Une présentation qui défie les conventions
Le 24 janvier 1984 constitue un moment charnière dans l’évolution de la technologie informatique, marquant l’avènement d’une ère où les machines deviennent des outils intuitifs pour le grand public plutôt que des instruments réservés aux experts. Ce jour-là, au Flint Center de Cupertino, en Californie, Apple Computer, sous l’impulsion de son cofondateur Steve Jobs, présente le Macintosh, un ordinateur personnel qui rompt radicalement avec les standards de l’époque. Contrairement aux systèmes dominants basés sur des lignes de commande textuelles, comme ceux d’IBM ou de Commodore, le Macintosh introduit une interface graphique utilisateur (GUI) manipulable à l’aide d’une souris, avec des fenêtres superposables, des icônes et des menus déroulants. Cette innovation, inspirée des travaux du Xerox PARC visités par Jobs en 1979, vise à démocratiser l’informatique, en rendant les opérations aussi simples que de pointer et cliquer. Le design tout-en-un, intégrant un écran monochrome de 9 pouces dans un boîtier compact beige, contraste avec les configurations modulaires et encombrantes des concurrents. Pricé à 2 495 dollars, l’appareil cible non pas les entreprises mais les individus créatifs, les éducateurs et les utilisateurs domestiques, sous le slogan évocateur « The computer for the rest of us ». La présentation de Jobs, théâtrale et captivante, voit l’ordinateur se présenter lui-même d’une voix synthétique : « Hello, I am Macintosh. It sure is great to get out of that bag », provoquant l’enthousiasme d’une audience de 2 500 actionnaires et invités. Ce lancement s’inscrit dans un contexte de concurrence accrue : IBM, avec son PC lancé en 1981, domine le marché professionnel, tandis qu’Apple, après le succès de l’Apple II en 1977, cherche à se réinventer face à une part de marché en érosion. Le projet Macintosh, initié par Jef Raskin en 1979 comme une machine abordable et simple, évolue sous la direction de Jobs à partir de 1981, intégrant des éléments du projet Lisa, un ordinateur haut de gamme lancé en 1983 mais entravé par son prix prohibitif de 9 995 dollars et des ventes modestes de 100 000 unités. L’équipe de développement, une quarantaine d’ingénieurs rebelles travaillant sous un drapeau pirate, affronte des défis techniques majeurs : un processeur Motorola 68000 à 8 MHz, 128 Ko de RAM – une mémoire limitée qui posera des problèmes ultérieurs – et un lecteur de disquettes 3,5 pouces innovant pour l’époque. Des logiciels comme MacPaint et MacWrite, inclus, démontrent les capacités graphiques, permettant une édition WYSIWYG (What You See Is What You Get) qui révolutionne la création de documents. La campagne marketing, orchestrée avec brio, culmine deux jours plus tôt lors du Super Bowl XVIII avec une publicité réalisée par Ridley Scott, inspirée de « 1984 » de George Orwell, où une athlète brise un écran symbolisant la tyrannie d’IBM, vue par 96 millions de téléspectateurs et générant un buzz médiatique sans précédent. Ce spot, coûtant 900 000 dollars, positionne Apple comme une force libératrice contre le conformisme corporatif. Les ventes initiales explosent : 70 000 unités écoulées d’ici mai 1984, surpassant les prévisions, bien que des limitations émergent rapidement, comme l’absence de disque dur interne et une compatibilité restreinte avec les logiciels MS-DOS dominants. Internement, Apple traverse des turbulences : en 1985, les ventes chutent à 19 000 par mois, menant à des licenciements et au départ forcé de Jobs suite à un conflit avec le PDG John Sculley, recruté de Pepsi en 1983. Pourtant, le Macintosh pose les bases d’une transformation profonde, influençant Microsoft à lancer Windows 1.0 en 1985, bien que des litiges sur les similarités s’ensuivent jusqu’en 1997. Dans l’édition, il bouleverse le desktop publishing avec PageMaker d’Aldus en 1985, permettant aux graphistes de produire des mises en page professionnelles sans recours à des imprimeries traditionnelles. L’éducation adopte l’appareil pour son intuitivité, intégrant l’informatique dans les curriculums dès les années 1980. Des itérations rapides suivent : le Macintosh 512K en septembre 1984 quadruple la mémoire, tandis que le Macintosh Plus en 1986 ajoute un port SCSI pour disques externes et une RAM extensible à 4 Mo, boostant les ventes à 1,3 million en 1987. Le Macintosh II en 1987 introduit la couleur et des slots d’extension, ciblant les professionnels. Le système d’exploitation évolue de System 1.0 à System 7 en 1991, ajoutant le multitâche coopératif. Culturellement, le Macintosh imprègne les médias, apparaissant dans des films comme « WarGames » en 1983, et inspire l’art numérique avec des artistes comme David Hockney utilisant MacPaint. Économiquement, il stimule la Silicon Valley, attirant investissements et talents, valorisant Apple à 2 milliards de dollars en 1984. Des questions éthiques surgissent sur le management intensif de Jobs, préfigurant des débats sur le bien-être dans la tech. Des musées comme le Computer History Museum préservent les modèles originaux, commémorant un pivot technologique qui pave la voie pour des produits futurs comme le PowerBook en 1991, inventeur du laptop moderne.
