jeudi, janvier 22, 2026

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Bourj Hammoud: stockage de gaz, mémoire des catastrophes et faillite des outils de prévention

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Un quartier dense confronté à un risque industriel

À Bourj Hammoud, la controverse porte sur la présence et l’extension perçue d’installations de stockage de gaz de pétrole liquéfié et d’autres produits pétroliers dans un tissu urbain très serré. Le sujet est décrit comme explosif parce qu’il touche à la sécurité publique, pas seulement à l’activité économique. Les inquiétudes s’alimentent d’un même constat: le voisinage immédiat entre entrepôts, ateliers et immeubles résidentiels réduit les distances de sécurité et complique toute évacuation en cas d’accident.

Le risque ne se lit pas uniquement en termes techniques. Il se lit dans l’organisation du quartier. Quand les rues sont étroites, quand la densité est forte et quand les activités se superposent, le scénario d’un incident industriel prend une autre échelle. Les craintes exprimées insistent sur un point: un accident majeur ne resterait pas confiné. Il toucherait des habitants, des commerces et des infrastructures autour, avec un potentiel de propagation rapide.

Après 2020, la peur n’est plus abstraite

Depuis l’explosion du port de Beyrouth en 2020, la perception du risque industriel a changé dans tout le pays. Les habitants ne parlent plus de danger comme d’une hypothèse lointaine. Ils parlent d’un précédent. Cette mémoire collective est renforcée par d’autres drames plus anciens, dont une explosion survenue en 1989, souvent citée dans les conversations comme rappel que les catastrophes industrielles ne sont pas un événement unique.

Cette mémoire n’ajoute pas seulement de l’émotion. Elle change les exigences. Les habitants demandent des preuves, pas des assurances. Ils demandent des documents, des procédures, des contrôles et des plans d’urgence. Et surtout, ils demandent que les outils de prévention fonctionnent avant l’accident, pas après.

Transparence et surveillance: les griefs qui reviennent

Le dossier est présenté comme marqué par un déficit de transparence. L’inquiétude ne vient pas seulement de la présence d’une activité à risque. Elle vient de l’impression d’une extension sans explication publique suffisante, dans un contexte décrit comme pauvre en informations vérifiables sur les conditions de sécurité et la chaîne de contrôle.

Les craintes se cristallisent autour de questions simples, répétées par les riverains et relayées dans le débat. Existe-t-il un plan d’urgence public et connu. Les habitants savent-ils quoi faire en cas d’alerte. Les écoles et les commerces ont-ils un protocole. Les services de secours ont-ils un scénario d’intervention réaliste. Et ces scénarios tiennent-ils compte de l’encombrement des voies et du nombre de personnes présentes.

Ces interrogations renvoient à une critique plus large: au Liban, les outils de prévention existent souvent sur le papier, mais échouent dans l’application. Les inspections peuvent être irrégulières. Les sanctions peuvent être rares. Les responsabilités peuvent se diluer entre administrations. Et les exercices d’évacuation peuvent rester exceptionnels. C’est cette série d’échecs, accumulés, qui rend la population moins réceptive aux promesses.

Étude d’impact environnemental: une absence qui alimente le soupçon

La ministre de l’Environnement, Tamara El Zein, est citée sur un point direct: son ministère n’aurait pas reçu d’étude d’impact environnemental pour le projet au moment où elle s’exprime. Dans un dossier à risque, cette mention pèse lourd. Elle nourrit l’idée d’un chemin administratif incomplet, ou d’une procédure fragmentée.

La ministre ajoute une précision qui éclaire le nœud institutionnel. Les premières autorisations relèveraient d’autres autorités, comme le gouvernorat ou la municipalité. Ce partage peut être conforme aux textes. Il peut aussi produire une zone grise. Quand l’autorisation initiale n’est pas portée par la même institution que l’évaluation environnementale, le risque est celui d’un enchaînement non coordonné.

Or la prévention exige précisément l’inverse. Elle exige une vision unique. Elle exige un pilote qui rassemble les documents, vérifie la cohérence et impose des corrections avant tout élargissement. Sans ce pilotage, les outils de prévention deviennent des cases à cocher.

Habitants et associations: plaintes, collecte d’informations et demande de gel

Le dossier est suivi après des plaintes d’habitants et d’institutions. Paul Abi Rached, président de l’association Terre-Liban, explique que l’association s’est saisie du sujet à partir de ces plaintes, puis a cherché à documenter les capacités, les conditions de sécurité et les obligations légales.

Une demande revient avec insistance: suspendre toute extension supplémentaire tant que les exigences légales et environnementales ne sont pas vérifiées. Cette demande ne prétend pas trancher, en un jour, la compatibilité totale d’une activité industrielle avec le quartier. Elle vise d’abord à empêcher l’augmentation du risque pendant que la situation reste floue.

Ce point est essentiel pour comprendre la peur locale. Le sentiment dominant n’est pas seulement “il y a un danger”. C’est “le danger augmente, et personne ne nous montre comment il est maîtrisé”.

