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Livre libanaise : la stabilité qui masque la crise

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Au premier regard, le paradoxe libanais saute aux yeux. Le pays est replongé dans la guerre, la Banque du Liban voit ses réserves liquides reculer en mars, le choc pétrolier mondial ravive les risques de stagflation, et pourtant la livre libanaise ne décroche pas. Les indicateurs suivis par le marché continuent même d’afficher une relative stabilité autour de 89 500 à 89 700 livres pour un dollar sur les dernières publications disponibles. Sur le site de la Banque du Liban, les « Current Exchange Rates » affichaient 89 500 livres pour un dollar début mars, tandis que les indicateurs de Blominvest relevaient 89 700 livres le 19 mars. Dans un pays normal, une guerre régionale, une crise bancaire non résolue et une économie importatrice d’énergie auraient dû mettre la monnaie sous forte pression. Si ce mouvement n’apparaît pas, ce n’est pas parce que les fondamentaux se sont assainis. C’est parce que le taux de change ne reflète plus un marché libre au sens classique. Il reflète un système de rareté organisée, de dollarisation avancée, de crédit asphyxié et de circulation monétaire verrouillée.  

Les chiffres les plus récents de la sphère monétaire confirment ce diagnostic ambigu. Selon les données compilées à partir des statistiques de la Banque du Liban pour la semaine se terminant le 26 février 2026, M1 s’établissait à 1,194 milliard de dollars, M2 à 1,602 milliard, et M3 à 66,53 milliards de dollars, en baisse de 4,31 % sur un an et de 0,9 % depuis le début de l’année. Autrement dit, la masse monétaire large ne signale pas une relance monétaire désordonnée ; elle traduit au contraire un système bancaire toujours contraint, où les dépôts restent largement immobilisés et où la création monétaire classique ne joue plus son rôle d’amortisseur ou de relance. Du côté du bilan de la banque centrale, les réserves de change « réellement liquides » telles que redéfinies par la BDL sont retombées à 11,67 milliards de dollars à la mi-mars, après une baisse de 212,3 millions en deux semaines, tandis que l’or valait 46,95 milliards de dollars. La stabilité de la livre existe donc, mais dans un paysage où la liquidité en devises reste comptée et où la banque centrale distingue désormais plus clairement entre actifs liquides et actifs moins mobilisables.  

Une monnaie stable parce que l’économie ne fonctionne plus normalement

La première raison pour laquelle la livre ne bouge pas davantage tient à la transformation profonde de l’économie depuis 2019. Le Liban n’est plus une économie bancaire ordinaire, où les dépôts se transforment en crédit, où les banques arbitrent librement entre devises et livres, et où la monnaie locale sert d’instrument normal d’épargne. Le système fonctionne désormais avec des dépôts en grande partie gelés, une intermédiation bancaire paralysée et une masse de transactions effectuées soit en dollars cash, soit en livres, mais dans des circuits de plus en plus segmentés. Le LCPS rappelait fin 2025 que la crise bancaire a laissé la plupart des comptes en devises pratiquement bloqués, que les circulaires de la BDL continuent de régir l’accès à l’épargne, et que l’absence de loi de contrôle des capitaux a transformé ces circulaires en cadre de fait. Cette architecture n’est pas neutre pour la monnaie : elle réduit brutalement la capacité des agents à convertir librement leurs avoirs bancaires en pression de change immédiate.  

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C’est le cœur du verrouillage. Dans un régime plus libre, la crainte de la guerre, de l’inflation ou d’une baisse des réserves provoquerait une fuite vers le dollar. Au Liban, cette fuite a déjà eu lieu il y a plusieurs années, puis elle a été institutionnellement figée. Les déposants ne disposent plus d’un accès normal à leurs dollars bancaires, le crédit est atone, et les banques ne jouent plus le rôle de transformateur classique de liquidité. Le résultat est paradoxal : la monnaie peut sembler plus calme parce qu’une partie du canal de panique a été cassée, non parce que la confiance est revenue. Le LCPS note d’ailleurs que la reliance prolongée à des circulaires ad hoc a fourni seulement une liquidité limitée, sans relancer le crédit ni l’activité réelle, tout en poussant les ménages à garder l’argent en dehors des banques et en favorisant les circuits cash et informels. Ce n’est pas une stabilisation organique. C’est une stabilisation par compression.  

