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Pourquoi les États-Unis sortent perdants de la guerre du Golfe

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Washington a évité, au dernier moment, une escalade totale avec l’Iran. Mais la trêve de deux semaines annoncée les 7 et 8 avril ne change pas le diagnostic de fond : les États-Unis sortent affaiblis de cette guerre du Golfe. Ils n’ont pas obtenu par la force ce qu’ils exigeaient de Téhéran. Le détroit d’Ormuz n’a pas été rouvert sous contrainte militaire américaine, mais à l’issue d’une négociation. Le parapluie sécuritaire américain n’a pas empêché les frappes iraniennes dans le Golfe ni rassuré pleinement les alliés régionaux. Les Européens n’ont pas suivi Washington dans l’escalade. Et, sur la scène internationale, la séquence a davantage confirmé le retour de l’Iran comme acteur central qu’une restauration de la puissance américaine. Vue depuis le Golfe, la guerre n’a donc pas seulement été une crise militaire. Elle a été un révélateur brutal des limites américaines.  

Une guerre lancée pour imposer des lignes rouges que Washington n’a pas réussi à faire respecter

Le premier constat tient à l’objectif même de la campagne américaine. L’administration Trump voulait contraindre l’Iran à céder sur les points essentiels : la sécurité maritime dans le Golfe, la pression sur les alliés régionaux de Washington, et, à terme, les questions nucléaire, balistique et régionale. Or la trêve arrachée in extremis ne montre pas une capitulation iranienne. Elle montre au contraire que Téhéran est arrivé à la table des négociations en conservant plusieurs de ses leviers. L’Iran continue d’imposer ses conditions sur le calendrier, sur le rôle d’Ormuz et sur le cadre des discussions à venir, prévues à Islamabad. Même les dépêches favorables à la désescalade reconnaissent que les grands dossiers de fond restent ouverts.  

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C’est là que se joue la première défaite américaine. Une puissance gagne lorsqu’elle obtient, par la pression, le résultat politique qu’elle visait. Ici, les États-Unis ont surtout obtenu une pause. Ils n’ont ni démantelé le programme nucléaire iranien, ni réglé la question des missiles, ni réduit à néant le rôle régional de Téhéran. Dans les éléments disponibles, l’Iran continue même d’exiger la fin des frappes américaines, des garanties de non-récidive, des compensations et un rôle direct dans le régime futur du détroit d’Ormuz. Autrement dit, la guerre n’a pas débouché sur une reddition stratégique iranienne. Elle a débouché sur une négociation où l’Iran arrive encore en mesure de poser ses conditions.  

Ormuz n’a pas été rouvert par la force américaine, mais par la négociation

Le symbole le plus fort de cet échec est le détroit d’Ormuz. Donald Trump avait lié la suspension des frappes à la réouverture « complète, immédiate et sûre » du détroit. Mais cette réouverture n’a pas été arrachée militairement. Elle a été obtenue par un cessez-le-feu négocié, sous médiation pakistanaise, avec un rôle iranien explicitement reconnu dans la coordination du passage. C’est une différence majeure. Si la puissance militaire américaine avait réellement imposé sa loi, Ormuz aurait été rouvert sous liberté de navigation garantie par Washington et ses alliés. Or ce qui se dessine est tout autre : une circulation conditionnée, discutée, encadrée, parfois même monnayée dans les propositions iraniennes.  

La situation maritime le confirme. Même après l’annonce de la trêve, de grandes compagnies comme Maersk restaient prudentes et expliquaient ne pas disposer d’une sécurité suffisante pour reprendre des opérations normales. Hapag-Lloyd chiffrait, de son côté, à 50 à 60 millions de dollars par semaine le surcoût provoqué par la crise, avec environ 1 000 navires bloqués dans la région. Cela signifie que le simple cessez-le-feu n’a pas effacé l’emprise iranienne sur le risque maritime. Au contraire, le détroit reste traité comme un espace où l’Iran conserve une capacité de filtrage politique et militaire que Washington n’a pas réussi à neutraliser.  