Les volumes avancés: un chiffre qui change l’échelle du débat

Le débat devient plus concret lorsque des ordres de grandeur sont avancés. Des informations présentées comme issues des éléments rassemblés par l’association évoquent des travaux de réhabilitation et d’extension depuis 2017, avec de nouveaux réservoirs et une hausse de capacité. Le chiffre cité est massif: un volume d’au moins 12 000 mètres cubes de gaz de pétrole liquéfié, en plus d’autres produits pétroliers, dans un tissu urbain jugé trop compact pour offrir des distances de sécurité suffisantes.

Ce type de chiffre agit comme un déclencheur social. Il rend le risque visible. Il impose des questions immédiates. Quelles sont les distances de sécurité effectives autour des réservoirs. Quels sont les dispositifs de détection. Quelles sont les barrières physiques. Existe-t-il des systèmes d’arrêt d’urgence. Existe-t-il un refroidissement ou une protection contre l’effet domino si un réservoir est touché. Et surtout, ces dispositifs sont-ils audités par une entité indépendante.

La prévention, dans ce contexte, ne se limite pas à l’équipement. Elle comprend aussi l’organisation. Un site peut être techniquement équipé mais vulnérable si les accès sont bloqués, si les hydrants ne sont pas opérationnels, si les secours ne peuvent pas se déployer rapidement, ou si les habitants ne savent pas comment évacuer.

Urbanisme: la question qui dépasse les normes techniques

Le cœur du conflit est aussi urbanistique. Des textes sont cités pour encadrer l’organisation de la zone industrielle de Bourj Hammoud et imposer des restrictions aux activités dangereuses dans l’espace urbain. L’argument mis en avant est clair: toute extension après l’adoption de ce cadre devrait s’y conformer pleinement.

Cette dimension change la nature du débat. Une norme technique peut dire comment stocker. Un plan d’urbanisme dit où stocker. Les deux ne se remplacent pas. Une installation peut respecter des conditions techniques et rester incompatible avec son environnement, si elle se situe au milieu d’un quartier trop dense.

Le dossier évoque aussi un texte technique souvent mobilisé pour justifier la situation. L’argument présenté est que ce texte fixe surtout des conditions de sécurité, sans constituer une autorisation d’aménagement ni une dérogation aux règles d’urbanisme. Cette distinction est décisive pour les habitants. Ils ne veulent pas entendre “c’est conforme techniquement” si la question de fond est “pourquoi ici”.

Les échecs des outils de prévention: quand la règle existe mais ne protège pas

Le débat à Bourj Hammoud met en lumière une fragilité libanaise bien connue: l’écart entre l’existence d’outils de prévention et leur efficacité réelle. La prévention repose sur plusieurs briques. L’évaluation préalable. L’inspection régulière. La transparence des plans d’urgence. La coordination des secours. La sanction en cas de non-conformité. Et l’information du public.

Or ces briques peuvent échouer de plusieurs manières. Une étude d’impact peut être absente, tardive ou incomplète. Des inspections peuvent être rares, ou annoncées à l’avance. Les sanctions peuvent être négociées, ou contournées. Le plan d’urgence peut exister sans être connu. Les exercices d’évacuation peuvent ne jamais avoir lieu. Enfin, la coordination entre municipalité, gouvernorat et ministères peut rester théorique.

Ces échecs ne sont pas des détails. Ce sont des facteurs de risque. Dans la mémoire collective post-2020, ils prennent un sens encore plus lourd. Les habitants ne demandent pas une promesse de sécurité. Ils demandent la preuve que la prévention est opérationnelle.

Responsabilités dispersées: municipalité, gouvernorat, administrations centrales

La manière dont la chaîne de responsabilité est décrite renforce le malaise. La ministre renvoie aux autorités compétentes pour les premières autorisations. Dans un dossier à risque, ce renvoi peut être interprété comme une réalité administrative. Il peut aussi être interprété comme une dilution.

C’est précisément là que l’outil de prévention échoue souvent. Quand plusieurs institutions sont compétentes, aucune ne se sent pleinement responsable du résultat final. Chacun contrôle une pièce. Personne ne contrôle l’ensemble. Le public, lui, ne distingue pas les compétences. Il voit seulement le danger et l’absence de réponse unifiée.

Les informations rapportées évoquent une demande de coordination renforcée, ainsi que l’idée d’un audit de risques actualisé. Un audit, ici, n’est pas un exercice académique. Il devrait répondre à des questions simples. Quelle capacité réelle. Quel niveau de conformité. Quels scénarios d’accident. Quel plan d’intervention. Quelles voies d’accès. Quel plan d’évacuation.

La demande centrale: arrêter l’extension, prouver la conformité, rendre le plan public

Les demandes formulées se structurent autour de trois axes.

Le premier concerne l’étude d’impact environnemental et la documentation préalable, surtout après la mention qu’aucune étude n’a été reçue au ministère au moment de la déclaration.

Le deuxième concerne l’audit de risques et la mise à jour de l’évaluation, avec une vérification sur site et une coordination interadministrative.

Le troisième concerne la suspension des extensions. Cette demande s’appuie sur une logique de précaution. Tant que les outils de prévention ne prouvent pas leur efficacité, augmenter le volume revient à augmenter la vulnérabilité du quartier.

Le dossier s’inscrit ainsi dans une équation simple. Le risque est perçu comme élevé. La mémoire des catastrophes est vive. Les outils de prévention sont jugés faibles. Et la transparence reste insuffisante, ce qui transforme un sujet technique en crise de confiance.

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Newsdesk Libnanews
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