La dollarisation protège le taux, mais pas l’économie

La seconde explication est la dollarisation. La Banque mondiale souligne que la baisse attendue de l’inflation au Liban en 2025 et 2026 repose largement sur la stabilisation du change et sur la quasi-dollarisation du panier de consommation. Cette précision est fondamentale. Dans une économie très dollarisée, une partie de l’ajustement ne passe plus par une nouvelle dépréciation spectaculaire de la monnaie nationale ; elle passe directement par des prix fixés ou indexés en dollars. Les loyers, les frais de scolarité, les services, une partie des biens durables et une large portion du commerce quotidien sont déjà pensés en devise américaine. Dès lors, la stabilité du taux de la livre n’équivaut pas à une stabilité du coût de la vie. Elle signifie souvent que l’économie a déjà transféré le risque de change vers le consommateur, en amont, par la dollarisation des transactions.  

C’est la grande illusion d’une monnaie « stable ». La livre ne s’effondre pas parce que le pays importe désormais une partie de sa discipline monétaire depuis le dollar. Mais cette stabilisation a un prix social élevé. Elle rigidifie les prix à un niveau très haut en dollars pour les ménages qui n’ont pas accès à des revenus eux-mêmes pleinement dollarisés. Elle protège moins le pouvoir d’achat qu’elle ne fige le nouveau régime de rareté. Dans ce contexte, l’inflation peut ralentir sans que la vie devienne abordable. C’est exactement ce que montre la trajectoire récente : la Banque mondiale projette une inflation ramenée à 15,2 % en 2025 puis à un chiffre unitaire en 2026, et Blominvest relevait encore 10,91 % d’inflation annuelle en janvier 2026. Mais cette désinflation intervient après une destruction massive du revenu réel et dans un pays où les prix ont déjà été ré-ancrés à un niveau beaucoup plus élevé qu’avant-crise.  

Les réserves baissent, mais la BDL défend surtout un régime de rareté

La troisième pièce du puzzle concerne les réserves. À la mi-mars, les réserves de change redéfinies par la BDL à 11,67 milliards de dollars ont reculé de plus de 212 millions en deux semaines, selon l’analyse fondée sur le dernier bilan intermédiaire. En parallèle, Blominvest souligne que la banque centrale a modifié la présentation de la rubrique des avoirs extérieurs pour ne garder dans les « foreign reserve assets » que les actifs extérieurs liquides et non résidents, en transférant notamment des eurobonds libanais vers le portefeuille de titres. Cette précision technique compte beaucoup : elle rend la lecture des réserves plus rigoureuse, mais elle montre aussi que la marge vraiment mobilisable n’est pas immense face à un choc prolongé. La banque centrale conserve une forte valeur patrimoniale grâce à l’or, mais l’or n’est pas la même chose qu’une réserve liquide immédiatement dépensable pour défendre tous les fronts à la fois.  

Pour autant, une baisse des réserves ne se traduit pas automatiquement par un décrochage immédiat de la livre, car la banque centrale n’a plus à soutenir une parité dans le cadre d’un marché financier profond. Elle gère surtout un équilibre de caisse. Tant que les flux entrants en cash, la compression de la demande, la dollarisation des transactions et l’absence de crédit empêchent une ruée monétaire classique, la pression sur le change peut rester contenue. C’est ce qui rend la situation si trompeuse. Le taux paraît solide, mais cette solidité tient en partie au fait que l’économie fonctionne en deçà de son régime normal. Le marché de change ne joue plus le rôle complet de thermomètre qu’il avait avant l’implosion bancaire. Une partie de la fièvre est bloquée à l’intérieur du système.  

