En Iran, la guerre s’est déplacée jusqu’aux infrastructures les plus ordinaires et, en même temps, les plus vitales. Ce mardi, à quelques heures de l’échéance fixée par Donald Trump, des responsables iraniens ont appelé la population, en particulier les jeunes, à former des chaînes humaines autour des ponts, des centrales électriques et d’autres équipements jugés essentiels. Selon des agences de presse et plusieurs médias internationaux, cet appel a été lancé après les menaces américaines visant explicitement les ponts et les centrales du pays, tandis que des frappes ont déjà touché au moins deux ponts, une gare et des cibles militaires sur l’île de Kharg. L’image qui s’impose est celle d’un pays où les civils ne sont plus seulement spectateurs des bombardements : ils sont invités à devenir la dernière ligne de protection d’un réseau vital.
Le mot d’ordre est venu d’Alireza Rahimi, présenté par plusieurs médias comme un responsable du Conseil national de la jeunesse et des adolescents. Dans une intervention relayée par la télévision d’État, il a appelé les jeunes, les étudiants, les artistes et les sportifs à se rassembler autour des centrales électriques pour protéger « l’avenir lumineux » du pays. Des médias ont également rapporté que l’ambassade iranienne au Pakistan avait diffusé sur les réseaux sociaux des images ou des messages laissant entendre que des rassemblements se formaient déjà autour de certaines infrastructures, tout en précisant que ces scènes n’avaient pas encore pu être vérifiées de manière indépendante. En d’autres termes, ce qui était jusqu’ici une menace contre des ponts et des centrales commence à produire une mobilisation populaire, au moins symbolique, et peut-être déjà physique, autour des installations les plus exposées.
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Cet appel ne dit pas seulement quelque chose de l’instant militaire. Il dit aussi quelque chose de l’état du pays. Quand un pouvoir en vient à demander à ses jeunes de protéger par leur présence des centrales et des ponts, cela signifie que la frontière entre défense civile, démonstration patriotique et exposition directe des populations est en train de se dissoudre. L’Iran ne mobilise pas seulement des soldats ou des unités spécialisées. Il mobilise désormais le corps social autour de ses nerfs matériels. Le pont n’est plus seulement un ouvrage de circulation. La centrale n’est plus seulement un site technique. Tous deux deviennent des lieux où se joue la continuité du pays sous la menace de frappes annoncées contre les infrastructures.
Une mobilisation née d’une menace explicite
La chaîne des événements éclaire la logique de cette mobilisation. Depuis plusieurs jours, Donald Trump a publiquement menacé de détruire les ponts et les centrales électriques iraniennes si Téhéran ne cédait pas à ses exigences. Dans un message particulièrement violent publié mardi, il a affirmé qu’« une civilisation entière va mourir ce soir » si aucun accord n’était conclu avant l’échéance fixée par Washington. Plusieurs médias ont également rapporté que le président américain assumait l’idée de frapper l’infrastructure civile stratégique de l’Iran, tout en rejetant l’inquiétude sur d’éventuels crimes de guerre. Dans ce contexte, l’appel iranien à protéger les ponts et les centrales apparaît comme une réponse politique immédiate à une menace qui, elle, ne se cache plus derrière les seuls objectifs militaires traditionnels.
Il faut mesurer ce que représente une telle évolution. Dans de nombreuses guerres, les infrastructures sont endommagées comme effets collatéraux, ou visées au motif qu’elles servent des fonctions militaires. Ici, la particularité est autre : les ponts et l’électricité sont devenus des objets nommément désignés dans le discours politique américain. Cette nomination change tout. Elle transforme les centrales en cibles anticipées et les ponts en symboles de survie nationale. Dès lors, appeler la population à les entourer ne relève pas seulement du réflexe de défense. C’est aussi une manière de requalifier publiquement ces sites comme biens civils, visibles, habités, politiquement chargés, donc plus coûteux à frapper sur le plan du droit et de l’image.
Le choix des centrales électriques est particulièrement révélateur. En Iran, comme dans tout pays moderne, l’électricité ne soutient pas seulement la production industrielle. Elle conditionne l’eau, les hôpitaux, les transports, les télécommunications, la conservation des médicaments et le fonctionnement de la vie urbaine. C’est pourquoi plusieurs organisations et observateurs ont averti que des attaques contre les infrastructures essentielles auraient des conséquences catastrophiques pour des millions de civils. Le débat n’est donc plus seulement stratégique. Il devient humanitaire. Lorsque le pouvoir iranien appelle les jeunes à former des chaînes humaines autour des centrales, il cherche aussi à rappeler que détruire l’électricité, ce n’est pas seulement frapper un État. C’est frapper la vie quotidienne.
