Près de cinq ans et huit mois après l’explosion du port de Beyrouth, le dossier judiciaire franchit une étape attendue depuis des années. Le juge d’instruction Tarek Bitar a clôturé ses investigations et transmis l’ensemble du dossier au procureur général près la Cour de cassation, le juge Jamal Hajjar, pour qu’il rende son avis sur le fond, formule ses observations et précise ses demandes concernant les personnes mises en cause qui ont été interrogées depuis le début de l’année 2025 sans qu’une décision n’ait encore été prise à leur sujet. Selon la NNA, le dossier compte 70 mis en cause.
Cette décision ne signifie pas encore la fin de la procédure, ni un jugement imminent. Elle marque en revanche la fin de la phase d’instruction menée par le juge Bitar, c’est-à-dire la période durant laquelle le magistrat rassemble les éléments, interroge les suspects, confronte les versions et fixe le périmètre des responsabilités possibles. Dans un dossier aussi sensible, bloqué pendant de longs mois puis relancé, cette clôture a une portée à la fois judiciaire et politique. Elle signifie que le magistrat estime avoir suffisamment avancé pour passer à l’étape suivante.
Une enquête devenue le symbole de l’impunité libanaise
L’explosion du 4 août 2020 reste l’un des événements les plus traumatiques de l’histoire contemporaine du Liban. Des centaines de tonnes de nitrate d’ammonium stockées dans le port ont explosé, provoquant une déflagration qui a tué plus de 200 personnes, blessé plus de 6 000 habitants et ravagé de larges secteurs de la capitale. Des ONG de référence, comme Human Rights Watch, évoquent au moins 218 morts, plus de 7 000 blessés et plus de 300 000 déplacés. L’explosion est largement considérée comme l’une des plus puissantes explosions non nucléaires de l’histoire récente.
Explorez la carte en direct des evenements et points de situation.
Très vite, l’enquête a dépassé le cadre d’un simple dossier pénal. Elle est devenue un test pour l’État libanais, sa justice et sa capacité à établir une chaîne de responsabilités dans une affaire mêlant administration portuaire, douanes, services de sécurité, magistrature et responsables politiques. Plusieurs organisations de défense des droits humains ont estimé que les autorités libanaises avaient, au fil des années, bloqué ou entravé la manifestation de la vérité en protégeant des responsables de haut rang contre les interrogatoires, les poursuites et les arrestations.
Pourquoi le juge Bitar a tant tardé à arriver à cette étape
Le nom de Tarek Bitar est devenu central dans ce bras de fer judiciaire. Nommé après le dessaisissement du premier juge chargé du dossier, Fadi Sawan, il a tenté d’élargir l’enquête à des responsables politiques et sécuritaires de premier plan. Cette démarche a déclenché une avalanche de recours, de demandes de dessaisissement et de contestations procédurales. En janvier 2023, après une longue suspension, Bitar avait relancé l’enquête, ordonné des remises en liberté et prévu de nouvelles inculpations. Cette reprise avait alors déclenché une confrontation ouverte avec le parquet général de cassation de l’époque, dirigé par Ghassan Oueidate, qui avait contesté sa légalité et ordonné la libération de tous les détenus restants dans le dossier.
Cette paralysie a nourri, pendant des années, la colère des familles de victimes. À chaque anniversaire du 4 août, les proches ont dénoncé l’enlisement du dossier. Amnesty International et Human Rights Watch ont régulièrement rappelé que, cinq ans après les faits, la justice libanaise n’avait toujours pas livré de vérité complète ni permis d’établir clairement les responsabilités pénales et politiques. La reprise de l’instruction en janvier 2025, mentionnée par Human Rights Watch, avait donc été perçue comme une relance réelle, même prudente, d’un dossier longtemps considéré comme pratiquement gelé.
