Le Liban, toujours aux prises avec les séquelles d’une crise économique profonde, vient de franchir une étape supplémentaire dans la régulation de ses secteurs clés. Ce mardi 27 janvier 2026, les ministères de l’Intérieur et des Municipalités, ainsi que celui du Tourisme, ont annoncé une décision conjointe fixant un plafond aux frais officiels pour les services de voiturier. Désormais, ces frais ne pourront excéder 400 000 livres libanaises (LBP). Cette mesure, prise dans un contexte de reprise fragile du tourisme et de tensions persistantes autour de l’utilisation des espaces publics, vise à encadrer un secteur souvent critiqué pour ses pratiques abusives.
Cette initiative s’inscrit dans une série d’efforts gouvernementaux pour stabiliser l’économie et améliorer l’attractivité du pays. Elle répond à des plaintes récurrentes de citoyens et de visiteurs concernant des tarifs exorbitants et une occupation illégale des voies publiques par des entreprises de voiturier. Les deux ministères ont ainsi uni leurs forces pour imposer cette limite, marquant une intervention directe de l’État dans un domaine où le laissez-faire a longtemps prévalu.
Un secteur sous tension : les abus des services de voiturier
Les services de voiturier, omniprésents dans les zones urbaines et touristiques du Liban, ont connu une expansion anarchique ces dernières années. À Beyrouth, dans les quartiers animés comme Gemmayzé ou Mar Mikhaël, ou encore dans les stations de montagne comme Faraya, ces entreprises ont souvent transformé les rues publiques en parkings privés, imposant des frais sans transparence ni régulation. Des rapports internes au ministère de l’Intérieur font état de violations récurrentes : occupation de trottoirs, blocage d’accès aux espaces municipaux, et absence de permis d’exploitation pour de nombreuses sociétés.
En 2025, plusieurs municipalités, dont celles de Beyrouth et de Brummana, ont lancé des opérations de répression contre ce que l’on appelle communément la « mafia du voiturier ». Ces actions ont révélé des pratiques où des entreprises, parfois liées à des intérêts locaux influents, facturaient jusqu’à 1 000 000 LBP pour un stationnement de quelques heures, sans délivrer de reçu et en menaçant les conducteurs récalcitrants. Le gouverneur de Beyrouth, Marwan Abboud, avait déjà ajusté les tarifs officiels en 2023 à 75 000 LBP, mais l’inflation galopante et la dévaluation de la livre ont rendu ces mesures obsolètes.
La décision de ce mardi intervient après une circulaire émise par le ministère de l’Intérieur en début janvier 2026, appelant les gouvernorats à renforcer l’application de la loi. Cette circulaire listait des infractions spécifiques, telles que l’exploitation sans licence et la monopolisation des routes publiques. Le ministère du Tourisme, conscient de l’impact négatif sur l’image du pays, a rejoint l’initiative pour protéger les visiteurs étrangers, souvent surpris par ces coûts imprévus qui entachent leur expérience.
Détails de la décision conjointe
La décision conjointe, publiée par l’Agence nationale d’information (ANI), stipule que les frais de voiturier ne peuvent dépasser 400 000 LBP, incluant la taxe sur la valeur ajoutée. Ce plafond s’applique à l’ensemble du territoire, avec des exceptions possibles pour les événements spéciaux ou les zones à haute densité, mais uniquement sur autorisation préalable des autorités locales. Les entreprises doivent désormais afficher clairement leurs tarifs, délivrer des reçus et opérer avec un permis valide délivré par le ministère de l’Intérieur.
En cas de non-respect, des sanctions sont prévues : amendes allant jusqu’à 10 millions de LBP par infraction, suspension d’activité et, dans les cas graves, poursuites judiciaires pour occupation illégale du domaine public. Le ministère de l’Intérieur a instruit les Forces de sécurité intérieure (FSI) de mener des inspections régulières, en coordination avec les municipalités. Cette mesure inclut également une obligation de couverture assurance pour les véhicules confiés, afin de protéger les usagers contre les dommages potentiels.
Le contexte économique libanais : une reprise fragile
Cette régulation s’inscrit dans un panorama économique marqué par une convalescence précaire. Selon les dernières estimations de la Banque mondiale, le PIB réel du Liban a progressé de 3,5 % en 2025, marquant la première croissance positive depuis 2017. Cette amélioration s’explique par une stabilisation macroéconomique naissante, un rebond du tourisme et des avancées partielles dans les réformes structurelles. Cependant, la projection pour 2026 reste modeste à 4 %, conditionnée à la poursuite des réformes, à des influx modestes de reconstruction et à une stabilité politique.
La crise économique, qui a débuté en 2019, a laissé des séquelles profondes : une contraction du PIB de près de 40 % entre 2018 et 2022, une dévaluation de la livre de plus de 98 % et une pauvreté multidimensionnelle touchant plus de 70 % de la population. Les dépôts bancaires, gelés à hauteur de 124 milliards de dollars, pèsent toujours sur le secteur financier, avec des pertes estimées à plus de 72 milliards de dollars. Le gouvernement de Nawaf Salam, formé en février 2025, a adopté un budget équilibré pour 2025, améliorant la collecte des revenus fiscaux, mais les pressions budgétaires persistent.
