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Au Liban, nous sommes tous, au fond, des enfants de la guerre

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Il existe au Liban une étrange fraternité, plus profonde que les appartenances partisanes, plus durable que les alternances politiques, plus intime même que les clivages confessionnels dont on dit pourtant qu’ils structurent tout. Cette fraternité n’a rien d’idéologique. Elle n’a pas été choisie. Elle ne figure dans aucun pacte national, dans aucun manuel scolaire, dans aucun discours officiel sincère. Elle est née de la peur, de l’attente, du bruit des bombardements, des départs précipités, des silences de famille et de cette tension sourde qui accompagne les existences longtemps exposées au pire. Le véritable dénominateur intergénérationnel au Liban est peut-être là : nous sommes tous, au fond, des enfants de la guerre.

L’expression ne désigne pas seulement ceux qui ont connu la guerre civile, les enlèvements, les lignes de démarcation, les coupures, les milices, les obus et les caves. Elle englobe aussi ceux qui sont nés après. Car au Liban, la guerre ne s’achève jamais tout à fait. Elle change de forme, de rythme, de vocabulaire, de géographie, mais elle laisse derrière elle une manière d’habiter le monde. Même quand les armes se taisent, elle survit dans les réflexes, dans les récits tronqués, dans la méfiance, dans l’idée que tout peut basculer en une nuit.

Il y a, dans la vie libanaise, une précocité du tragique. Très tôt, l’enfant comprend que le pays n’offre pas les mêmes certitudes qu’ailleurs. Il apprend que la normalité est provisoire. Que l’électricité peut s’interrompre, qu’une route peut se fermer, qu’une école peut devenir inaccessible, qu’un départ peut être définitif, qu’un proche peut soudain ne plus répondre. Il apprend à lire les visages des adultes pour y chercher la gravité réelle d’une situation. Il apprend à distinguer un bruit ordinaire d’un bruit menaçant. Il apprend surtout que l’histoire collective peut faire irruption dans la cuisine familiale sans prévenir.

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C’est cela, être un enfant de la guerre : pas seulement avoir vu la guerre, mais avoir grandi dans son ombre, dans ses restes, dans sa pédagogie brutale. Au Liban, cette condition traverse les générations. Les grands-parents portent la mémoire directe des grands effondrements. Les parents ont transmis, parfois malgré eux, leurs anxiétés, leurs stratégies de survie, leur prudence excessive ou leur fatalisme. Les plus jeunes, eux, héritent d’un pays où les crises se succèdent avec une telle densité qu’elles abolissent la distinction entre exception et quotidien.

On a souvent décrit le Liban comme un pays de résilience. Le mot est devenu un automatisme, presque une paresse. Il permet d’admirer sans trop regarder, de louer la capacité à tenir sans s’interroger suffisamment sur le prix humain de cette endurance. Or il y a une cruauté dans cet usage. Car la résilience libanaise n’est pas un trait pittoresque. Elle est souvent une adaptation forcée à l’insécurité chronique. Elle ne relève pas d’une vertu abstraite, mais d’une nécessité. On ne devient pas souple parce qu’on aime plier ; on plie parce qu’on veut éviter de rompre.

Ce que les générations libanaises ont en partage, ce n’est donc pas seulement la mémoire d’événements violents, mais une manière commune d’organiser l’existence autour de l’incertitude. On garde de l’argent liquide. On pense à une issue de secours. On a un parent à appeler en cas d’urgence. On sait quelle route éviter. On se méfie des emballements politiques. On anticipe le pire tout en continuant à vivre, à travailler, à aimer, à plaisanter. Le Libanais rit souvent avec une précision que seuls les peuples blessés maîtrisent vraiment : non pas parce que tout va bien, mais parce qu’il faut tenir.

Mais cette adaptation a produit une autre déformation, plus troublante encore : l’habitude de l’anormal. C’est l’un des grands scandales silencieux du pays. À quelques kilomètres d’un quartier visé, on enterre des morts ; ailleurs, le soir même, on maintient un dîner, un concert, un anniversaire, une fête. Ici, on compte les victimes ; là, on remplit une terrasse. Non par indécence toujours, ni par cruauté nécessairement, mais parce que la société a fini par intégrer une coexistence presque obscène entre la tragédie et la continuation du quotidien. Au Liban, on peut tuer à quelques kilomètres, pendant qu’ailleurs on trinque, on danse, on poste des images de soirée. Cette juxtaposition n’est pas un détail. Elle dit l’état d’un pays qui a tellement vécu avec le désastre qu’il a appris à le compartimenter pour ne pas sombrer tout entier.

Cette scène, au fond, résume l’expérience libanaise contemporaine. Le drame n’interrompt pas toujours la vie collective ; il s’y superpose. La guerre n’abolit pas entièrement la fête, elle la rend parfois plus fébrile, plus nerveuse, presque provocante. Comme si une partie du pays cherchait à défier la mort par l’excès de vie, tandis qu’une autre la subissait de plein fouet. Ce contraste est devenu si fréquent qu’il ne choque plus autant qu’il le devrait. Et c’est précisément cela qui devrait inquiéter : non seulement la violence elle-même, mais l’accoutumance à sa proximité.

La guerre a aussi fabriqué une grammaire émotionnelle commune. Dans beaucoup de familles, on parle peu des épisodes les plus sombres, ou alors par fragments. Les souvenirs arrivent par allusions, par noms de quartiers, par dates, par objets. Une cave. Une valise. Une photo disparue. Une maison quittée. Une traversée. Une absence. Une sirène. Chaque génération reçoit un récit incomplet, mais elle comprend l’essentiel : quelque chose d’irréparable a eu lieu, et ce quelque chose continue à gouverner des comportements présents. Le Liban transmet ainsi des mémoires amputées, des douleurs sans mode d’emploi, des peurs qui n’ont pas toujours trouvé leurs mots.