Le plus humiliant pour les États-Unis est peut-être là : Ormuz était censé être la démonstration qu’aucune puissance régionale ne peut défier durablement la liberté de navigation garantie par la marine américaine. La guerre a produit l’effet inverse. Elle a montré qu’un verrou iranien, même partiel et sélectif, suffisait à désorganiser les flux, à faire exploser les coûts d’assurance, à immobiliser des centaines de navires et à renvoyer les États-Unis à la table des négociations. Dans le Golfe, cela vaut comme un message de puissance inversé : la supériorité aérienne américaine ne suffit pas à rétablir seule l’ordre maritime.  

Le parapluie américain a montré ses limites dans le Golfe

La seconde défaite américaine est sécuritaire. La guerre a montré que les garanties offertes par Washington à ses partenaires du Golfe n’étaient pas suffisamment dissuasives pour empêcher l’Iran de frapper ou de menacer des infrastructures stratégiques régionales. L’attaque revendiquée par les Gardiens de la révolution contre le complexe pétrochimique de Jubail, en Arabie saoudite, a illustré cette vulnérabilité. Même lorsque certaines installations n’ont pas été atteintes ou que des interceptions ont eu lieu, le message stratégique était clair : l’Iran restait capable de toucher le cœur énergétique du Golfe malgré la présence américaine dans la région.  

Ce point est essentiel, car l’ordre régional porté par les États-Unis repose précisément sur cette promesse : protéger les monarchies du Golfe, sécuriser les infrastructures critiques, garantir les routes énergétiques et contenir les puissances hostiles. Or la crise récente a montré une architecture plus fragile qu’annoncé. Les bases américaines, les radars avancés, les dispositifs navals et la présence militaire n’ont pas créé de véritable sentiment d’invulnérabilité régionale. Au contraire, la succession des alertes dans plusieurs pays du Golfe et la persistance d’un risque sur les voies maritimes ont donné l’image d’une sécurité percée, incomplète et réactive plutôt que préventive.  

Cela ne veut pas dire que les États-Unis ont disparu militairement du Golfe. Cela veut dire qu’ils n’ont pas réussi à prouver que leur présence suffisait à neutraliser l’effet stratégique de l’Iran. Pour les alliés du Golfe, la nuance est décisive. Un protecteur n’est pas jugé seulement sur ses capacités théoriques, mais sur sa faculté à empêcher que le risque ne se matérialise. Or, dans cette guerre, le risque s’est matérialisé. Le parapluie américain a donc cessé d’apparaître comme une garantie totale. Il est devenu une couverture imparfaite, coûteuse et dépendante d’une négociation finale avec Téhéran.  

Les alliés occidentaux n’ont pas suivi Washington

La troisième défaite est diplomatique et atlantique. Les partenaires européens des États-Unis n’ont pas suivi Washington dans l’escalade. L’Union européenne a salué le cessez-le-feu et appelé à la poursuite des efforts diplomatiques, mais elle ne s’est pas alignée sur une logique de guerre ouverte contre l’Iran. Plus révélateur encore, l’Espagne a publiquement expliqué que les déclarations américaines sur l’OTAN poussaient désormais l’Europe à rechercher des alternatives sécuritaires, et a rappelé que des pays européens avaient refusé de rejoindre les patrouilles navales américaines dans le détroit d’Ormuz après le début de la guerre. Madrid est allée plus loin en qualifiant la guerre d’illégale et d’imprudente et en interdisant l’usage de son espace aérien et de ses bases pour des opérations offensives américaines.  

Ce décrochage est lourd de sens. Depuis des décennies, la crédibilité stratégique américaine repose aussi sur sa capacité à agréger une coalition occidentale autour de ses opérations majeures. Or, dans cette crise, Washington s’est retrouvé bien plus isolé qu’à l’accoutumée. L’Europe a soutenu la désescalade, pas la logique de la force. Le Royaume-Uni lui-même a été traversé par une polémique sur l’usage des bases britanniques, avec des pressions croissantes pour interdire tout emploi qui pourrait exposer Londres à une complicité dans d’éventuelles violations du droit international. Cette atmosphère en dit long : les alliés traditionnels ne se sont pas comportés comme une coalition de guerre, mais comme des partenaires inquiets d’être entraînés trop loin.  