La guerre régionale ajoute un risque de stagflation importée

La guerre en Iran et l’attaque des infrastructures énergétiques du Golfe changent toutefois la nature du danger. Le FMI a averti le 19 mars qu’une hausse prolongée des prix de l’énergie pouvait accroître l’inflation mondiale et réduire la croissance, avec un effet particulièrement sensible si le choc devait durer. L’institution souligne aussi que les pays du Golfe eux-mêmes verraient leur croissance affectée, même s’ils disposent de marges de politique économique supérieures à celles des importateurs fragiles. Pour le Liban, cette évolution est redoutable. Le pays ne produit pas son énergie, importe l’essentiel de ses carburants et fonctionne encore largement avec des générateurs privés. Cela signifie qu’un choc pétrolier mondial se transmet directement aux prix, aux coûts de transport, à l’électricité et au commerce. La stabilité de la livre peut donc coexister avec une détérioration nette des conditions de vie, parce que l’inflation devient importée en dollars.  

C’est là qu’apparaît le scénario de stagflation. Non pas la vieille stagflation des années 1970 transposée mécaniquement, mais une version libanaise très particulière : croissance fragilisée, tourisme menacé, coûts énergétiques plus élevés, et inflation qui ralentit moins vite que prévu, voire repart sur certains postes. L’IMF rappelait en février que la résilience récente de l’économie libanaise devait beaucoup au tourisme et aux dépenses de la diaspora, mais insistait sur le fait qu’un rebond durable exigeait des réformes bancaires, une stratégie budgétaire de moyen terme et un traitement crédible de la crise financière. La guerre fait l’inverse : elle renchérit l’énergie, réduit la visibilité, menace la saison estivale et reporte encore la normalisation du secteur bancaire. Dans ces conditions, une monnaie artificiellement stable ne protège pas le pays d’une crise de niveau de vie. Elle peut même la rendre moins visible, donc politiquement plus insidieuse.  

Pourquoi la stabilité de la livre peut devenir un piège

Pour les Libanais, la conséquence la plus immédiate d’une monnaie artificiellement stable n’est pas le confort. C’est l’anesthésie du signal. Quand le taux cesse de jouer pleinement son rôle d’alerte, le coût de la crise se déplace ailleurs : vers le revenu réel, vers la consommation, vers l’investissement, vers la solvabilité des ménages et vers la capacité de l’État à financer des services. En apparence, tout semble moins dramatique qu’en 2023, quand le marché du dollar donnait chaque jour l’image de l’effondrement. En réalité, les pertes continuent d’être distribuées. Le LCPS note que la reliance sur les circulaires a prolongé l’immobilité financière, retardé la reprise du crédit et affaibli l’activité réelle. La Banque mondiale, elle, relie la désinflation récente à la dollarisation quasi complète des prix, ce qui signifie que l’économie a acheté de la stabilité monétaire au prix d’une perte durable de souplesse et d’un ancrage très élevé du coût de la vie.  

Cette stabilité peut aussi compliquer la lecture budgétaire et sociale. Si la livre restait parfaitement calme alors que les prix de l’énergie montent, l’ajustement se ferait par la compression de la demande et par l’érosion du revenu disponible. Les ménages ne verraient pas forcément un dollar à 120 000 livres, mais ils verraient un générateur plus cher, des transports plus chers, des importations plus coûteuses, et des salaires qui ne suivent pas. Dans une économie déjà très duale, cela avantage les agents qui encaissent directement des dollars frais et pénalise davantage ceux qui vivent de revenus locaux, de transferts publics ou d’activités dépendant d’une demande intérieure atone. La monnaie « stable » devient alors un instrument de sélection sociale plus qu’un signe de normalité retrouvée.  

