Relance des dossiers sur les marchés publics entre 2022 et 2024
L’Inspection centrale a récemment rouvert plusieurs enquêtes relatives à des marchés publics attribués dans les ministères de l’Énergie et des Travaux publics. Les dossiers concernent des contrats conclus entre 2022 et 2024, période marquée par une intensification des projets d’infrastructure, notamment dans les régions du Akkar et du Liban-Sud. Les premières analyses révèlent des surfacturations allant de 30 à 45 % sur certains chantiers routiers.
Ces montants anormaux ont été identifiés lors d’un recoupement entre les devis initiaux, les avenants contractuels et les paiements effectués. Les irrégularités concernent principalement des travaux de revêtement, de signalisation et de drainage, exécutés par des entreprises locales sous-traitantes. Les marchés auraient été attribués sans appels d’offres compétitifs, en utilisant des procédures d’urgence prolongées bien au-delà des délais légaux.
Les inspecteurs ont également relevé l’existence de rapports techniques falsifiés visant à justifier des extensions de délais ou des augmentations de coût. Ces pratiques, déjà connues dans d’autres administrations, semblent s’être installées durablement dans les procédures d’appel d’offres ministérielles.
Convocations et pressions politiques
Des convocations ont été transmises à d’anciens directeurs généraux, actuellement retraités ou reconvertis dans le secteur privé, ainsi qu’à plusieurs chefs d’entreprises ayant remporté des appels d’offres suspects. Ces auditions visent à reconstituer la chaîne de validation des contrats et à établir les responsabilités dans la fixation des prix.
Selon des sources administratives, la réouverture de ces enquêtes a été permise grâce à la récupération de fichiers numériques restés inaccessibles jusqu’à récemment. Une partie des documents avait été cryptée ou archivée sans indexation, rendant leur traitement difficile pour les agents de contrôle.
Toutefois, les pressions politiques se sont rapidement manifestées. Des interventions auraient été tentées pour freiner la progression de certains dossiers, notamment à travers des contacts directs avec des membres influents de la Cour des comptes. Un ancien ministre aurait même cherché à convaincre des magistrats financiers de suspendre la transmission d’un dossier jugé sensible au parquet financier.
Ces manœuvres ont suscité des tensions internes entre magistrats favorables à un renvoi rapide au parquet et ceux prônant une approche plus prudente, craignant des représailles politiques ou des blocages budgétaires en représailles.
Tensions institutionnelles et limites opérationnelles
La Cour des comptes, juridiction compétente en matière de contrôle budgétaire, se trouve aujourd’hui au centre d’un bras de fer institutionnel. Plusieurs de ses magistrats dénoncent un manque criant de moyens matériels, humains et technologiques. Selon une source interne, la justice financière est incapable d’avancer sérieusement tant que le Conseil des ministres ne débloque pas les ressources nécessaires à l’exécution de ses missions.
Actuellement, seuls 25 magistrats actifs traitent l’ensemble des affaires liées aux dépenses publiques dans plus de 30 ministères et organismes publics. Ce déséquilibre entre la charge de travail et les capacités opérationnelles compromet gravement la capacité de la Cour à réagir rapidement aux signalements de l’Inspection centrale.
Certaines réformes internes ont été proposées, notamment la création d’unités d’enquête spécialisées et la mise en place d’un portail numérique centralisé pour le suivi des dépenses publiques. Mais ces projets restent en suspens, faute de validation politique et de crédits budgétaires adéquats.
Systémique ou opportuniste ? Analyse du mode opératoire
Les dossiers actuellement réexaminés révèlent des pratiques qui interrogent sur la nature de la corruption administrative observée. Plusieurs analystes s’interrogent sur le caractère systémique de ces irrégularités. Les surfacturations constatées suivent des schémas récurrents, suggérant l’existence de réseaux organisés à l’intérieur même des ministères, capables de manipuler les procédures contractuelles de manière routinière.
Dans d’autres cas, les abus apparaissent plus opportunistes, portés par des fonctionnaires ou des entrepreneurs exploitant l’absence de supervision ou la complaisance d’autorités hiérarchiques. La frontière entre ces deux dynamiques reste floue, rendant difficile l’attribution exclusive des responsabilités.
Des noms d’agents intermédiaires circulent en interne, accusés d’avoir touché des commissions en échange de validations techniques favorables ou de rapports de conformité falsifiés. Ces agents opéraient souvent dans des directions régionales éloignées de la supervision centrale, où le contrôle reste plus laxiste.
Réactions politiques contrastées
La relance de ces enquêtes a provoqué des réactions prudentes dans la classe politique. Aucun leader de premier plan n’a publiquement soutenu l’Inspection centrale ou la Cour des comptes dans leurs efforts. Certains responsables gouvernementaux ont insisté sur la nécessité de “ne pas stigmatiser l’ensemble des projets d’infrastructure” pour éviter de ralentir les investissements en cours.
D’autres voix, plus critiques, dénoncent une tentative de “ciblage sélectif” d’administrations précises, sans effort réel pour élargir le périmètre des contrôles à d’autres ministères. Cette perception renforce la méfiance du public vis-à-vis des mécanismes de reddition des comptes, perçus comme partiels et orientés.
Dans l’opinion publique, ces révélations suscitent toutefois un regain d’intérêt pour les questions de gouvernance. Des organisations de la société civile appellent à une réforme en profondeur de la commande publique, avec des règles plus transparentes, des sanctions dissuasives et des mécanismes d’alerte interne plus efficaces.