Pour Washington, le coût dépasse la seule guerre iranienne. Il touche à la structure même de son leadership. Une superpuissance qui menace, puis recule, sans rallier pleinement ses alliés, n’apparaît plus comme le centre incontesté d’un bloc. Elle apparaît comme un acteur capable d’ouvrir une crise, mais moins capable d’en contrôler la coalition politique. Dans le Golfe, cela compte énormément : la peur n’est plus nécessairement un ciment de l’alliance, surtout si elle se double du risque d’être associé à une stratégie perçue comme imprévisible.  

Washington s’est isolé à l’ONU et sur la scène internationale

La quatrième défaite est internationale. Les États-Unis n’ont pas réussi à transformer leur position en consensus diplomatique. Le revers le plus visible s’est joué au Conseil de sécurité, où la résolution visant à coordonner la protection de la navigation à Ormuz a été bloquée par les veto chinois et russe. Même édulcoré, même privé d’une autorisation explicite de recours à la force, le texte n’a pas passé le mur politique dressé contre une initiative perçue comme trop favorable à Washington et à Israël. À cela s’est ajoutée l’abstention du Pakistan et de la Colombie. En d’autres termes, les États-Unis n’ont pas réussi à construire un front international suffisamment large pour transformer leur lecture de la crise en norme partagée.  

Le plus significatif est peut-être la contre-offensive diplomatique des adversaires de Washington. La Chine et la Russie ont rejeté le schéma américain, puis soutenu une logique de désescalade et de diplomatie. Téhéran, de son côté, a salué ces vetoes comme une protection contre une légitimation de l’agression américaine. Là encore, la guerre n’a pas isolé l’Iran. Elle a au contraire confirmé que plusieurs grandes puissances refusaient de suivre Washington sur le terrain de l’escalade. Dans un système international déjà fragmenté, c’est un revers majeur pour les États-Unis : ils peuvent encore frapper, menacer, déployer, mais ils ne peuvent plus imposer seuls la grammaire politique du conflit.  

Cette séquence a aussi montré autre chose : l’Iran a conservé des marges avec des acteurs comme la Chine, qui reste un importateur énergétique majeur et un partenaire impossible à ignorer. Or lorsque la guerre éclate dans un espace aussi central que le Golfe, l’isolement d’un adversaire ne se mesure pas seulement au nombre de condamnations occidentales. Il se mesure à sa capacité à conserver des appuis, des relais et des canaux. Sur ce point, l’Iran a mieux résisté que ne l’espérait Washington.  

L’Iran a gardé des marges commerciales que Washington voulait lui fermer

Une autre dimension de l’échec américain concerne les flux. Washington n’a ni réduit à zéro les exportations iraniennes, ni transformé Ormuz en corridor durablement contrôlé par ses alliés. Au contraire, plusieurs analyses montrent que l’Iran a su maintenir une logique sélective de passage dans le détroit, en favorisant certains pavillons et certaines provenances. Le Monde souligne ainsi que, même sans fermeture totale, l’Iran a réussi à paralyser une grande partie du trafic tout en laissant passer certains navires de pays jugés moins hostiles, notamment chinois et indiens. Le Wall Street Journal évoque de son côté un couloir de transit désormais politisé, avec des navires de pays jugés amicaux qui continuent de circuler tandis que d’autres sont bloqués ou soumis à des conditions particulières.  

Cette asymétrie est dévastatrice pour le récit américain. Car elle signifie qu’au moment même où Washington prétend défendre la liberté de navigation, l’Iran réussit à transformer Ormuz en outil de hiérarchisation géopolitique. Les États-Unis et leurs alliés paient le prix fort de l’interruption, tandis que certains acteurs non occidentaux continuent à préserver des marges d’accès. Dans un monde où la puissance se mesure aussi à la capacité de garantir les flux à ses amis et de les refuser à ses adversaires, c’est un signal de déclassement. L’Amérique n’a pas repris le contrôle de l’artère ; elle a dû constater qu’elle ne pouvait pas empêcher l’Iran d’en faire un levier différencié.  

