5 octobre 2026
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Dar al-Fatwa : la succession d’Abdel Latif Deriane se joue d’abord sur le terrain juridique

La succession d’Abdel Latif Deriane à Dar al-Fatwa dépend d’abord d’une bataille juridique. Décision du Conseil d’État, règles de vacance et éventuelle transition pourraient précéder toute élection. Amin Al-Kurdi occupe une position institutionnelle centrale, tandis que candidats, anciens Premiers ministres et équilibres arabes compliquent davantage encore la recherche d’un consensus.

Une succession qui ne se résume pas à une liste de candidats

La bataille autour de la succession du mufti de la République, Abdel Latif Deriane, est entrée dans une phase où le calendrier institutionnel compte presque autant que les rapports de force politiques. Depuis plusieurs semaines, les noms de candidats circulent, les anciens présidents du Conseil suivent le dossier et les équilibres de Dar al-Fatwa sont scrutés. Pourtant, le premier enjeu n’est pas encore de savoir qui remportera une élection. Il est de déterminer dans quelles conditions le poste pourrait devenir vacant et qui serait alors habilité à exercer les fonctions de mufti pendant la période séparant le départ de Deriane de l’élection de son successeur.

Le contentieux sur la prolongation du mandat de Deriane est donc au centre de l’équation. La décision attendue du Conseil d’État peut modifier le rythme de toute la succession. Les adversaires de la prolongation préparent en parallèle une bataille de recours et de contestations. Même un scénario qui semblerait politiquement réglé pourrait ainsi être remis en cause devant les juridictions compétentes. Cette dimension explique pourquoi les discussions sur un « mufti de transition » restent fragiles : une personnalité choisie par compromis politique ne peut s’installer durablement si le mécanisme utilisé pour la placer à la tête de l’institution est lui-même exposé à un recours.

Le dossier se distingue aussi par l’absence d’un candidat faisant consensus. Plusieurs personnalités religieuses disposent d’une implantation réelle, d’une expérience institutionnelle ou d’un réseau de relations. Mais chacune rencontre des réserves dans une partie du paysage sunnite. Cette dispersion donne davantage de poids au droit interne de Dar al-Fatwa. Faute d’accord politique rapide, le mécanisme institutionnel existant pourrait s’imposer de lui-même et placer le secrétaire de la fatwa, Amin Al-Kurdi, au centre d’une transition que certains acteurs auraient préféré organiser autrement.

Amin Al-Kurdi, la variable juridique qui bouleverse les scénarios

Le nom d’Amin Al-Kurdi ne doit pas être lu uniquement comme celui d’un candidat supplémentaire. Sa position institutionnelle lui donne une importance différente. En cas de départ d’Abdel Latif Deriane, le secrétaire de la fatwa est présenté comme celui qui pourrait exercer les fonctions de mufti en vertu du mécanisme interne applicable à la vacance. Un précédent est rappelé : après l’assassinat du mufti Hassan Khaled, le fonctionnement institutionnel avait déjà conduit le secrétaire de la fatwa à assurer les responsabilités nécessaires pendant la période de transition.

Cette donnée change la nature de la bataille. Si la prolongation du mandat de Deriane tombe, la question ne serait pas nécessairement : quelle personnalité les responsables politiques vont-ils choisir pour gérer la transition ? Elle pourrait devenir : le mécanisme institutionnel s’applique-t-il automatiquement ? Dans cette hypothèse, une grande partie des discussions sur la désignation d’une personnalité transitoire perdrait son caractère évident. Toute tentative de contourner la succession prévue par les règles internes risquerait d’ouvrir une nouvelle bataille juridique.

Al-Kurdi dispose en outre d’atouts qui dépassent sa fonction administrative. Les éléments disponibles font état d’un soutien familial, politique, religieux et populaire. La circulation récente de son image sur les réseaux sociaux a été interprétée comme l’expression d’un courant favorable à son rôle. Il est également indiqué que Riyad ne s’opposerait pas à son accession aux responsabilités, tandis que Damas ne serait pas hostile à cette hypothèse. Ces indications ne constituent pas des annonces officielles de soutien. Elles montrent surtout que son nom ne paraît pas provoquer, à ce stade, le rejet extérieur qui pourrait suffire à bloquer une candidature dans un dossier aussi sensible.

