À Nabi Chit, quarante familles accueillies dans une localité elle-même fragilisée
Environ quarante familles originaires du Liban-Sud ont trouvé refuge à Nabi Chit, dans la Békaa. Certaines y disposent de proches, d’autres ont choisi cette localité pour ses liens sociaux et politiques avec leur région d’origine. Ce choix ne signifie pas qu’elles ont retrouvé des conditions de vie stables. Les habitants de la commune supportent eux-mêmes les conséquences de la guerre et de la crise économique. La baisse du pouvoir d’achat a réduit l’activité commerciale, tandis qu’une partie de la population locale a quitté la région sans revenir. Les familles accueillies arrivent donc dans une localité dont les ressources et les possibilités d’emploi sont déjà limitées. La solidarité existe, mais elle ne remplace ni un revenu ni un dispositif durable de prise en charge.
Le déplacement vers la Békaa s’est poursuivi alors même que l’intensité des combats au Sud avait fluctué. La fragilité des arrangements de cessation des hostilités a dissuadé certaines familles de rentrer. D’autres ont préféré rester à proximité de parents capables de les aider. Le choix de la destination a parfois été influencé par des expériences difficiles dans d’autres villes et localités pendant l’exode. Le réseau familial et le sentiment de sécurité ont donc compté autant que la proximité géographique. Cette répartition des déplacés rend leur situation moins visible qu’un rassemblement dans un centre collectif : ils habitent des logements dispersés, parfois sans équipement suffisant, au milieu de communautés déjà confrontées à la pauvreté.
Deux cents dollars de loyer, cinquante dollars disponibles : le budget impossible d’Ahmad
Ahmad, déplacé originaire du Sud, doit payer 200 dollars au début de chaque mois pour conserver son logement. Au moment où il décrit sa situation, il ne dispose que de 50 dollars. Le manque immédiat atteint donc 150 dollars, avant même de prendre en compte l’alimentation, les médicaments, le transport ou l’éducation. Il a demandé qu’on l’aide à trouver du travail afin de pouvoir régler le loyer sans attendre les rappels du propriétaire. Sa situation montre que l’urgence ne se limite pas à l’hébergement initial : une famille peut avoir trouvé un toit et rester menacée de le perdre chaque mois. La perte d’activité provoquée par le déplacement rend les dépenses régulières beaucoup plus difficiles à supporter qu’une dépense ponctuelle.
Le propriétaire n’est pas présenté comme un bailleur disposant de ressources illimitées. Lui aussi dépend du loyer pour vivre et rappelle à Ahmad qu’il doit faire face à ses propres dépenses. La tension oppose ainsi deux ménages fragiles plutôt qu’un propriétaire prospère à un locataire démuni. Ahmad explique que son logement ne bénéficie que d’un éclairage rudimentaire fourni par le propriétaire. Cette précision, modeste en apparence, résume le décalage entre la notion administrative de logement et la réalité d’un habitat à peine équipé. Le coût de l’électricité vient s’ajouter au loyer, sans que le ménage puisse compter sur un revenu régulier pour couvrir l’ensemble.
L’électricité et le mobilier, deux besoins presque absents de l’aide d’urgence
Dans les villages d’accueil, le règlement des abonnements électriques est devenu un problème distinct de celui du logement. Un interlocuteur local explique que les moyens disponibles ne permettent pas de payer les abonnements des familles déplacées. Des démarches sont engagées auprès de donateurs pour financer des panneaux solaires. L’objectif serait de réduire une partie des dépenses récurrentes, mais aucun montant collecté ni nombre d’installations prévues n’est indiqué. Le recours à des équipements solaires ne constitue donc pas, à ce stade, un programme achevé. Il montre surtout que les acteurs locaux cherchent à remplacer des aides de fonctionnement, devenues difficiles à financer, par des solutions capables de limiter les factures.
Le dénuement se manifeste également à l’intérieur des logements. Certaines familles disposent de trop peu de meubles. Des matelas utilisés pendant une longue période sont devenus très usés et presque plaqués au sol. Cette situation révèle un angle souvent négligé du déplacement prolongé : obtenir une adresse ne garantit ni le confort minimal ni la possibilité de vivre dans des conditions acceptables. Les besoins ne s’arrêtent pas aux colis alimentaires. Ils concernent la literie, le chauffage à l’approche de l’hiver, l’accès aux médicaments et l’équipement de base. Or chaque dépense supplémentaire entre en concurrence avec le loyer. Une famille peut être contrainte de choisir entre se chauffer, se soigner et conserver son logement.
