Le retrait des trois A-29 Super Tucano de l’US Air Force, confirmé début novembre 2026, pose une question au Liban : que devient un programme fourni et soutenu par Washington lorsque l’armée américaine renonce à ses propres appareils ? Les documents disponibles décrivent deux trajectoires distinctes. Le choix américain concerne une école de pilotes d’essai. Le Liban a reçu six avions destinés à l’appui au sol et à la reconnaissance, dont le soutien a fait l’objet d’une nouvelle notification américaine en juillet 2025.
Trois Super Tucano retirés d’une école d’essais
L’annonce américaine ne concerne pas une grande flotte de combat. Elle porte sur trois appareils affectés à l’Air Force Test Pilot School, sur la base d’Edwards, en Californie. Le 3 novembre 2026, un porte-parole de la base a expliqué à la presse spécialisée américaine que l’évaluation n’avait pas confirmé leur adéquation aux usages recherchés par l’école.
Un avis de marché publié le 29 octobre prévoit leur soutien au sol. Il décrit trois avions stockés, sans retour au vol envisagé pour l’US Air Force. Les prestations portent notamment sur les fuites de fluides, les pneumatiques et le remorquage. Elles ne constituent pas un programme de remise en service.
Ces avions avaient d’abord rejoint le commandement américain des opérations spéciales. Après un changement de besoins, ils avaient été transférés à Edwards en 2024. En juillet 2025, l’école annonçait encore leur intégration pour enseigner le décrochage, la vrille et l’évaluation des systèmes de mission. Le retrait intervient donc après une tentative de reconversion pédagogique.
Les éléments rendus publics ne précisent pas les critères techniques détaillés qui ont conduit à cette décision. Ils n’établissent ni une interdiction générale de vol du modèle, ni une suspension du soutien aux utilisateurs étrangers.
Au Liban, six avions livrés en 2017 et 2018
Le programme libanais répond à une autre logique. Washington a fourni six Super Tucano pour renforcer les capacités de l’armée libanaise. Les deux premiers sont arrivés à Hamat le 9 octobre 2017. Les quatre suivants ont été réceptionnés le 28 mai 2018, avant une cérémonie organisée le 12 juin.
Conçu par le groupe brésilien Embraer, l’avion libanais a suivi une chaîne industrielle américaine. Les six exemplaires ont été produits à Jacksonville, en Floride, puis modifiés par Sierra Nevada Corporation, aujourd’hui SNC, à Centennial, dans le Colorado. Le dispositif comprenait aussi la formation, les pièces de rechange, les équipements de soutien et la logistique.
Cette chronologie écarte une confusion fréquente : les Super Tucano libanais n’ont pas participé à la bataille de Fajr al-Jouroud d’août 2017. Leur arrivée est postérieure. Les capacités aériennes employées pendant cette bataille relevaient notamment des Cessna, des drones et de la coordination avec l’artillerie.
Six appareils livrés ne signifient toutefois pas six appareils immédiatement disponibles. Aucun état public suffisamment précis ne permet, dans les documents consultés, de chiffrer leur disponibilité actuelle, leurs heures de vol ou le nombre d’équipages opérationnels.
Une capacité de frappe, pas une défense aérienne complète
Le Super Tucano appartient à la catégorie des avions légers à turbopropulseur. Ses missions comprennent l’appui aérien rapproché, la reconnaissance armée, la surveillance et l’entraînement. Il donne aux forces terrestres un moyen d’observer une zone et, lorsque les conditions le permettent, de recevoir un appui précis.
Dans le cas libanais, les capacités annoncées dépassent le seul équipement théorique d’un catalogue. L’armée a confirmé en 2024 la présence de roquettes APKWS et de bombes guidées par laser sur ses A-29B. Les APKWS sont des roquettes dotées d’un système de guidage, et non des missiles de défense aérienne.
L’intérêt de cette précision dépend de toute une chaîne : identification de l’objectif, désignation, communications et coordination avec les unités terrestres. L’armée libanaise a développé à partir de 2019 un dispositif d’intégration air-sol, le LAGI, précisément destiné à organiser ce travail commun.
Ces capacités ne permettent pas de présenter les Super Tucano comme une réponse complète aux violations de l’espace aérien libanais. Les équipements documentés ne démontrent pas une aptitude à affronter des chasseurs modernes ou à obtenir la supériorité aérienne. Soutenir une unité au sol et défendre durablement le ciel national exigent des moyens différents.
La documentation publique confirme aussi des entraînements. Le 23 juin 2020, des Super Tucano ont participé avec des Gazelle à un exercice avec tirs réels à Akoura. Cet épisode atteste un emploi en manœuvre ; il ne constitue pas un bilan de missions de combat.