Cette transmission a des conséquences profondes. Elle façonne le rapport au temps. Dans les sociétés apaisées, on projette, on planifie, on investit dans le long terme avec un minimum de confiance. Au Liban, le futur a souvent été un luxe. On prévoit, bien sûr, mais on prévoit contre la possibilité de l’effondrement. Le court terme dévore l’horizon. La crise économique, l’explosion du port, les vacillements sécuritaires répétés, les affrontements régionaux qui débordent sur le pays, tout cela a conforté une idée terrible : il n’existe pas de sol stable. Et lorsqu’un peuple cesse de croire à la continuité, il développe une relation inquiète avec l’avenir.

C’est pourquoi la guerre, au Liban, ne produit pas seulement des ruines visibles. Elle modèle des caractères, des éducations, des ambitions, des départs. Elle pousse à l’exil autant qu’elle nourrit l’attachement. Elle fabrique des adultes prématurés, des parents hypervigilants, des jeunes gens partagés entre l’envie de partir et la culpabilité de laisser derrière eux une terre aimée jusque dans sa brutalité. Elle pénètre jusqu’aux choix les plus intimes : où vivre, avec qui se marier, quand avoir des enfants, faut-il construire, faut-il revenir, faut-il encore croire à ce pays.

Et pourtant, il faut se garder d’un contresens. Dire que nous sommes tous des enfants de la guerre ne signifie pas que la guerre nous résume. Ce serait lui accorder une victoire supplémentaire. Le Liban n’est pas seulement une société traumatisée ; c’est aussi une société d’intelligence, de culture, de raffinement, d’ironie, de création et de liens. Mais il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que cette vitalité s’est souvent développée non pas à l’abri de la violence, mais contre elle. Le talent libanais lui-même porte parfois la marque de cette tension. Il y a dans notre élégance sociale, dans notre goût de la conversation, dans notre capacité à improviser, quelque chose qui relève à la fois de l’art de vivre et de l’art de survivre.

Le plus tragique, peut-être, est que cette condition intergénérationnelle a fini par banaliser l’inacceptable. Nous avons appris à reprendre le cours des choses trop vite. À rouvrir les commerces après les frappes. À commenter les drames avec précision puis à passer au sujet suivant. À intégrer l’exception dans la routine. Ce n’est pas de l’indifférence. C’est une forme d’autodéfense psychique. Mais cette normalisation du désastre pose une question morale et politique redoutable : que devient un pays lorsqu’il s’habitue à ce qui devrait le révolter durablement ?

La réponse se lit dans notre vie publique. Le Liban peine à construire un récit national cohérent parce qu’il n’a jamais vraiment affronté ses guerres. Il les a traversées, contournées, recyclées, instrumentalisées. Il ne les a ni jugées ni digérées. L’absence de mémoire commune n’a pas effacé les blessures ; elle les a rendues souterraines, mobiles, disponibles. Dès lors, chaque génération croit ouvrir une page nouvelle alors qu’elle hérite souvent d’un texte à peine interrompu. Les acteurs changent, les slogans évoluent, mais les mécanismes de peur, de loyauté forcée, de fragmentation et de dépendance reviennent.

C’est là que l’édito rencontre le politique. Tant que le Liban ne regardera pas clairement en face cette vérité intergénérationnelle, il continuera à traiter les crises comme des accidents et non comme les symptômes d’une structure malade. Il continuera à demander à ses citoyens de tenir, toujours tenir, sans leur offrir la seule chose qui compte vraiment : la perspective crédible d’une vie qui ne soit pas organisée autour de la menace.

Il faudrait un immense travail de vérité. Non pas une rhétorique compassionnelle de plus, mais une reconnaissance lucide de ce que des décennies de violence ont fait aux corps, aux familles, aux institutions et aux imaginaires. Il faudrait admettre que la guerre ne détruit pas seulement des immeubles ; elle déforme le rapport à l’autre, à l’État, à la confiance, à la durée. Il faudrait comprendre que la reconstruction d’un pays commence aussi par la reconstruction d’une sécurité intérieure au sens le plus profond : la possibilité, enfin, de ne pas transmettre la peur comme héritage principal.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Un pays digne de ce nom ne devrait pas avoir pour lien intergénérationnel majeur la mémoire du danger. Il devrait transmettre l’école, le droit, la stabilité, la confiance civique, le sentiment d’un avenir habitable. Au Liban, nous avons trop souvent transmis le réflexe d’alerte, l’art du repli, le soupçon, l’angoisse maquillée en humour. Nous avons appris à nos enfants à être forts avant même qu’ils aient eu le droit d’être insouciants.

Il reste pourtant une possibilité. Précisément parce que cette blessure est largement partagée, elle peut devenir un point de vérité commun. Peut-être le Liban se relèvera-t-il le jour où il cessera de se raconter uniquement à travers ses appartenances concurrentes pour reconnaître ce destin psychique collectif : nous avons été façonnés par la guerre, tous, d’une manière ou d’une autre. Ceux qui l’ont vécue directement. Ceux qui en ont reçu les séquelles. Ceux qui ont grandi dans les récits hachés, les départs, les deuils, les menaces et les recommencements.

Nous sommes tous des enfants de la guerre, oui. Mais cette phrase n’a de sens politique que si elle débouche sur une exigence : faire en sorte que la génération suivante ne le soit pas. Voilà la seule ambition qui mérite encore d’être dite nationale.

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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