Karim Saïd prépare une visite officielle aux États-Unis plus tard en novembre, avec des consultations prévues au Trésor américain, au Fonds monétaire international et auprès d’organismes de lutte contre la criminalité financière. Le gouverneur de la Banque du Liban en a informé le président Joseph Aoun jeudi 5 novembre. Le déplacement intervient alors que les discussions sur le redressement bancaire et la restitution des dépôts se poursuivent. Leur crédibilité se jouera sur une question que les rencontres internationales ne peuvent résoudre à la place des autorités libanaises : qui assumera les pertes, et dans quel ordre ?
Selon le compte rendu de l’Agence nationale d’information, Joseph Aoun et Karim Saïd ont abordé la politique monétaire, la stabilité financière et les consultations menées avec le gouvernement, le FMI et les banques commerciales sur le projet de loi de stabilité financière et de récupération des dépôts. Le gouverneur a également présenté ses récents échanges à Paris avec la Banque de France et sa participation à des discussions du G7 sur le financement du terrorisme et l’intégrité financière.
Aucune date précise n’a été annoncée pour le déplacement américain. Le communiqué ne fait état ni d’un accord final avec le FMI, ni d’un financement débloqué, ni d’un calendrier de remboursement des épargnants. L’objectif affiché est de restaurer la confiance internationale et de réintégrer pleinement le système financier mondial.
La confiance extérieure exige des comptes crédibles
La conformité financière et la lutte contre les circuits illicites comptent pour les relations des banques libanaises avec leurs partenaires étrangers. Elles ne déterminent toutefois pas, à elles seules, la valeur des actifs ni la capacité des établissements à restituer les dépôts. Une banque peut améliorer ses procédures sans avoir réglé son déficit de bilan. Le déplacement devra donc être apprécié sur ses deux volets, sans confondre reconnaissance diplomatique et assainissement financier.
Pour les déposants, le résultat utile serait une avancée documentée sur les pertes, les responsabilités et les moyens de paiement. Les expressions de confiance restent difficiles à évaluer tant que les règles de répartition ne permettent pas de calculer ce qu’un épargnant récupérera réellement, à quelle échéance et avec quelles garanties.
Le FMI place les actionnaires avant les déposants
La position publique du FMI offre un critère précis pour juger les propositions libanaises. Dans son communiqué du 18 septembre, le Fonds a demandé que la future loi respecte la hiérarchie des créances : les déposants ne doivent pas supporter de pertes avant les actionnaires et les créanciers de rang inférieur. Il a aussi lié les modalités de remboursement à la viabilité des banques et à la soutenabilité de la dette publique.
Cette exigence met directement à l’épreuve toute formule qui préserverait du capital bancaire tout en imposant d’emblée une réduction aux dépôts. Elle ne constitue pas une promesse du FMI de rembourser tous les comptes intégralement. Elle impose de regarder d’abord les ressources et les pertes des établissements, ainsi que les rangs juridiques concernés, avant de solliciter l’épargne des clients.
Le désaccord ne peut donc être réduit à une opposition entre un Fonds « sévère » et des autorités soucieuses de protéger les déposants. Une proposition se juge aussi à ceux qu’elle protège en premier. Si les propriétaires conservent une valeur économique tandis que les clients absorbent le déficit, la justification doit être exposée et confrontée à cette hiérarchie, banque par banque.
La BDL doit clarifier sa propre part
La Banque du Liban participe aux discussions en tant qu’autorité monétaire, tout en occupant une place centrale dans les créances inscrites au bilan des banques. L’évaluation de ce qui peut être récupéré auprès d’elle influence donc le calcul des pertes du secteur. Cette position rend particulièrement nécessaire une méthode transparente, contrôlable indépendamment, plutôt qu’un montant fixé par compromis entre institutions.