Les racines d’un projet visionnaire
Les origines du projet Macintosh remontent à une période de fermentation créative chez Apple, fondée en 1976 par Steve Jobs et Steve Wozniak dans un garage de Los Altos. L’Apple I, un kit basique, cède la place à l’Apple II, qui vend plus de 6 millions d’unités et popularise les tableurs comme VisiCalc, transformant les ordinateurs en outils productifs pour les petites entreprises. Mais dès 1980, la menace d’IBM, avec son PC ouvert aux clones, pousse Apple à innover. Jef Raskin, embauché en 1978, conçoit le Macintosh comme un « appareil informationnel » simple, sans clavier numérique pour réduire les coûts, et avec une interface textuelle initiale. Jobs, fasciné par les prototypes Xerox – Alto avec sa GUI et sa souris inventée par Douglas Engelbart en 1968 – réoriente le projet vers une approche graphique, négociant même un accord avec Xerox pour accéder à leurs technologies en échange d’actions Apple. L’équipe, incluant Susan Kare pour les icônes pixellisées et Bill Atkinson pour le logiciel QuickDraw gérant les graphiques, travaille dans l’isolement, cultivant un esprit de startup rebelle contre la bureaucratie croissante d’Apple. Des anecdotes illustrent l’intensité : Jobs motive par des visites à des artistes ou des musées, insistant sur l’esthétique, tandis que des ingénieurs comme Hertzfeld codent des nuits entières pour intégrer des fonctionnalités comme le glisser-déposer. Techniquement, le choix du 68000 permet une puissance supérieure au 8086 d’IBM, mais la mémoire limitée à 128 Ko – due à des contraintes de coûts – empêche le multitâche réel, forçant les utilisateurs à alterner manuellement les applications. Le lecteur de disquettes Sony, compact et fiable, marque une avancée sur les 5,25 pouces standards. La publicité « 1984 », tournée en Angleterre avec Anya Major comme héroïne, est presque annulée par le conseil d’administration d’Apple, jugeant son message trop abstrait, mais Jobs et Sculley persistent, la diffusant malgré un coût total de 1,5 million incluant l’achat d’espace. L’impact est immédiat : des articles dans Time et Newsweek saluent l’audace, tandis que des files d’attente se forment chez les revendeurs comme ComputerLand. Les premiers utilisateurs, souvent des graphistes ou des journalistes, apprécient la fluidité, mais critiquent l’absence d’extension et le prix, équivalent à environ 6 000 dollars actuels ajustés à l’inflation. En 1985, Apple répond avec le LaserWriter, une imprimante laser à 7 000 dollars compatible PostScript, formant avec PageMaker et le Macintosh le trio fondateur du publishing numérique, révolutionnant l’industrie graphique et réduisant les coûts d’impression. Socialement, le Macintosh favorise l’inclusion, rendant l’informatique accessible aux non-techniciens, y compris dans les foyers et écoles, où des programmes comme Apple’s Education Division distribuent des machines à prix réduit. Des tensions raciales et de genre dans la tech émergent, avec une équipe majoritairement masculine et blanche, reflet de la Silicon Valley des années 1980. Le départ de Jobs mène à une ère Sculley focalisée sur les marges, lançant le Macintosh Portable en 1989, précurseur des laptops mais lourd à 7 kg. Le legs du Macintosh se voit dans l’adoption massive des GUI : par 1990, 90 % des ordinateurs personnels en intègrent, effaçant les interfaces en ligne de commande. Des litiges avec Microsoft sur les brevets soulignent la bataille pour l’innovation, résolue par un accord croisé. Culturellement, il inspire des œuvres comme le roman « The Difference Engine » de Gibson et Sterling, explorant des alternatives technologiques. Économiquement, les ventes cumulées atteignent 3 millions fin des années 1980, soutenant Apple face à la crise de 1995. Des commémorations en 1989 célèbrent le cinquième anniversaire avec des événements chez les revendeurs, renforçant la communauté Mac. Le transition vers PowerPC en 1994 avec IBM et Motorola booste les performances, préparant le terrain pour le retour de Jobs en 1997 et l’iMac, écho coloré au design original.