Le soutien américain de 2025, un élément essentiel
Le document le plus directement pertinent pour l’avenir libanais date du 11 juillet 2025. Washington a alors approuvé une vente possible de soutien aux A-29, pour une valeur estimée de 100 millions de dollars. Le dossier antérieur portait sur 43,7 millions. Les 100 millions représentent la nouvelle estimation totale, pas une somme à ajouter automatiquement au montant précédent.
Le périmètre couvre des composants de moteurs, des pièces, des consommables, des réparations, des équipements au sol, des logiciels et des services techniques. Cette liste montre que la capacité militaire repose sur un entretien continu. La livraison initiale des avions ne suffit pas à garantir leur utilisation pendant des années.
La notification associe explicitement le soutien aux missions d’appui aérien et de renseignement, surveillance et reconnaissance. Elle le rattache également au rôle de l’armée libanaise dans l’application de la cessation des hostilités de novembre 2024. Ce cadre politique ne prouve pas que des frappes précises ont été réalisées dans le Sud.
Il faut aussi distinguer l’autorisation et son exécution. Une notification de vente possible n’atteste ni la signature de tous les contrats, ni le versement intégral des fonds, ni la livraison de chaque prestation. Elle constitue néanmoins un élément documenté de continuité du programme libanais, distinct du retrait décidé à Edwards.
Maintenance et formation : les vraies conditions de durée
Le programme de formation lancé à Moody, aux États-Unis, prévoyait initialement douze pilotes et vingt-deux techniciens libanais. Une première sortie avec un élève libanais aux commandes a eu lieu le 22 mars 2017. Une deuxième promotion de pilotes avait achevé son cursus peu avant la livraison finale de 2018.
Ces chiffres décrivent la construction du programme. Ils ne renseignent pas sur les effectifs qualifiés en novembre 2026. Leur maintien exige de conserver les compétences, de renouveler les qualifications et d’assurer un volume d’entraînement suffisant.
Pour apprécier les conséquences possibles du retrait américain, il faudrait connaître les contrats de maintenance en vigueur au Liban. Les délais de réparation, les stocks de pièces et l’accès à l’assistance technique comptent davantage que la seule présence du modèle dans l’inventaire de l’US Air Force.
La disparition de la petite flotte américaine peut justifier une vigilance sur l’organisation du soutien industriel. Elle ne prouve pas, à elle seule, une rupture d’approvisionnement. Embraer continue de produire le Super Tucano pour d’autres clients : son bilan du premier trimestre 2026 mentionne quatre livraisons, notamment au Portugal et à l’Uruguay.
Les coûts et les évolutions à ne pas confondre
L’évaluation financière appelle la même prudence. Le montant de 462 millions de dollars, annoncé en juin 2015, correspondait à l’estimation d’une vente possible. Le périmètre incluait les avions, des moteurs supplémentaires, des armements, des systèmes de protection, de la formation et du soutien. Ce montant ne peut pas être présenté comme la facture finale des six appareils.
Diviser une enveloppe globale par six pour obtenir le prix d’un avion serait donc trompeur. Une appréciation du programme exige les dépenses réellement engagées, leur financement et les prestations obtenues. Les éléments publics examinés ne permettent pas de dresser ce bilan complet.
Les nouvelles missions proposées par le constructeur doivent également rester distinctes des capacités libanaises confirmées. En novembre 2025, Embraer a présenté une évolution contre les drones, fondée sur des capteurs, des liaisons de données et des armements adaptés. Cette offre industrielle ne démontre pas que le Liban a acquis ou qualifié cette configuration.
Au 5 novembre 2026, aucune décision retrouvée dans les documents consultés ne lie le retrait des trois avions américains à un arrêt des A-29 libanais. Les points à établir restent concrets : exécution du soutien annoncé en 2025, disponibilité réelle des appareils, maintien des équipages et financement des prochaines années.
Références
- Retrait américain, confirmation publiée le 3 novembre 2026
- Avis américain de soutien des appareils stockés, 29 octobre 2026
- US Air Force : intégration à l’école d’essais, juillet 2025
- Armée libanaise : réception des deux premiers appareils, octobre 2017
- Armée libanaise : réception des quatre appareils suivants, mai 2018
- SNC : achèvement des livraisons au Liban, juin 2018
- Armée libanaise : bilan des forces aériennes, juin 2024
- Armée libanaise : exercice d’Akoura, juin 2020
- US Air Force : programme de formation libanais, décembre 2016
- US Air Force : première sortie d’un élève libanais, mars 2017
- DSCA : notification initiale de vente possible, juin 2015
- DSCA : soutien des A-29 libanais, 11 juillet 2025
- Embraer : livraisons du premier trimestre 2026
- Embraer : évolution contre les drones, novembre 2025


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