La restitution des dépôts suppose de distinguer les pertes des banques commerciales, les engagements de la banque centrale et les obligations de l’État. Regrouper ces postes sous une formule générale de « responsabilité collective » risque de masquer la contribution effectivement demandée à chaque acteur. Le déposant ne peut être le seul à connaître immédiatement le coût de la réforme, pendant que les autres contributions restent conditionnelles.
La critique de la BDL doit néanmoins s’appuyer sur ses actes et sur les textes disponibles. Le compte rendu de la réunion avec Joseph Aoun ne publie aucune nouvelle clé de répartition. Il serait donc abusif de lui attribuer, sur cette seule base, un accord secret avec les banques ou une décote désormais arrêtée.
Les retraits antérieurs donnent un premier test concret
Les préambules des circulaires intermédiaires 780 et 781, datées du 3 novembre, montrent en revanche un point sur lequel la BDL entend peser. Ils demandent que les montants déjà versés dans le cadre des circulaires soient pris en considération dans le calcul des futurs paiements en espèces prévus par la loi attendue sur les dépôts. Cette orientation, examinée dans notre analyse des nouvelles circulaires, est présentée au nom de l’équité et de l’absence de double comptage.
Éviter de payer deux fois une même somme est compréhensible. Le calcul devient contestable s’il assimile une somme débitée d’un compte en dollars à un remboursement intégral alors que le client a reçu des livres à une valeur fortement dégradée. Toute régularisation devra distinguer le débit comptable, la monnaie effectivement reçue et sa valeur au moment du versement. Sans relevé vérifiable pour chaque déposant, la règle pourrait consacrer une perte déjà subie au lieu de la mesurer.
Ces préambules ne suffisent pas à fixer le contenu de la future loi. Ils montrent néanmoins pourquoi le contrôle des méthodes importe autant que l’annonce d’un plafond ou d’un délai. La restitution dépendra de la définition du montant remboursable, pas seulement du chiffre affiché dans les déclarations politiques.
Le contribuable ne peut servir de variable d’ajustement
Une contribution publique éventuelle doit être examinée avec ses conséquences : dette supplémentaire, recettes affectées ou ressources retirées à d’autres dépenses. Le principe de soutenabilité rappelé par le FMI interdit de considérer l’État comme une réserve sans limite. Faire porter une charge sur le budget déplace son coût vers les contribuables et les usagers des services publics, dont beaucoup ne disposent pas de dépôts importants.
Les banques doivent, de leur côté, présenter ce que leurs actionnaires peuvent absorber et les capitaux nouveaux qu’ils sont prêts à engager. Leur retour à une activité normale ne peut reposer exclusivement sur des restrictions prolongées imposées aux anciens clients. L’assainissement suppose aussi de déterminer quels établissements sont viables et comment traiter les autres, dans un cadre légal respectant les droits de chacun.
Ce que les consultations américaines devront préciser
Les attentes portent d’abord sur des documents : une évaluation cohérente des pertes, des règles de contribution et de recapitalisation, puis un financement et un calendrier réalistes des restitutions. Les éventuelles contestations doivent pouvoir être examinées selon des critères publiés. Des soupçons sur certaines opérations ne permettent pas de déclarer indistinctement une catégorie de dépôts illégitime.
Lors de son point de presse du 1er octobre, le FMI avait rappelé plusieurs conditions pour parvenir à un accord technique : un cadre de résolution bancaire effectif, une loi appropriée sur le déficit financier, un budget et une trajectoire budgétaire soutenables, ainsi que des avancées de gouvernance. Le nombre de rencontres ne remplace pas la mise en œuvre de ces engagements.
La visite de Karim Saïd offrira une occasion de préciser les désaccords et les prochaines étapes. Pour convaincre au-delà des interlocuteurs institutionnels, la BDL devra rendre lisible la part demandée aux banques, à leurs propriétaires, à l’État et à elle-même. C’est à cette condition que le retour de la confiance pourra concerner aussi les clients dont l’argent reste immobilisé.


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