La guerre a fait glisser Trump de la menace au marchandage

Sur le plan politique, la séquence a aussi abîmé l’image de Donald Trump. Toute sa rhétorique reposait sur la dissuasion par la menace maximale. Or les faits montrent qu’il a suspendu l’escalade à 90 minutes d’une échéance qu’il avait lui-même fixée, après médiation pakistanaise et sur la base d’une proposition iranienne jugée « praticable ». C’est une bascule politique majeure. Le président qui voulait imposer par l’ultimatum a dû revenir à la négociation. Le chef qui promettait de rouvrir Ormuz sous pression américaine a dû accepter une réouverture sous supervision iranienne. Le « dealmaker » n’a pas imposé son accord ; il a dû accepter un compromis où l’Iran garde ses principaux leviers.  

Cette séquence n’est pas seulement un problème d’image. Elle dit quelque chose de la structure du rapport de force. Les menaces américaines ont produit de la peur et de la volatilité, mais elles n’ont pas produit la soumission iranienne. Elles ont finalement nourri une désescalade négociée, au prix d’une impression de recul. C’est pourquoi plusieurs des accusations qui circulent contre Trump — l’homme des menaces devenu l’homme des supplications, l’échec à rouvrir Ormuz par la force, l’échec à isoler l’Iran — trouvent au moins un début de base politique dans les faits observables. Toutes ne sont pas documentées de manière solide. Mais l’idée d’un glissement de la posture d’intimidation vers un marchandage sous contrainte, elle, est clairement visible.  

Les menaces contre des infrastructures civiles ont accru l’isolement de Washington

Un autre point a contribué à l’isolement américain : la rhétorique de menace contre des infrastructures civiles. Les institutions européennes ont salué le cessez-le-feu, mais elles l’ont fait après des déclarations américaines jugées particulièrement alarmantes, visant la destruction massive si Téhéran ne cédait pas. Plusieurs réactions britanniques ont aussi insisté sur le refus de participer à toute opération qui pourrait viser des infrastructures civiles ou exposer Londres à des accusations de complicité dans des violations du droit international. Cette question n’est pas périphérique. Elle touche directement à la légitimité de l’action américaine. Lorsque vos propres alliés cherchent publiquement à prendre leurs distances avec certaines de vos menaces, vous n’apparaissez plus comme le garant du droit, mais comme un facteur de risque politique et juridique.  

Il faut être prudent sur le vocabulaire. Les sources ouvertes disponibles permettent de documenter des menaces visant des infrastructures civiles et des critiques fortes sur le risque de violations du droit, mais pas d’établir automatiquement tous les qualificatifs les plus graves qui circulent dans le débat politique. En revanche, un point est clair : cette rhétorique a coûté aux États-Unis en légitimité internationale. Elle a renforcé la prudence européenne, facilité la contre-offensive diplomatique de leurs adversaires et rendu plus difficile la constitution d’un front politique large derrière Washington.  

Une victoire aérienne sans victoire stratégique

Au total, la guerre du Golfe a confirmé une contradiction devenue centrale dans la puissance américaine : la supériorité militaire ne garantit plus automatiquement la victoire politique. Les États-Unis ont montré qu’ils pouvaient frapper, menacer et peser sur le tempo. Ils n’ont pas montré qu’ils pouvaient imposer seuls le résultat final. L’Iran n’a pas été renversé. Ormuz n’a pas été rouvert par la force. Les alliés du Golfe n’ont pas reçu la démonstration d’une sécurité totale. L’Europe n’a pas suivi l’escalade. L’ONU n’a pas validé l’approche américaine. Et la sortie de crise passe désormais par une négociation à Islamabad, non par une victoire américaine incontestable sur le terrain.  

C’est pour cela que Washington sort perdant de cette guerre du Golfe, même s’il évite un pire scénario. Il ne perd pas parce qu’il aurait été militairement balayé. Il perd parce qu’il n’a pas transformé sa puissance en ordre politique. Il a révélé la vulnérabilité de son parapluie régional, l’érosion de sa capacité de coalition, la résilience diplomatique de l’Iran et la fragmentation d’un monde où l’intimidation américaine ne suffit plus à faire plier tous les acteurs. Dans le Golfe, ce type de défaite compte autant qu’un revers militaire : il modifie les calculs de tous les partenaires, de tous les adversaires et de tous les médiateurs pour la suite.  

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