Une mobilisation qui dépasse les seuls partisans du régime
Cette mobilisation autour des ponts et des centrales ne peut pas être lue uniquement comme une démonstration d’adhésion au régime. En Iran, une partie importante de la population critique durement la République islamique, ses répressions, ses impasses économiques et son verrouillage politique. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle accepte les menaces extérieures ou les projets de changement de régime imposés par la guerre.
Chez beaucoup d’Iraniens, y compris parmi ceux qui rejettent le pouvoir en place, l’idée d’une intervention étrangère suscite une méfiance profonde. Cette méfiance s’explique aussi par les précédents régionaux. L’Irak et l’Afghanistan restent, pour beaucoup, les exemples les plus immédiats de pays que des puissances étrangères ont prétendu sauver, réorganiser ou libérer, avant de les laisser dans la destruction, l’instabilité et la fragmentation.
C’est ce souvenir qui pèse aujourd’hui dans la réaction iranienne. On peut s’opposer au régime sans vouloir que le pays soit livré à un scénario de guerre totale, d’effondrement institutionnel ou de destruction des infrastructures vitales. Dans ce cadre, protéger un pont ou une centrale ne signifie pas nécessairement défendre le pouvoir. Cela peut aussi signifier refuser qu’un pays tout entier soit puni, démantelé ou précipité dans un chaos comparable à celui qu’ont connu l’Irak ou l’Afghanistan.
La présence de civils autour des infrastructures vitales dit donc aussi autre chose qu’un réflexe patriotique classique. Elle révèle qu’en période de menace extérieure, la fracture entre société et régime ne se traduit pas automatiquement par une disponibilité à l’ingérence. Au contraire, la pression étrangère tend souvent à ressouder, au moins provisoirement, des segments de la population autour d’un rejet commun de la destruction venue de l’extérieur.
Le pont comme dernier signe d’un pays qui tient encore
Les ponts occupent dans cette séquence une place particulière. Ils sont des cibles matérielles, bien sûr. Mais ils sont aussi des points de passage, donc des signes de continuité. Dans une guerre, détruire un pont signifie couper un flux, ralentir une évacuation, compliquer un ravitaillement, isoler une ville ou un quartier. En Iran, où plusieurs frappes ont déjà touché des ponts selon les agences de presse, l’appel à protéger ces ouvrages prend une charge hautement symbolique. Il dit que la circulation n’est plus garantie, que la mobilité elle-même devient fragile, et que ce qui permet à un territoire de rester relié peut être transformé en cible. Un pont menacé n’est jamais seulement un morceau d’infrastructure. C’est un lien attaqué.
C’est précisément pour cette raison que la scène de civils se tenant près de ponts ou de centrales, si elle se confirme à plus grande échelle, aura une puissance visuelle considérable. Le message iranien est clair : si vous frappez, vous ne frapperez pas seulement du béton, de l’acier ou des pylônes ; vous frapperez aussi des citoyens venus défendre ce qui les fait encore tenir ensemble. Cette stratégie repose sur une double logique. D’un côté, elle cherche à dissuader. De l’autre, elle prépare déjà le terrain du récit si des frappes ont lieu malgré tout. Une attaque contre un pont entouré de civils ou contre une centrale protégée par une chaîne humaine serait immédiatement présentée comme une attaque assumée contre la société elle-même.
Cette mobilisation ne peut cependant pas être lue uniquement comme un geste héroïque ou patriotique. Elle porte aussi une part de désespoir. Lorsqu’un État appelle sa jeunesse à se déployer physiquement autour d’infrastructures vitales, cela signifie aussi qu’il reconnaît la vulnérabilité extrême de ces sites. La présence humaine devient alors un substitut à d’autres formes de protection. Elle sert de bouclier moral, médiatique et politique plus que de véritable bouclier matériel. Face à des frappes aériennes ou à des missiles, une chaîne humaine ne protège pas techniquement une centrale. Elle transforme le coût politique d’une attaque. Cette nuance est essentielle pour comprendre la scène iranienne : il ne s’agit pas d’une défense au sens militaire, mais d’une tentative de rendre l’attaque plus difficile à assumer.