Fouad Siniora et l’idée d’une transition avant l’élection

Face à l’absence de consensus, une autre formule a pris de l’importance : instaurer une période transitoire avant l’élection du prochain mufti. L’ancien président du Conseil Fouad Siniora apparaît comme l’un des responsables les plus engagés dans cette réflexion. L’idée serait de confier temporairement Dar al-Fatwa à une personnalité connaissant son fonctionnement, disposant d’une expérience institutionnelle et capable de conduire une réorganisation interne avant l’ouverture d’une nouvelle étape.

Le profil recherché répondrait à plusieurs conditions. La personnalité transitoire devrait bénéficier d’un niveau suffisant de confiance. Elle devrait aussi être en mesure de mener une réforme de l’institution et une remise en ordre de son fonctionnement. Enfin, son âge ou un engagement explicite devrait empêcher que cette mission provisoire ne se transforme en tremplin pour sa propre candidature. L’objectif serait donc de séparer deux fonctions : remettre Dar al-Fatwa en ordre, puis organiser la compétition pour le poste de mufti.

Cette formule répond à une inquiétude réelle. Une élection organisée immédiatement dans un climat de confrontation pourrait transférer toutes les tensions actuelles au prochain mandat. Mais elle rencontre l’obstacle posé par le statut d’Amin Al-Kurdi. Si les règles donnent au secrétaire de la fatwa la responsabilité d’assurer les fonctions en cas de vacance, la désignation politique d’une autre personnalité pourrait être contestée. Siniora connaît particulièrement bien ce dossier. Il avait publiquement refusé en 2023 la prolongation du mandat de Deriane et l’avait appelé à ne pas s’engager dans une solution qu’il jugeait contraire à l’intérêt de la communauté.

Naguib Mikati mise sur Ali Assaf, sans créer de consensus

L’ancien président du Conseil Naguib Mikati apparaît dans un autre camp. Il soutient Ali Assaf, considéré comme appartenant à son cercle rapproché. Pour Mikati, l’arrivée d’Assaf à la tête de Dar al-Fatwa constituerait un gain politique évident : elle maintiendrait un interlocuteur proche à la tête de la principale autorité religieuse sunnite du pays, dans une période où les rapports de force internes à la communauté restent particulièrement sensibles.

Ce soutien n’a cependant pas suffi à transformer Assaf en candidat consensuel. Nawaf Salam ne semble pas favorable à cette option et les tentatives d’Abdel Latif Deriane pour rapprocher ses positions de celles du Sérail n’ont pas modifié cette réalité. Fouad Siniora exprime lui aussi des réserves sur une éventuelle accession d’Assaf au poste de mufti. Le soutien de Mikati devient ainsi ambivalent : il renforce la visibilité de son candidat, mais il peut également pousser d’autres acteurs à se coaliser contre une candidature perçue comme trop directement rattachée à un ancien président du Conseil.

Ali Assaf n’est toutefois pas décrit comme une personnalité isolée des réseaux arabes. Il a évolué pendant des années dans les cercles de décision et son nom ne paraît pas susciter d’opposition automatique auprès des représentations égyptienne et saoudienne. Il est aussi le fils du cheikh Ahmad Assaf, assassiné en 1982. Les critiques formulées contre lui doivent être présentées pour ce qu’elles sont : des appréciations de ses adversaires, et non des faits judiciaires établis.

Oussama Haddad, le candidat qui dispose d’une implantation populaire

Le cheikh Oussama Haddad appartient à une catégorie différente. Inspecteur des waqfs islamiques, son nom figure depuis plusieurs années parmi les candidats possibles. Son principal atout réside dans sa présence sociale et dans le réseau constitué par son activité religieuse et éducative. Il est décrit comme une personnalité charismatique, connue d’un grand nombre de familles beyrouthines, notamment à travers les générations de personnes ayant suivi son enseignement.

