Au Liban, les mots vivent une seconde vie : une distorsion soignée qui les rend aussi étranges que comiques, parfois au-delà du ridicule. Parlons-en de ce « débat » qui, ailleurs, évoque lâart dâéchanger des idées dans le respect mutuel. Ici, un débat ressemble davantage à une arène de gladiateurs que lâon ose appeler « dialogue ». Alors que certains mots sâépanouissent au contact dâidées variées, au Liban, ils deviennent synonyme de polémiques tapageuses où chacun est prêt à tout sauf à écouter lâautre. Lâobjectif ? Ne pas résoudre des questions complexes, mais renforcer sa propre voix en hurlant plus fort que les autres.
Dâailleurs, ce spectacle est bien visible dans les échanges publics, en particulier à la télévision, où certains « débats » dégénèrent régulièrement en véritables pugilats. Ce qui devrait être un dialogue devient une joute oratoire agressive, et il nâest pas rare de voir les participants abandonner toute forme de courtoisie pour se lancer dans des attaques personnelles. Les téléspectateurs assistent alors, amusés ou consternés, à des scènes dignes dâune arène, où lâobjectif semble davantage de démolir son opposant que de défendre un argument.
Prenons maintenant le terme « homme politique » : en théorie, un homme politique est là pour représenter le peuple et servir lâintérêt commun. Une notion noble, nâest-ce pas ? En pratique, lâhomme politique libanais semble comprendre la politique comme lâart de servir⦠non, pardon, de se servir. Les caisses de lâÃtat deviennent un buffet ouvert ; la transparence et la redevabilité, de simples suggestions sans intérêt. Dans les moments de rare sincérité, ils vous diront que leur « mission » est sacrée. Un sacrifice, certes, mais visiblement au détriment de la population.
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Les exemples ne manquent pas. Le terme « institution », par exemple, qui évoque des entités stables, dignes, au service de la société. Chez nous, une institution est souvent une sorte de musée de lâimmobilisme où chaque décision, même la plus banale, doit passer par des labyrinthes de paperasse. Imaginez une institution qui prendrait trois mois pour approuver lâachat dâampoules pour ses propres couloirs. Ah, mais câest ça, le charme de lâadministration libanaise : lâefficacité nâest quâun mirage.
Le mot « réforme » est également devenu un terme de campagne, un joli mot utilisé pour promettre des changements à la veille dâune élection. En réalité, câest une notion aussi abstraite quâune Åuvre dâart contemporain. Tous les quatre ans, le mot « réforme » refait surface, fraîchement dépoussiéré et jeté en pâture aux électeurs comme un os bien mastiqué. Nos leaders, au passage, sâempressent de clarifier quâils sont des réformateurs engagés â mais toujours contre un système dont ils font eux-mêmes partie. Lâironie, évidemment, nâéchappe à personne.
Quant à « sécurité sociale », voilà un concept au potentiel comique sans égal. Ailleurs, la sécurité sociale protège les citoyens en leur offrant des soins, des assurances, et une stabilité minimale. Au Liban, il sâagit plutôt dâune blague à demi-amusante, prononcée dans des moments de grande détresse. Ici, sécurité sociale rime avec « système bancal », une machine infernale où les services de base sont un privilège réservé aux chanceux.
Dâailleurs, en parlant de privilèges, le terme « privilège » au Liban nâa rien à voir avec une position de choix découlant de mérites ou dâefforts. Non, ici, le privilège est une tradition familiale. Ãtre fils de, cousin de, ou simplement avoir un nom reconnu suffit pour ouvrir des portes que des citoyens ordinaires ne pourront même jamais apercevoir. La méritocratie, une douce utopie importée de lâOccident, est un mirage lointain qui fait sourire ceux qui ont bien compris que la réussite se transmet bien plus facilement par le nom que par le talent.
Passons à un autre mot important dans le lexique libanais : « développement ». Là où ce mot implique une amélioration continue, chez nous, il est synonyme de retard technologique soigneusement cultivé. Les infrastructures tombent en ruine, mais le « développement » est toujours dans la bouche des responsables. Et que dire de la gestion des ressources ? Le « développement » au Liban consiste en une dilapidation des fonds, parsemée de quelques réalisations anecdotiques servant de preuves que « les choses avancent ». Si avancer signifie courir en rond, alors oui, nous avançons très bien.
Finalement, parlons de « justice ». Dans la plupart des pays, ce mot incarne un idéal de droiture et dâéquité. Mais au Liban, la justice est un échiquier où les pièces avancent au gré des alliances. Ici, la loi est élastique, prête à sâétirer ou se rétracter selon le profil de celui qui la transgresse. Un citoyen lambda nâa quâà respirer un peu trop fort pour sâattirer des ennuis, tandis que dâautres, protégés par des armures dâinfluence et dâargent, ne connaissent ni les barreaux ni les poursuites. Quant à ceux qui osent encore évoquer la « justice » pour dénoncer les abus, ils finissent souvent par devenir les victimes dâun système qui, en guise de réponse, applique lâart du silence.
Il nâest donc guère surprenant de constater un rejet croissant de la politique au sein de la population, un désintérêt alimenté par ce triste spectacle de « service » public où les acteurs principaux, plutôt que dâêtre au service du peuple, se servent tout court. Mais cette aversion a un coût considérable : elle asphyxie le débat de société et annihile toute notion de projet collectif. Le pays, privé de discussions constructives et de visions partagées, stagne. Les citoyens, lassés par ces mascarades politiques, se retrouvent sans plateforme pour faire entendre leurs préoccupations et leurs aspirations, et ce manque de dialogue envenime les frustrations. Résultat ? Le Liban nâavance pas.