Les envois de fonds de la diaspora, estimés à 9 milliards de dollars annuels, et le tourisme restent les moteurs principaux de cette reprise. En 2025, malgré un conflit persistant avec Israël qui a freiné les investissements, le secteur touristique a contribué à hauteur de 5,5 % au PIB, contre 6,6 % en 2023. La dollarisation croissante des salaires et une consommation privée accrue ont soutenu cette dynamique, mais les risques demeurent : un déficit chronique de la balance des paiements et une vulnérabilité aux chocs externes.
Le tourisme libanais : entre défis et opportunités
Le secteur touristique, pilier historique de l’économie libanaise, a été durement touché par la crise. Avant 2019, il représentait jusqu’à 19 % du PIB, attirant près de 2 millions de visiteurs par an. En 2024, ce chiffre est tombé à 1,13 million, soit une baisse de 32 % par rapport à 2023. Les revenus touristiques, évalués à 112 milliards de LBP en 2023, ont suivi cette tendance à la baisse, selon les rapports des Nations unies.
Malgré cela, 2025 a vu un rebond partiel, porté par les touristes du Golfe et de la diaspora. Le ministère du Tourisme a lancé plusieurs initiatives : la promotion de chemins de randonnée historiques comme le « Camino du Liban », inspiré des routes romaines et bibliques, et des partenariats avec des syndicats hôteliers pour revitaliser le secteur. En janvier 2026, une délégation du syndicat des propriétaires d’hôtels a été reçue pour discuter des défis actuels, incluant la hausse des coûts énergétiques et la concurrence des locations informelles.
Les conflits régionaux, notamment les hostilités avec Israël en 2024-2025, ont infligé des dommages estimés à 14 milliards de dollars, dont 6,8 milliards en destructions physiques. Cela a retardé des projets majeurs, comme l’expansion de l’aéroport international de Beyrouth. Pourtant, des signes positifs émergent : la construction de nouvelles pistes de ski à Faraya en janvier 2026 vise à booster le tourisme hivernal, tandis que des prévisions d’Ipsos indiquent une optimisme prudent pour l’année, avec une confiance accrue dans le tourisme.
Implications pour les consommateurs et les entreprises
Pour les consommateurs libanais, cette décision représente un soulagement bienvenu. Dans un pays où l’inflation reste élevée – bien que stabilisée autour de 50 % en 2025 –, les frais de voiturier ajoutaient une charge imprévue aux sorties quotidiennes. À Beyrouth, où le trafic est dense et les parkings publics rares, de nombreux résidents se plaignaient d’être contraints à payer pour des espaces publics. La limite de 400 000 LBP, équivalente à environ 4,5 dollars au taux du marché noir (environ 89 000 LBP par dollar en janvier 2026), rend le service plus accessible.
Du côté des entreprises, la réaction est mitigée. Les sociétés de voiturier, souvent petites et familiales, arguent que ce plafond ne couvre pas leurs coûts opérationnels, incluant salaires, assurances et locations. Certaines, comme celles opérant dans les zones touristiques de Byblos ou Baalbek, pourraient réduire leurs services ou augmenter les frais cachés. Le syndicat des restaurateurs et hôteliers a salué la mesure, estimant qu’elle favorise une concurrence saine et améliore l’expérience client.
Les défis de l’application
L’application de cette décision pose des défis concrets. Historiquement, les régulations sur les voituriers ont été mal respectées, comme en 2017 lorsque le tarif avait été fixé à 5 000 LBP, puis ajusté à 10 000 LBP sous pression des opérateurs. Le ministère de l’Intérieur a renforcé ses inspections en 2026, avec des opérations menées par les FSI dans les gouvernorats de Beyrouth et du Mont-Liban. En janvier, une circulaire a été émise interdisant aux banques de traiter avec des entités informelles, visant à formaliser le secteur.
Cependant, la corruption locale et les liens politiques de certaines entreprises compliquent l’exécution. Des municipalités comme celle de Jounieh ont déjà lancé des campagnes similaires en 2025, fermant des dizaines de sites illégaux. Le gouvernement Salam, influencé par les équilibres confessionnels, doit naviguer ces dynamiques pour assurer une mise en œuvre uniforme.
Événements récents et implications immédiates
Au début de 2026, plusieurs incidents ont illustré l’urgence de cette régulation. À Brummana, des plaintes ont signalé des entreprises utilisant des routes publiques pour imposer des frais, menant à des confrontations avec les résidents. Similairement, à Tripoli, des valets ont bloqué des accès municipaux, affectant les commerces locaux. Ces cas ont poussé le ministère du Tourisme à intégrer la mesure dans sa stratégie de relance, en lien avec les élections parlementaires prévues en mai 2026.
Lors d’une session parlementaire en septembre 2025, l’engagement à tenir les élections dans les délais avait été affirmé, rappelant le succès des municipales malgré les doutes. Cette stabilité politique est cruciale pour le tourisme, avec des prévisions d’afflux accru si la paix régionale se maintient. En janvier 2026, des discussions sur la coopération sécuritaire avec des pays du Golfe ont renforcé les liens, sources majeures de touristes.
Les implications immédiates de cette décision se manifestent déjà dans les rues de Beyrouth : des inspections ont conduit à la suspension de trois entreprises en une semaine, et des affiches informant du plafond apparaissent devant les restaurants. Pour les visiteurs, cela signifie une expérience plus prévisible, alignée sur les efforts pour repositionner le Liban comme destination hospitalière. Le secteur, avec ses pertes cumulées de 7,2 milliards de dollars dues aux conflits récents, dépend de telles mesures pour une reprise soutenue, tout en affrontant les pressions sur les infrastructures et les services publics.