Cette implantation compte dans une élection qui ne peut être réduite aux seules décisions des dirigeants politiques. Dar al-Fatwa est une institution nationale, mais son environnement beyrouthin conserve un poids social important. Les familles, les religieux, les membres du Conseil supérieur islamique et les réseaux d’anciens élèves forment autant de relais susceptibles d’influencer la perception d’un candidat.

La popularité ne garantit pourtant pas l’élection. Un mufti doit gérer une institution religieuse, des équilibres politiques, des rapports avec l’État, des relations arabes et des dossiers internes souvent conflictuels. Les qualités nécessaires à la prédication ou à l’enseignement ne sont donc pas identiques à celles exigées par la direction de Dar al-Fatwa.

Fouad Zarrad, l’opposant interne qui a résisté à Deriane

Le cheikh Fouad Zarrad présente encore un autre profil. Il s’est imposé comme l’un des opposants les plus constants à Abdel Latif Deriane au sein même des structures de Dar al-Fatwa. Il a réalisé des percées lors des deux derniers scrutins et a longtemps incarné une opposition presque solitaire au mufti au sein du Conseil supérieur islamique, avant que le juge civil Hamza Charafeddine ne rejoigne le cercle des opposants.

Ses partisans mettent en avant son savoir religieux, son calme et sa capacité d’écoute. Ils considèrent qu’il dispose des qualités nécessaires pour diriger l’institution sans reproduire les conflits du mandat actuel. Son indépendance politique est également présentée comme un atout. Mais ce même trait peut devenir une faiblesse dans une compétition où les soutiens extérieurs et les réseaux politiques jouent un rôle considérable.

Des interlocuteurs estiment que son nom pourrait ne pas figurer en tête des préférences des représentations arabes précisément parce qu’il serait moins facile à intégrer dans les équilibres politiques habituels. Cette appréciation n’est pas une position officielle de ces capitales. Elle révèle cependant une tension fondamentale : faut-il privilégier une personnalité autonome ou un candidat disposant d’appuis politiques capables de stabiliser son mandat ?

Ahmed Kanaan, Bassem Itani et les candidatures qui restent en réserve

Le cheikh Ahmed Kanaan a également été évoqué. Son nom a toutefois été accompagné d’une campagne faisant état de soupçons portant sur des dossiers financiers et juridiques. Aucun élément disponible ne permet de transformer ces accusations en faits établis. Elles doivent donc rester présentées comme des allégations diffusées dans le contexte de la bataille de succession. Certains relient cette campagne aux relations difficiles entre Kanaan et Abdel Latif Deriane.

Le cheikh Bassem Itani a, lui aussi, émergé dans les discussions quelques semaines auparavant. Sa candidature semble avoir perdu de son élan, sans disparaître complètement. Dans une compétition aussi fragmentée, un nom considéré comme secondaire à un moment donné peut retrouver de l’importance si les principaux candidats se neutralisent mutuellement.

D’autres personnalités religieuses ont été citées, parmi lesquelles les juges religieux Abdel Rahman Al-Maghrabi et Mohammad Al-Naqri, ce dernier étant présenté comme soutenu par Fouad Siniora, ainsi que le cheikh Ahmad Darwish Al-Kurdi. Leur présence montre que le réservoir de candidats reste large. Elle confirme surtout qu’aucune personnalité n’a encore réussi à transformer une candidature possible en solution collective.

Nawaf Salam garde ses distances

La position du Premier ministre Nawaf Salam est l’un des éléments les plus importants du dossier. Abdel Latif Deriane a cherché au cours des dernières semaines à améliorer ses relations avec le Sérail et à obtenir une intervention susceptible de modifier le rapport de force. Ces démarches n’ont pas produit de changement visible. La relation reste froide et Salam ne paraît pas disposé à utiliser la présidence du Conseil pour imposer une issue favorable au mufti.

Cette retenue est significative. Les présidents du Conseil occupent une place importante dans les équilibres entourant Dar al-Fatwa. Mais intervenir directement dans la succession exposerait Nawaf Salam à l’accusation de politiser davantage une institution déjà traversée par de fortes rivalités. À l’inverse, rester totalement en retrait laisse davantage de champ aux anciens présidents du Conseil, aux réseaux religieux et aux influences extérieures.