Des distributions alimentaires interrompues et des associations qui se renvoient la responsabilité
Des familles interrogées expliquent que la dernière aide alimentaire reçue par certaines d’entre elles remonte à environ deux mois. Cette indication ne permet pas de mesurer la fréquence des distributions pour tous les déplacés, mais elle révèle une rupture concrète de l’assistance pour les ménages concernés. Les associations contactées décrivent une réorientation des priorités vers le Liban-Sud, dans un contexte de ressources limitées. Les personnes déplacées qui demeurent dans la Békaa se trouvent alors dans une position paradoxale : elles ont quitté leur région d’origine en raison de l’insécurité, mais ne sont plus nécessairement situées dans les zones que les programmes d’aide privilégient.
Certaines associations signalent aussi des entraves et des difficultés dans l’exercice de leurs activités dans la Békaa. Elles évoquent une répartition géographique des interventions, chaque organisme étant censé couvrir des zones déterminées. Ce découpage peut faciliter la coordination lorsqu’il fonctionne, mais il crée des angles morts lorsque les besoins se déplacent plus vite que les programmes. Les acteurs interrogés décrivent des situations dans lesquelles chacun renvoie la responsabilité à un autre organisme. Aucun registre exhaustif des bénéficiaires non servis n’est fourni, et les organismes concernés ne sont pas tous identifiés. Il serait donc excessif d’affirmer que l’ensemble du dispositif humanitaire a cessé de fonctionner. Le problème documenté est plus précis : des familles installées dans certaines localités de la Békaa ne reçoivent plus l’aide attendue, tandis que les structures sollicitées invoquent le manque de moyens ou la délimitation de leurs zones d’intervention.
L’école sacrifiée : le fils d’Abou Ali travaille pour 350 000 livres par jour
Le déplacement a également interrompu des parcours scolaires. Certaines familles ne parviennent pas à inscrire leurs enfants en raison du montant des frais ou de l’absence de documents demandés par les établissements. Le cas d’Abou Ali, déplacé de Qatrani, illustre cette difficulté. Il n’a pas réussi à inscrire ses deux enfants. L’établissement fréquenté auparavant n’a pas fourni l’attestation nécessaire, en raison d’un ancien solde de frais scolaires impayés. La dette accumulée avant ou pendant le déplacement produit ainsi un nouvel obstacle : sans document, la famille ne peut pas effectuer normalement les démarches d’inscription dans un autre établissement.
L’un des fils d’Abou Ali a décidé de travailler dans un supermarché plutôt que de poursuivre sa scolarité cette année. Sa rémunération annoncée est de 350 000 livres libanaises par jour. Il contribue ainsi aux dépenses du foyer, au prix d’une interruption de ses études. Le montant quotidien ne suffit pas, à lui seul, à évaluer ses revenus mensuels : le nombre de journées travaillées n’est pas précisé. Il permet néanmoins de comprendre le mécanisme qui conduit à cette décision. Une famille privée de revenu doit arbitrer entre les dépenses immédiates et la continuité scolaire. L’emploi de l’enfant devient une réponse à la crise budgétaire du ménage, alors qu’il aggrave les risques de décrochage éducatif à plus long terme.
Pourquoi l’exil vers une région pauvre rend la solidarité plus difficile
Les familles déplacées ne s’installent pas dans un espace économiquement neutre. La Békaa et Baalbek-Hermel subissent elles-mêmes la baisse de l’activité, les effets de la guerre et la dégradation du pouvoir d’achat. Dans les villages d’accueil, des habitants ont perdu des revenus ou ont quitté leur domicile. Les commerçants voient leurs ventes diminuer. Les proches qui hébergent ou assistent les nouveaux arrivants doivent souvent partager des ressources déjà insuffisantes. Cette réalité distingue la solidarité immédiate d’une prise en charge durable. Un hébergement familial peut éviter quelques semaines de dépenses, mais il ne crée pas les moyens de financer les médicaments, l’école ou l’électricité pendant des mois.
