Le veto russe et chinois au Conseil de sécurité a fait basculer la crise d’Ormuz sur un autre terrain. Ce mardi, Moscou et Pékin ont bloqué une résolution parrainée par Bahreïn visant à sécuriser la navigation commerciale dans le détroit, au terme d’un vote qui a recueilli 11 voix pour, 2 contre et 2 abstentions. Le texte avait pourtant été fortement édulcoré au fil des négociations pour tenter d’éviter précisément ce scénario. L’autorisation initialement envisagée de recourir à « tous les moyens nécessaires » avait disparu. Ne restait plus qu’une formulation encourageant une coordination défensive pour protéger la navigation. Même cette version allégée n’a pas passé le mur des deux vetos.
Ce vote n’est pas un simple épisode procédural new-yorkais. Il intervient à quelques heures de l’ultimatum fixé par Donald Trump à l’Iran sur la réouverture d’Ormuz, dans un contexte où la guerre a déjà fait bondir les prix de l’énergie et bouleversé les équilibres régionaux. En bloquant le texte, la Russie et la Chine signifient qu’elles refusent de donner, même indirectement, une couverture politique onusienne à une opération qui pourrait être interprétée comme un prolongement de la campagne américano-israélienne contre l’Iran. Le Conseil de sécurité se retrouve ainsi paralysé au moment exact où la crise exigeait, du point de vue des pays du Golfe et des Occidentaux favorables au texte, un signal d’unité minimale.
Un texte vidé de sa substance, puis tout de même rejeté
Le cheminement de la résolution dit déjà beaucoup de l’état du front diplomatique. Bahreïn, soutenu par plusieurs États arabes du Golfe et par Washington, avait initialement cherché à faire adopter un texte beaucoup plus robuste, qui ouvrait la voie à une protection armée du trafic maritime dans le détroit. Face aux objections de la Russie, de la Chine, mais aussi aux réticences françaises sur les formulations les plus offensives, le projet a été plusieurs fois réécrit. La dernière mouture ne parlait plus d’autorisation de la force. Elle se contentait d’encourager les États intéressés à coordonner des efforts défensifs pour garantir la sécurité de la navigation. Malgré cet affaiblissement, Moscou et Pékin ont maintenu leur refus.
C’est ce point qui donne au veto sa portée réelle. La Russie et la Chine n’ont pas bloqué un texte ouvertement belliciste. Elles ont bloqué un compromis déjà amaigri, débarrassé de son langage coercitif le plus explicite. Autrement dit, leur message va au-delà d’un simple désaccord rédactionnel. Il consiste à dire qu’à leurs yeux, le problème central n’est pas seulement la sécurité de la navigation, mais la guerre elle-même et les conditions dans lesquelles elle a été déclenchée. Les deux capitales accusent depuis plusieurs jours Washington et Tel-Aviv d’avoir ouvert cette séquence par leurs frappes contre l’Iran, et elles refusent que l’ONU valide ensuite une réponse sécuritaire qui traiterait Ormuz comme un dossier isolé de ce contexte.
Moscou et Pékin veulent déplacer le centre du débat
Leur ligne diplomatique est désormais claire. Pour la Russie comme pour la Chine, la priorité n’est pas de bâtir une coalition navale sous parapluie onusien, mais d’obtenir d’abord un arrêt des opérations militaires. Les déclarations chinoises des derniers jours insistaient déjà sur la nécessité d’un cessez-le-feu et d’une solution politique, tandis que Pékin et Moscou coordonnaient leur approche au Conseil de sécurité. Leur veto de ce mardi prolonge cette position : pas de texte sur Ormuz qui puisse être lu comme une légitimation indirecte d’un encadrement armé du détroit tant que la guerre elle-même continue.
Ce choix n’est pas uniquement doctrinal. Il est aussi géopolitique. La Chine dépend fortement des flux énergétiques du Golfe et ne peut accepter facilement une architecture de sécurité maritime qui renforcerait encore la prééminence militaire américaine sur une artère essentielle à son approvisionnement. La Russie, elle, a intérêt à entretenir une lecture politique du conflit qui mette en accusation les États-Unis et Israël et empêche la formation d’un consensus occidental élargi au Conseil. Le veto sert donc à la fois une logique de désescalade affichée et une logique de rivalité de puissance.
Le revers de Bahreïn et des capitales du Golfe
Pour Bahreïn, qui présidait le Conseil et portait le texte, le revers est sérieux. Le royaume s’était placé à l’avant-garde des efforts diplomatiques du Golfe pour internationaliser la question d’Ormuz et arracher une base politique à une sécurisation du trafic maritime. En filigrane, il s’agissait aussi d’obtenir une forme de garantie face à une fermeture durable du détroit, qui menace directement les économies de la région, les exportations d’hydrocarbures et la stabilité des marchés mondiaux. Le veto russe et chinois prive les monarchies du Golfe de cette victoire diplomatique et montre que leur marge de manœuvre reste étroitement dépendante des grandes puissances.
Il faut ajouter que la manœuvre de Bahreïn avait déjà révélé les fractures du camp favorable à une action. La France, notamment, avait poussé à retirer les éléments les plus offensifs du texte. Ce point a nourri des débats dans plusieurs capitales occidentales et dans la presse européenne, certains y voyant une prudence utile, d’autres une hésitation problématique au moment où la liberté de navigation était en jeu. Le vote final n’a pas seulement mis en lumière l’opposition russo-chinoise. Il a aussi montré combien même les soutiens du texte avaient dû composer avec leurs propres divergences sur la manière de traiter Ormuz.