Naguib Mikati soutient Ali Assaf. Fouad Siniora travaille sur des scénarios de sortie et de transition. Hassan Diab paraît beaucoup plus éloigné du dossier, notamment en raison de ses rapports passés avec Deriane. Le groupe des anciens présidents du Conseil n’agit donc pas comme un bloc homogène. Cette fragmentation rend plus difficile toute solution préparée à l’avance.

Riyad, présente par son poids même lorsqu’elle affirme ne pas choisir

La dimension saoudienne est probablement la plus paradoxale. Les responsables saoudiens affirment qu’ils n’entendent pas intervenir directement dans la sélection d’un candidat. Pourtant, l’acceptabilité d’un futur mufti auprès de Riyad compte dans les calculs des protagonistes. L’absence d’un veto peut devenir presque aussi importante qu’un soutien explicite.

Il ne s’agit donc pas nécessairement d’attendre que Riyad désigne un nom. Il s’agit plutôt de savoir quels candidats ne rencontreront pas d’opposition et quelle formule de transition pourra bénéficier d’un environnement arabe favorable. Dans le cas d’Amin Al-Kurdi, les informations disponibles font état d’une absence d’opposition saoudienne à son éventuelle prise de fonctions. Ali Assaf, de son côté, n’est pas présenté comme une personnalité provoquant un rejet automatique des représentations saoudienne et égyptienne.

Fouad Siniora peut connaître en détail les mécanismes de Dar al-Fatwa et être capable de rapprocher certains anciens présidents du Conseil. Il ne contrôle toutefois pas cette variable extérieure. C’est l’une des raisons pour lesquelles une solution qui paraît cohérente à Beyrouth peut rester suspendue à la manière dont elle sera reçue dans l’environnement arabe.

Une bataille pour l’institution autant que pour le poste

La succession d’Abdel Latif Deriane dépasse finalement la compétition entre plusieurs cheikhs. Elle met en jeu le fonctionnement même de Dar al-Fatwa après une période marquée par la controverse sur la prolongation du mandat, les tensions avec une partie des anciens présidents du Conseil et l’émergence d’une opposition interne. La question centrale est de savoir si l’institution passera directement d’un mufti à un autre ou si elle connaîtra une période de transition destinée à revoir son fonctionnement.

La formule transitoire possède une logique : éviter qu’une élection organisée dans l’urgence ne reproduise immédiatement les divisions existantes. Mais elle comporte aussi un risque juridique. Si les règles prévoient qu’Amin Al-Kurdi exerce les fonctions en cas de vacance, créer un autre mécanisme peut ouvrir une série de recours. Une transition conçue pour stabiliser Dar al-Fatwa pourrait alors produire l’effet inverse si sa légalité est contestée dès le premier jour.

L’autre difficulté est politique. Aucun des principaux candidats ne rassemble actuellement l’ensemble des acteurs. Ali Assaf dispose du soutien de Naguib Mikati mais rencontre des réserves importantes. Oussama Haddad bénéficie d’une implantation populaire mais doit convaincre sur la gestion institutionnelle. Fouad Zarrad dispose d’un parcours d’opposant interne et d’une réputation de sérieux religieux, mais son indépendance peut compliquer la constitution d’un bloc politique autour de lui. Ahmed Kanaan et Bassem Itani restent dans la course sans apparaître, à ce stade, comme des solutions consensuelles. Amin Al-Kurdi, enfin, peut se retrouver au centre du jeu avant même que les électeurs ne soient appelés à choisir.

La prochaine étape ne sera donc pas nécessairement l’élection du nouveau mufti. Elle pourrait être une décision juridique sur le mandat actuel, suivie d’une bataille sur l’interprétation des règles de vacance. Ce n’est qu’après ce passage que les rapports de force électoraux pourront réellement se clarifier. Dans cette succession, le droit ne constitue pas le décor de la politique. Il peut décider qui entrera le premier dans le bureau du mufti lorsque Abdel Latif Deriane n’y sera plus.

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