L’héritage d’une interface qui change tout
L’impact du Macintosh sur l’industrie s’étend bien au-delà de ses spécifications techniques, redéfinissant les normes d’interaction homme-machine et influençant des secteurs variés. Dans le design graphique, MacPaint permet des créations pixellisées qui préfigurent Photoshop, lancé en 1990 par Adobe, tandis que des artistes comme Hockney expérimentent des dessins numériques exposés dans des galeries. L’éducation bénéficie de logiciels comme HyperCard en 1987, un outil de programmation visuelle permettant aux enseignants de créer des stacks interactifs, favorisant l’apprentissage autonome. Des universités comme Stanford intègrent le Macintosh dans leurs labs, formant une génération de développeurs. La concurrence réagit : Commodore lance l’Amiga en 1985 avec une GUI multicolore, mais des problèmes de marketing limitent son succès. Atari suit avec le ST, populaire en Europe pour la musique grâce à son port MIDI. Microsoft, initialement allié en fournissant BASIC pour Apple, pivote vers Windows, copiant des éléments comme les fenêtres et la corbeille, menant à un procès en 1988 où Apple accuse de violation de copyright, mais perd en appel en 1992. Sculley, sous pression, signe un accord avec Microsoft en 1985 pour Excel exclusif sur Mac, renforçant l’écosystème. Les ventes du Macintosh, après un pic initial, stabilisent avec des modèles comme le SE en 1987, ajoutant un slot interne. Socialement, l’appareil contribue à la culture hacker, avec des mods hardware publiés dans des magazines comme MacUser. Des communautés en ligne émergent via des BBS, préfigurant internet. Éthiquement, le développement soulève des critiques sur l’exploitation des ingénieurs, avec des cas de burnout documentés dans des mémoires comme « Revolution in The Valley » d’Hertzfeld en 2004. Environnementalement, la production de circuits imprimés pose des questions sur les déchets électroniques, bien qu’Apple initie des recyclages précoces en 1990. Le Macintosh IIx en 1988 introduit le 68030, doublant la vitesse, tandis que le Portable échoue commercialement mais inspire le PowerBook 100 en 1991, avec son trackball et son autonomie de 2 heures, définissant les standards laptops. Le System 6 en 1988 ajoute des couleurs limitées, et System 7 apporte les alias et le partage de fichiers. Dans les médias, le Macintosh facilite la production de newsletters et fanzines, démocratisant l’édition. Des figures comme Guy Kawasaki, évangéliste chez Apple, promeuvent l’appareil via des démos mondiales. Économiquement, il aide Apple à atteindre 4 milliards de revenus en 1988, malgré une part de marché à 10 % face aux 60 % des PC. Des crises internes, comme le flop du Newton en 1993, contrastent avec le succès persistant du Mac. Le legs culturel inclut des apparitions dans « The Simpsons » et des pubs iconiques. Des musées exposent des prototypes, soulignant l’innovation. La transition vers Intel en 2005, bien postérieure, trace ses racines au besoin de puissance initié en 1984.