Entre mobilisation patriotique et mise en danger des civils
C’est là que commence la zone la plus sensible. Car si l’image d’une population défendant ses ponts et ses centrales peut apparaître comme un acte de résistance civile, elle soulève aussi une question lourde : celle de l’exposition volontaire de civils autour de sites potentiellement visés. Plusieurs médias étrangers ont utilisé les expressions de « chaînes humaines » ou même de « boucliers humains » pour décrire l’appel lancé aux jeunes Iraniens. Les mots importent. Une chaîne humaine peut être lue comme un geste symbolique de solidarité nationale. L’idée de bouclier humain, elle, introduit immédiatement un problème juridique et moral : celui d’une population placée, même avec son consentement, dans l’orbite directe d’une frappe attendue.
Le pouvoir iranien, pour sa part, présente cette mobilisation comme une défense de l’avenir national et des services vitaux. Mais l’effet concret est le même : des civils sont invités à se tenir près d’objectifs que l’adversaire a déjà désignés comme cibles possibles. Cela montre à quel point la guerre a changé de nature. Il ne s’agit plus seulement de protéger des frontières, des bases ou des unités combattantes. Il s’agit de protéger la trame matérielle du pays avec la présence même de la société. L’infrastructure devient ainsi un lieu de fusion entre le civil et le politique, entre la survie quotidienne et la démonstration de souveraineté.
Cette logique est aussi un aveu sur la centralité de l’énergie dans la phase actuelle du conflit. Depuis des semaines, la guerre autour de l’Iran s’est élargie aux réseaux, aux flux, aux sites pétroliers, aux terminaux, aux installations de transport. Kharg, par exemple, a été visé sur des cibles militaires selon Washington, alors qu’il s’agit du principal point d’exportation pétrolière du pays. Le détroit d’Hormuz demeure, lui aussi, au cœur de l’affrontement. Dans un tel contexte, les centrales électriques et les ponts ne sont pas des cibles périphériques. Ils sont au cœur d’une stratégie où l’on cherche à faire céder un pays en menaçant ses conditions de fonctionnement. L’appel à la mobilisation populaire autour de ces sites confirme que Téhéran l’a parfaitement compris.
Une population appelée à protéger ce que l’armée ne peut pas sanctuariser
Le déploiement de civils autour des infrastructures vitales dit enfin quelque chose du rapport entre l’État iranien et sa population dans cette séquence. L’armée, les Gardiens de la Révolution, les systèmes de défense antiaérienne et les services de sécurité ne suffisent plus à produire une image de sanctuarisation. Alors le régime se tourne vers un autre registre : celui de la société mobilisée. Il demande aux jeunes, aux étudiants, aux artistes, aux sportifs de rendre visible une défense populaire du réseau vital. Ce choix est autant un geste de propagande qu’un symptôme stratégique. Il signifie que l’infrastructure doit être protégée non seulement par des moyens techniques, mais par une présence collective capable de transformer l’attaque en scandale.
La scène qui se dessine est donc profondément nouvelle. Pendant longtemps, dans les guerres contemporaines, la population subissait les frappes sur les infrastructures. Ici, elle est appelée à s’interposer avant même qu’elles aient lieu. Cette anticipation change le rapport au danger. Elle transforme les jeunes en témoins attendus de la violence possible, et parfois en remparts vivants. Elle donne aussi aux ponts et aux centrales une valeur émotionnelle nouvelle. Ils ne sont plus seulement utiles ; ils deviennent les lieux concrets où s’éprouve la promesse de rester debout. Dans un pays soumis à la menace de voir ses réseaux énergétiques et de transport frappés, protéger un pont ou une centrale revient à protéger la possibilité même du lendemain.
Il reste, bien sûr, une part d’incertitude sur l’ampleur réelle du mouvement. Des appels ont été lancés, des rassemblements ont été relayés, certaines publications officielles ou semi-officielles ont montré ou revendiqué des mobilisations, mais tous ces éléments n’ont pas encore été confirmés de manière exhaustive par des vérifications indépendantes à l’échelle du pays. Cette prudence est nécessaire. Mais elle ne retire rien à l’essentiel : même avant de savoir combien de chaînes humaines se forment réellement, le simple fait qu’un pouvoir en appelle publiquement à sa jeunesse pour entourer les ponts et les centrales suffit à marquer un tournant. Cela signifie qu’en Iran, l’infrastructure est devenue un front, et que le front appelle désormais la population elle-même.
Ce mardi, l’image la plus forte de l’Iran n’est donc peut-être ni un missile, ni un bunker, ni une réunion diplomatique. C’est celle, encore fragmentaire mais déjà puissante, d’une société invitée à se placer autour de ses ouvrages les plus vitaux pour dire que la guerre a atteint ce point : celui où l’on ne défend plus seulement un territoire, mais des ponts pour continuer à circuler, des centrales pour continuer à vivre, et la matière même d’un pays menacé de tomber dans le noir.


