Louise Kettle, University of Nottingham
Il aura mis du temps à arriver. Le rapport Chilcot sur la guerre en Irak, composé de 2,6 millions de mots, a enfin été publié. Et contrairement à ce que lâon en attendait, il est accablant. Même si lâexamen complet de ce document conséquent sâannonce laborieux, il est déjà clair que beaucoup de responsables nâont pas échappé aux mailles du filet de lâenquête â dont lâancien Premier ministre britannique Tony Blair, mais aussi les services de renseignement et lâarmée britanniques.
Le rapport démontre notamment que la guerre en Irak est surtout le fruit dâéchecs : celui de nâavoir pas suffisamment examiné les arguments en faveur de la guerre, celui de nâavoir pas su prévoir la suite de lâinvasion en 2003. Dès le début, le document affirme que la guerre nâétait pas lâultime recours, que lâIrak ne représentait pas de menace imminente pour le Royaume-Uni, que les expertises des services de renseignement â sur lesquelles sâest appuyé le gouvernement de lâépoque â étaient infondées, et quâon aurait dû examiner toutes les options pacifiques avant de songer aux options militaires.
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En réalité, les stratégies dâendiguement et de sanctions ciblées semblaient fonctionner, et auraient pu être poursuivies encore un moment. Mais le gouvernement de Tony Blair, mû par les enjeux politiques dâun monde post-11-septembre obsédé par la sécurité, a décidé de changer de méthode. Alors que lâenquête nâétait pas censée examiner la légalité de cette guerre, elle conclut par ailleurs que « les circonstances dans lesquelles il a été décidé quâil y existait une base légale à lâintervention militaire britannique étaient loin dâêtre remplies ». à ce sujet, Tony Blair et Lord Goldsmith, lâancien procureur général de lâAngleterre et du Pays de Galles, font lâobjet dâune attention toute particulière dans le rapport Chilcot.
Changement de cap
Entre janvier et février 2003, Goldsmith a modifié son avis, estimant alors quâune seconde résolution de lâONU nâétait pas nécessaire pour autoriser une intervention militaire. Ce changement de cap a été endossé par lâadministration publique et lâarmée, mais nâa jamais été clairement énoncé. De plus, aucun texte nâest venu expliquer comment le premier ministre pouvait prendre une décision contraire au Conseil de sécurité de lâONU. La conclusion de lâenquête sur ce point est sans appel : « Câest lâun des nombreux cas où la ligne politique aurait dû être examinée par un comité ministériel, puis par le Conseil des ministres lui-même. »
La commission Chilcot rappelle aussi lâabsence de critiques de la part des services de renseignement, mais aussi à lâadresse de ces derniers â lâun des résultats déjà établis par le rapport Butler sur les armes de destruction massive en 2004. Elle affirme que les évaluations servant à justifier la guerre provenaient dâune « croyance solidement ancrée » de la part du renseignement britannique â croyance selon laquelle lâIrak possédait des armes chimiques et bactériologiques, et était en mesurer de se doter de lâarme nucléaire.
Si le rapport met en cause Blair pour avoir surestimé les capacités irakiennes devant le Parlement et dans le September dossier, il montre aussi quâil nâest pas le seul responsable de cet état de fait. Dès le 17 mars 2003, le président du Comité conjoint du renseignement dâalors, John Scarlett, avertissait le premier ministre que lâIrak détenait des armes chimiques et bactériologiques, et disposait des moyens de les fabriquer et de les utiliser. Ces analyses â qui se sont plus tard avérées fausses â nâont été récusées ni au sein du Comité conjoint du renseignement, ni par Tony Blair. Le rapport conclut : « Il est à présent évident que la politique sur lâIrak a été élaborée à partir de renseignements et dâexamens erronés. Ils nâont pas été mis en cause, alors quâils auraient dû lâêtre. »
Manque dâorganisation
Le document prouve aussi quâune fois la guerre devenue imminente, il y a eu de graves défauts dans lâorganisation. Le manque de préparation militaire a engendré des lacunes en matière dâéquipement â explicitées en détail dans le rapport.

EPA/Tony Nicoletti
De plus, lâorganisation post-conflit a cruellement fait défaut côté britannique, en raison dâun postulat erroné selon lequel lâopération serait « menée par les Ãtats-Unis et assurée par les Nations unies dans un environnement sécurisé ». Un manquement inexcusable, selon le rapport. Car les tensions en Irak, lâinfluence de lâIran, lâinstabilité régionale et les activités dâAl-Qaïda avaient été clairement identifiées comme des risques majeurs par les services de renseignement et le ministère des Affaires étrangères et du Commonwealth. Par ailleurs, Blair a été prévenu à plusieurs reprises de ce qui risquait de se produire.
Enfin, le rapport a établi que le gouvernement nâétait pas prêt à assumer ses responsabilités, une fois lâintervention militaire achevée, sur les plans organisationnel, humain et financier : « Lâampleur de lâeffort britannique dans lâIrak post-conflit nâa jamais été à la hauteur du défi. » Le ministère de la Défense est critiqué pour avoir tardé à répondre à la menace des engins explosifs artisanaux, et pour avoir mal réparti le matériel et les effectifs entre lâAfghanistan et lâIrak â les moyens déployés dans le premier pays privant le second des ressources nécessaires.
La plupart de ces critiques étaient déjà connues. Dans son discours au Parlement au moment du démarrage de lâenquête, David Cameron avait indiqué que le problème de lâabsence de critiques au sein de lâappareil sécuritaire avait été résolu par la mise en place du Conseil de sécurité nationale à partir de 2010. Les problèmes liés au renseignement ont été constatés dans le rapport Butler, et les manquements de lâorganisation post-opérationnelle ont depuis longtemps été reconnus.
Néanmoins, des enseignements fondamentaux issus de ce rapport sont à méditer pour le futur. Ils seront, sans aucun doute, évoqués au cours des prochains jours, alors que le Royaume-Uni commence à peine à digérer les 2,6 millions de mots que Chilcot vient de lui jeter en pâture.
Traduit de lâanglais par Diane Frances.![]()
Louise Kettle, Assistant Professor, University of Nottingham
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.





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