Le facteur diaspora : la vulnérabilité la plus sous-estimée

Le second grand risque, moins visible mais potentiellement décisif, vient des transferts de la diaspora. Le Liban reste l’une des économies les plus dépendantes des remittances de la région. Les dernières estimations de la Banque mondiale, reprises par plusieurs publications régionales, situent les transferts reçus à 5,8 milliards de dollars en 2024, en baisse de 13,4 % par rapport à 2023. L’ONU relevait fin 2025 que le Liban représentait à lui seul environ 30 % des remittances vers l’Asie occidentale en 2024, malgré ce recul. Plus structurel encore, un rapport du PNUD sur les remittances au Liban indique que les pays du Conseil de coopération du Golfe représentent 48 % des flux, et qu’en 2021 l’Arabie saoudite était le premier pays source, devant les États-Unis. Cela signifie qu’une partie essentielle de l’oxygène financier libanais dépend d’économies aujourd’hui directement exposées au choc régional.  

Jusqu’ici, la diaspora a servi de stabilisateur privé. Elle a soutenu la consommation, aidé les familles à contourner la crise bancaire et alimenté l’économie en cash. Mais ce stabilisateur n’est pas inépuisable. Reuters rapportait le 16 mars que l’EBRD s’inquiétait déjà du risque de baisse des remittances, de l’investissement direct et du tourisme dans plusieurs économies émergentes touchées par la guerre, en citant explicitement le Liban parmi les pays vulnérables. Le FMI ajoutait le 19 mars que la guerre pèserait aussi sur la croissance des pays du Golfe. Autrement dit, le Liban est exposé à un double effet : si le Golfe ralentit ou si l’emploi des expatriés y devient plus incertain, le principal canal de soutien privé à l’économie libanaise peut se contracter au moment même où le pays en a le plus besoin.  

Il ne s’agit pas encore d’annoncer un effondrement des transferts. Les remittances résistent souvent mieux que d’autres flux dans les périodes de crise, justement parce qu’elles répondent à des logiques familiales. Mais la dépendance du Liban à des revenus externes concentrés dans une région sous tension devient un risque macroéconomique majeur. Si les transferts ralentissent, la banque centrale perd indirectement une partie de l’alimentation en cash qui contribue à l’équilibre actuel. La consommation domestique s’en trouverait affaiblie, les importations plus difficiles à financer, et la stabilité de la livre pourrait alors révéler plus clairement son caractère conditionnel. Dans un pays où les banques ne jouent plus pleinement leur rôle, la diaspora a remplacé une partie des mécanismes d’ajustement. C’est une béquille puissante, mais une béquille exposée.  

Ce que disent les agrégats monétaires

Les derniers chiffres de M1, M2 et M3 racontent d’ailleurs une histoire cohérente avec ce paysage. M1, la forme la plus liquide de la monnaie, restait très faible à 1,194 milliard de dollars à fin février. M2 ne montait qu’à 1,602 milliard, alors que M3 atteignait 66,53 milliards. Cet écart énorme entre les agrégats les plus liquides et la masse monétaire large souligne combien l’économie est riche en dépôts et en créances comptables, mais pauvre en liquidité immédiatement mobilisable. Ce n’est pas le portrait d’une économie confiante, c’est celui d’un système où l’essentiel de la richesse financière demeure immobilisé ou segmenté. Le même document de Blominvest, fondé sur les statistiques de la BDL, relève aussi qu’en novembre 2025 les avoirs extérieurs nets avaient fortement augmenté, pendant que le crédit au secteur privé reculait encore. Là encore, le message est clair : la stabilité monétaire actuelle repose moins sur une reprise productive que sur un équilibre entre raréfaction du crédit, compression de la demande et gestion serrée des flux.  

C’est pourquoi la question n’est plus vraiment de savoir si la livre « devrait » bouger. Dans une économie libre, oui, elle devrait probablement être plus nerveuse. Dans l’économie libanaise telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, son inertie est précisément un symptôme du dysfonctionnement général. Le taux de change ne dit plus seul la vérité du pays. Il dit la vérité d’un régime monétaire administré par la rareté, soutenu par la dollarisation et indirectement alimenté par la diaspora, dans un contexte où les réserves liquides baissent, où les banques restent paralysées et où le choc mondial sur l’énergie menace de rouvrir la crise par les prix plutôt que par une panique de change frontale.  

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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