, d’un investissement modéré et d’une reconstruction limitée sur fond d’incertitude. Autrement dit, même avant la guerre de mars, la reprise libanaise n’avait rien de robuste. Elle reposait sur une amélioration partielle et réversible.
Ce point est décisif pour lire le budget. Un budget d’équilibre peut survivre à une croissance médiocre, si les recettes tiennent et si les dépenses sont comprimées. Mais il devient très vulnérable lorsque la croissance repose elle-même sur des secteurs hypersensibles au risque géopolitique. Or au Liban, les deux moteurs cités par la Banque mondiale et le FMI sont les remittances et le tourisme. Les transferts des expatriés ont tendance à résister, voire à augmenter temporairement en période de crise. Le tourisme, en revanche, est l’un des premiers sacrifiés dès qu’une guerre s’installe. Quand le modèle de reprise dépend d’un été réussi, une guerre au printemps n’est pas un accident périphérique. C’est un choc central.
Le FMI avait d’ailleurs insisté en février sur la nécessité d’un cadre budgétaire à moyen terme capable de mobiliser des recettes supplémentaires pour financer l’investissement public, tout en avançant sur la restructuration bancaire et la dette souveraine. Ce message prend aujourd’hui une portée nouvelle. La guerre complique à la fois la mobilisation de recettes, la visibilité des investissements et la capacité de l’État à construire un cadre pluriannuel crédible. Le budget 2026 n’est plus seulement insuffisant. Il devient transitoire dans le mauvais sens du terme : un texte pensé pour la consolidation, appliqué dans un environnement de rupture.
La saison estivale, variable décisive désormais sous brouillard
S’il existe une variable capable de faire basculer l’équation budgétaire d’un côté ou de l’autre, c’est probablement la saison estivale. Depuis deux ans, la reprise partielle de l’économie libanaise s’est nourrie du retour de la diaspora, des dépenses de visiteurs arabes et libanais de l’étranger, d’une activité accrue dans l’hôtellerie, la restauration, l’immobilier saisonnier et les services. La Banque mondiale a explicitement lié la croissance 2025 au tourisme, tout en notant que la saison avait déjà été plus faible que prévu à cause du conflit régional. Pour 2026, elle considérait encore les remittances et le tourisme comme des moteurs centraux.
Or la guerre en cours place cette saison sous une incertitude radicale. Même si l’aéroport de Beyrouth continue de fonctionner, la perception de risque suffit souvent à détourner les flux. Les images de frappes à Beyrouth, les déplacements massifs et les avertissements des compagnies aériennes dans la région alimentent une psychologie de prudence qui pèse très tôt sur les réservations. Reuters a documenté ces derniers jours l’intensification des frappes jusqu’au cœur de Beyrouth et la destruction d’infrastructures dans le Sud, pendant que le trafic aérien régional se trouvait perturbé par les tensions de guerre. Ce n’est pas seulement une question de logistique. C’est une question de confiance. Un été se prépare des mois à l’avance ; la guerre, elle, détruit d’abord les anticipations.
Pour les finances publiques, l’effet peut être majeur. Moins de visiteurs signifie moins de TVA, moins de dépenses de consommation, moins d’activité dans les restaurants, hôtels, locations, services de transport et commerces, donc moins de recettes fiscales indirectes. Cela signifie aussi moins de dollars frais circulant dans l’économie domestique, donc moins de soutien aux revenus, à l’emploi précaire et à la demande interne. Le budget 2026 n’avait pas nécessairement “inscrit” une ligne estivale précise noir sur blanc, mais son équilibre dépendait d’une économie qui devait continuer à tourner. Sans été solide, la base fiscale s’amincit. Avec un été raté, c’est toute la narration de reprise de 2026 qui s’effondre.
Ce que la guerre change dans la hiérarchie des dépenses
Le plus trompeur, dans les budgets en temps de crise, est de croire que les postes votés restent les vrais postes politiques. En réalité, la guerre déplace la hiérarchie des dépenses avant même toute loi rectificative. Le budget 2026 accordait déjà davantage de place aux dépenses sociales et à certaines priorités sectorielles, selon les présentations faites autour du texte. Mais cette hausse ciblée n’avait rien à voir avec le type d’urgence ouvert par mars 2026. Désormais, les besoins changent de nature : assistance aux déplacés, soutien sanitaire, réparations rapides, soutien municipal, interventions d’urgence, logistique, hébergement, énergie, sécurité. Ce sont des dépenses qui n’entrent pas proprement dans une vision ordinaire de la consolidation budgétaire.
Cette transformation produit une autre conséquence : elle réduit l’espace pour les dépenses d’investissement utiles. Le FMI plaidait justement pour une stratégie budgétaire permettant de dégager des recettes afin de financer un capital public indispensable. Mais dans une guerre, la priorité n’est plus l’investissement au sens économique, c’est la réparation au sens minimal. L’État consacre ses rares marges à empêcher l’effondrement immédiat plutôt qu’à améliorer la productivité future. Le budget 2026 risquait déjà de rester dominé par les dépenses de fonctionnement et de survie. La guerre accentue cette dérive. Elle convertit encore davantage les ressources publiques en dépenses de maintien.
On comprend alors pourquoi le risque de déficit ne doit pas être lu de manière strictement comptable. Même si les comptes officiels restaient temporairement “équilibrés” grâce à des retards de paiement, à des arbitrages administratifs ou à des aides extérieures, l’économie politique du déficit serait déjà là : promesses de dépenses non financées, reports, compressions ailleurs, dégradation de services, dépendance accrue à l’aide. Dans le Liban de 2026, le déficit le plus dangereux n’est peut-être pas celui qui apparaît dans la loi de finances. C’est celui qui se loge entre les besoins réels de guerre et les moyens budgétaires d’un État encore convalescent.
Un budget de paix entré dans une économie de guerre
L’erreur serait de réduire le problème à une formule simple du type “la guerre coûte cher”. Bien sûr qu’elle coûte cher. Mais dans le cas libanais, elle frappe surtout un budget qui avait été construit sur une fragile reconquête de l’ordinaire. Le texte 2026 reposait sur l’idée que l’État pouvait enfin recommencer à compter dans un environnement plus lisible : inflation en ralentissement, change stabilisé, recettes mieux collectées, tourisme de diaspora, reprise graduelle. La Banque mondiale et le FMI n’avaient jamais présenté cette trajectoire comme solide ; ils la décrivaient au contraire comme conditionnelle, exposée et dépendante des réformes comme de la stabilité. La guerre a suffi à montrer à quel point cette stabilisation restait réversible.
C’est aussi ce qui rend le sujet politiquement explosif. Car plus la guerre dure, plus le gouvernement devra choisir entre trois mauvaises options : laisser dériver les comptes réels derrière l’affichage d’équilibre, ouvrir la porte à une révision budgétaire implicite ou explicite, ou couper ailleurs dans un pays déjà épuisé. Aucune de ces options n’est neutre. Toutes traduisent la même réalité : le budget 2026 n’est pas seulement fragilisé. Il est déjà rattrapé par les faits, par une guerre qui remet en cause ses recettes, ses priorités de dépense, son scénario de croissance et son pari sur l’été, au moment même où le Liban avait le plus besoin d’une année ordinaire pour commencer à respirer.