Washington perd la bataille onusienne mais maintient la pression
Pour l’administration Trump, l’échec est d’autant plus visible qu’il survient juste avant l’échéance qu’elle a elle-même fixée à Téhéran. La Maison Blanche voulait faire monter simultanément la pression militaire, économique et diplomatique. Sur le plan militaire, les États-Unis ont déjà accru leur présence régionale et mené des frappes en Iran. Sur le plan diplomatique, ils espéraient obtenir au moins un texte minimal au Conseil de sécurité pour montrer que la sécurité de la navigation à Ormuz relevait d’un intérêt international plus large que leurs seuls objectifs de guerre. Le veto de Moscou et de Pékin casse cette image. Washington se retrouve renvoyé à une logique plus solitaire, ou au mieux à une coalition ad hoc hors ONU.
Cela ne signifie pas pour autant que la pression américaine va diminuer. Tout indique au contraire que l’administration Trump cherchera à utiliser l’échec du vote comme argument contre la paralysie du Conseil et pour justifier une action par d’autres cadres, bilatéraux ou plurilatéraux. Mais diplomatiquement, le coût existe : sans résolution, toute opération de sécurisation plus musclée à Ormuz apparaîtra davantage comme une initiative de camp que comme une réponse validée par la communauté internationale. Dans une crise déjà explosive, cette différence pèse lourd.
L’ONU confirme sa paralysie sur le Moyen-Orient
Le vote de ce mardi prolonge une réalité plus générale : sur les crises moyen-orientales les plus sensibles, le Conseil de sécurité reste incapable de produire une ligne commune dès lors que les intérêts américains, russes et chinois se heurtent directement. Ormuz n’échappe pas à cette logique. Les Occidentaux et les États du Golfe mettent en avant la liberté de navigation, la sécurité énergétique et le risque d’une déstabilisation économique globale. La Russie et la Chine répondent que l’on ne peut pas traiter la circulation maritime comme un dossier autonome alors qu’elle est le produit d’une guerre ouverte par les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran. Ces deux récits ne se rencontrent plus.
Cette paralysie a des effets très concrets. Elle signifie que l’ONU ne peut pas, à ce stade, offrir ni mandat robuste, ni cadre politique consensuel, ni mécanisme clair pour désamorcer l’escalade autour du détroit. Le front diplomatique existe bien, mais il se déplace hors du Conseil : discussions entre capitales du Golfe, échanges entre Pékin et Moscou, pressions américaines, médiations régionales, et tentatives d’éviter que la crise d’Ormuz ne se transforme en guerre maritime ouverte. L’ONU reste le théâtre du désaccord, pas l’outil de sa résolution.
Ormuz est devenu le nœud diplomatique de la guerre
Ce veto confirme surtout une chose : le détroit d’Ormuz n’est plus seulement un passage maritime stratégique. Il est devenu le point où se croisent toutes les lignes de la crise actuelle. Ligne énergétique, parce qu’environ un cinquième des flux mondiaux d’hydrocarbures y transitent normalement. Ligne militaire, parce que toute tentative de réouverture par la force pourrait élargir encore la guerre. Ligne diplomatique, parce que chaque puissance projette sur Ormuz sa propre lecture du conflit. Et ligne économique, parce que le moindre signal sur le détroit se répercute immédiatement sur les cours de l’énergie et sur les anticipations de marché.
La bataille autour de la résolution bahreïnienne l’illustre parfaitement. Les pays du Golfe voulaient recentrer le débat sur la navigation et la protection des routes commerciales. La Russie et la Chine l’ont rebranché sur le conflit général et sur la responsabilité initiale des États-Unis et d’Israël. Les États-Unis, eux, cherchaient à faire d’Ormuz un test de crédibilité internationale face à l’Iran. Aucun de ces récits ne s’est imposé au Conseil. Le résultat, c’est un blocage qui ne résout rien, mais qui redéfinit les rapports de force : Washington perd la couverture onusienne, Bahreïn perd son initiative, et Moscou comme Pékin montrent qu’ils restent capables de verrouiller le jeu dès lors qu’ils jugent l’escalade trop favorable au camp occidental.
Le front diplomatique entre dans une phase plus dure
Dans l’immédiat, deux conséquences se dégagent. La première est que les négociations vont probablement se déplacer vers des formats plus restreints et plus informels, en dehors du Conseil. On peut s’attendre à une intensification des contacts entre les États du Golfe, Washington, certaines capitales européennes et les médiateurs régionaux pour tenter d’éviter une rupture totale. La seconde est que la Russie et la Chine assument désormais un rôle plus frontal dans cette crise. Elles ne se contentent plus d’exprimer des réserves. Elles bloquent. Et ce blocage les installe comme acteurs centraux du front diplomatique, pas seulement comme commentateurs extérieurs.
Ce soir, le veto russo-chinois n’a pas rouvert Ormuz. Il n’a pas apaisé la guerre. Mais il a clarifié le paysage diplomatique. D’un côté, un axe américano-golfien qui voulait un texte, même affaibli, pour sécuriser la navigation et accroître la pression sur Téhéran. De l’autre, Moscou et Pékin, décidés à empêcher toute lecture d’Ormuz qui contournerait la question centrale des frappes américaines et israéliennes contre l’Iran. Le Conseil de sécurité a tranché par l’impuissance. Et dans les crises de cette ampleur, l’impuissance diplomatique n’est jamais neutre : elle laisse le champ plus libre aux ultimatums, aux coalitions de circonstance et aux calculs militaires.
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