La situation de Nabi Chit montre cette accumulation de fragilités. Les quelque quarante familles venues du Sud s’ajoutent à une population locale éprouvée. L’aide ne peut être évaluée uniquement en nombre de colis distribués. Elle doit aussi tenir compte de la capacité des ménages à trouver un emploi, de la disponibilité des logements et de l’accès aux services. Les données disponibles ne donnent pas le nombre total de déplacés dans l’ensemble de la Békaa. Il serait donc injustifié d’extrapoler le chiffre de Nabi Chit à toutes les localités. Ce cas permet cependant d’observer concrètement comment une crise de déplacement devient une crise des revenus et des services dans la région d’accueil.
Des chiffres utiles, mais aucune mesure globale de l’abandon
Trois données donnent une idée immédiate de la crise, sans prétendre la résumer. À Nabi Chit, l’enquête recense environ quarante familles venues du Sud. Ahmad doit trouver 150 dollars supplémentaires pour couvrir son seul loyer mensuel. Le fils d’Abou Ali accepte une rémunération quotidienne de 350 000 livres pour soutenir son foyer. Ces chiffres ne sont pas interchangeables : le premier mesure une présence locale, le deuxième un déficit de trésorerie individuel, le troisième le prix auquel un adolescent échange sa présence à l’école contre un revenu. Leur intérêt tient précisément à cette différence. Ils révèlent plusieurs dimensions d’un même déplacement prolongé, sans autoriser le calcul d’un taux général de pauvreté ou d’une moyenne régionale.
Il manque notamment un décompte consolidé des ménages déplacés installés hors des centres collectifs, une mesure des loyers effectivement payés et un suivi de la fréquence des aides reçues. Il manque aussi un état des enfants qui ont interrompu leur scolarité pour des raisons administratives ou financières. Ces absences ne doivent pas être comblées par des estimations inventées. Elles empêchent de mesurer l’étendue du phénomène et de comparer les localités. Elles compliquent surtout l’identification des familles qui échappent aux distributions parce qu’elles résident dans des logements privés, parfois chez des proches, et non dans des structures d’accueil visibles. Le problème de la cartographie de l’aide est donc également celui de la connaissance des besoins réels.
Une assistance conçue par territoires, alors que les besoins suivent les familles
Le point le plus préoccupant tient au décalage entre le lieu où se trouvent les déplacés et les zones prioritaires de l’aide. Les familles ont parfois choisi la Békaa pour éviter une nouvelle exposition aux combats ou pour rejoindre des proches. Les organismes humanitaires, de leur côté, expliquent concentrer leurs moyens sur le Sud. Cette divergence ne signifie pas que les besoins ont disparu dans les régions d’accueil. Elle indique que la carte des interventions peut cesser de correspondre à celle des personnes vulnérables. Une famille reste déplacée même lorsqu’elle ne vit pas dans un centre d’hébergement officiel ou lorsqu’elle s’est installée loin des secteurs les plus médiatisés.
Les témoignages recueillis décrivent des difficultés simultanées de logement, d’énergie, d’alimentation et de scolarisation. Ces besoins sont liés. Le non-paiement du loyer menace le logement ; le manque d’électricité rend la vie quotidienne plus coûteuse ; l’absence de revenu pousse un enfant à travailler ; l’interruption des distributions alimentaires accroît la pression sur un budget déjà insuffisant. Une réponse limitée à un seul poste de dépense risque donc de déplacer le problème plutôt que de le résoudre. Les informations disponibles ne permettent pas de chiffrer le coût total d’une prise en charge adaptée. Elles identifient néanmoins des situations précises qui devraient pouvoir être vérifiées par les organismes chargés de l’assistance.
À l’approche de l’hiver, les dépenses de chauffage risquent d’aggraver ces arbitrages. Les familles interrogées ne décrivent pas seulement un manque temporaire de colis. Elles parlent d’un quotidien dans lequel le revenu, le logement et l’école ne tiennent plus ensemble. Pour Ahmad, la première échéance reste le loyer de 200 dollars. Pour Abou Ali, elle est devenue la scolarité interrompue de ses enfants. Dans les deux cas, le déplacement se prolonge sans horizon de retour suffisamment sûr ni soutien régulier clairement identifié. Le contraste entre ces besoins et la réorientation géographique de l’aide explique pourquoi certaines familles du Sud installées dans la Békaa se retrouvent, de fait, hors des priorités d’assistance.


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