Ce que signifie exactement le renvoi au procureur général
La transmission du dossier au procureur général près la Cour de cassation correspond à une étape classique de la procédure pénale libanaise. Le juge d’instruction clôt son travail, puis communique le dossier au ministère public pour qu’il formule ses conclusions écrites. Le procureur peut émettre un avis, demander des suites particulières, soutenir certaines poursuites ou encore formuler des observations sur les personnes mises en cause. Le code de procédure pénale libanais prévoit que le procureur général peut consulter le dossier et émettre ses conclusions, que le juge d’instruction peut ensuite accepter ou rejeter. En cas de désaccord, le parquet peut contester devant la chambre d’accusation.
Dans le cas précis du port de Beyrouth, la NNA précise que le juge Jamal Hajjar doit désormais rendre son avis sur le fond et ses demandes concernant les personnes interrogées depuis le début de 2025 sans qu’une décision n’ait encore été prise. Cette précision est importante. Elle signifie que, pour une partie des mis en cause, l’instruction a progressé au point de nécessiter maintenant une position formelle du parquet sur leur statut procédural. En d’autres termes, le dossier n’est plus seulement dans une logique d’auditions et de collecte. Il entre dans celle des choix judiciaires.
Quelle est la suite de la procédure
La prochaine phase dépendra donc de l’avis du procureur général. Une fois cette étape franchie, le juge Bitar pourra rendre sa décision de clôture sur le fond pour les personnes poursuivies. Concrètement, cela peut déboucher, selon les cas, sur un non-lieu pour certains, sur un renvoi pour jugement pour d’autres, ou sur une mise en accusation dans le cadre déterminé par la juridiction compétente. Si le parquet s’oppose à certaines orientations du juge, la chambre d’accusation peut être saisie pour trancher. Le texte du code de procédure pénale libanais montre bien que cette étape n’est pas purement formelle : elle peut encore ouvrir de nouveaux contentieux procéduraux.
Autrement dit, la clôture de l’instruction n’équivaut pas encore à une condamnation, ni même à un procès immédiat. Mais elle réduit la marge de dilution du dossier. Après des années de recours et d’obstacles, elle oblige désormais les institutions judiciaires à se positionner plus clairement. Le risque reste toutefois réel de voir surgir de nouveaux recours, de nouvelles querelles de compétence ou de nouvelles pressions politiques, tant le dossier touche des centres de pouvoir encore actifs au Liban. Cette lecture est une déduction fondée sur l’historique procédural du dossier et sur les blocages observés depuis 2021.
Pourquoi cette étape compte politiquement
Le dossier du port ne concerne pas seulement des responsabilités individuelles. Il touche à la question plus large de la responsabilité de l’État. Human Rights Watch estime que l’explosion résulte d’un manquement des autorités à protéger le droit à la vie et a mis en cause l’éventuelle implication de hauts responsables politiques et sécuritaires. C’est ce point qui a rendu l’enquête si explosive sur le plan interne : établir les responsabilités ne revient pas seulement à désigner des exécutants ou des cadres intermédiaires, mais à déterminer qui savait, qui a été averti, qui s’est abstenu d’agir et qui a ensuite freiné la justice.
Dans ce contexte, la clôture de l’instruction par Tarek Bitar peut être lue comme une tentative de verrouiller son travail avant une nouvelle phase plus contradictoire. Elle crée un moment de vérité judiciaire. Soit le dossier progresse enfin vers des décisions de fond, soit il retombe dans les blocages procéduraux qui l’ont longtemps paralysé. Pour les familles des victimes, cette étape ne vaut pas encore justice. Mais elle rompt avec l’impression d’immobilité totale qui dominait depuis des années.
Un dossier encore loin de son épilogue
Le point central, ce lundi, est donc simple : l’enquête n’est pas finie au sens judiciaire complet du terme, mais l’instruction, elle, est close. Le dossier passe maintenant entre les mains du procureur général de cassation pour avis et réquisitions. Ensuite viendront les décisions de fond sur les mis en cause interrogés depuis 2025, puis, selon la trajectoire procédurale retenue, les renvois, les contestations ou les actes préparant le jugement. La question n’est plus de savoir si le dossier avance encore, mais s’il avancera jusqu’au bout.



