lundi, janvier 26, 2026

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Fadel Shaker face à la justice : déchéance, repentir et retour sous les projecteurs

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Un retour devant la justice après douze ans de cavale
Fadel Shaker est apparu pour la première fois devant le tribunal militaire de Beyrouth ce mardi 21 octobre 2025, après plus de douze ans de clandestinité. Le chanteur libanais, condamné par contumace en 2020 à 22 ans de prison pour avoir apporté son soutien à une organisation qualifiée de terroriste, a accepté de se rendre aux autorités dans le cadre d’un accord spécifique. Cet accord prévoit l’abandon des peines prononcées par défaut à son encontre, en échange d’un nouveau processus judiciaire, reposant sur des accusations distinctes portant notamment sur des crimes commis contre l’armée libanaise.

La séance de mardi a pris la forme d’une audience préliminaire d’interrogatoire. Elle s’est tenue à huis clos dans une salle sécurisée du tribunal militaire, en présence de ses avocats et de plusieurs représentants du parquet. Selon les sources judiciaires citées dans la presse libanaise, l’objectif de cette première audience est de permettre au juge d’instruction de déterminer si les charges retenues contre Shaker justifient une mise en accusation formelle ou une libération provisoire.

Fadel Shaker était jusqu’ici réfugié dans le camp palestinien d’Ein el-Hilweh, où il vivait dans une semi-clandestinité depuis les affrontements sanglants de juin 2013 à Saïda. Durant cette période, il était demeuré inaccessible à la justice libanaise, malgré plusieurs mandats d’arrêt et des condamnations pour ses prises de position publiques contre l’armée.

L’accord ayant permis sa reddition n’a pas été officiellement commenté par les autorités judiciaires, mais selon des informations relayées par des proches du chanteur, il aurait été conclu en coordination avec certains responsables sécuritaires afin de garantir une issue judiciaire conforme aux règles du droit, tout en tenant compte du contexte politique et religieux particulier de l’affaire.

De star de la pop à militant islamiste : la chute d’un symbole
Fadel Shaker, de son vrai nom Fadel Abdul Rahman Shamandar, est longtemps resté l’une des figures les plus populaires de la musique arabe contemporaine. Né à Saïda dans une famille modeste, il s’est imposé dès les années 2000 avec plusieurs titres à succès, notamment son tube de 2002 qui lui a assuré une renommée panarabe.

Artiste romantique au style vocal très expressif, Shaker s’est attiré un large public au Liban, en Égypte, en Jordanie et dans les pays du Golfe. Il était reconnu pour sa voix douce, ses chansons d’amour et sa proximité avec ses fans. Mais à partir de 2011, un virage brutal s’opère dans sa vie publique.

C’est à cette période qu’il commence à apparaître publiquement aux côtés du cheikh salafiste Ahmad al-Assir, prédicateur radical basé à Saïda, qui prône la confrontation frontale avec le Hezbollah et avec les institutions sécuritaires libanaises.

Fadel Shaker annonce alors son retrait de la musique, déclarant vouloir “se rapprocher de Dieu” et dénonçant l’industrie musicale comme “incompatible avec la foi véritable”. Cette transformation choque ses admirateurs et alerte les observateurs. À partir de là, il devient l’une des figures de proue du camp d’al-Assir, participant à plusieurs rassemblements islamistes et apparaissant dans des vidéos aux discours véhéments.

L’une de ces vidéos, diffusée sur YouTube durant les affrontements de juin 2013 à Saïda entre les partisans d’al-Assir et l’armée libanaise, le montre injuriant les militaires, les traitant de “chiens” et de “porcs”. Il affirme également détenir les cadavres de deux soldats libanais. Ces propos, jamais démentis, ont profondément marqué l’opinion publique et sont à l’origine de son inculpation initiale pour incitation à la haine et participation à une organisation armée.

Ein el-Hilweh : un refuge opaque pour les hommes en rupture d’État
Après l’échec du soulèvement mené par al-Assir et la reprise en main du secteur par l’armée libanaise, Fadel Shaker disparaît de la circulation. Il se réfugie dans le camp d’Ein el-Hilweh, principal camp palestinien du sud du Liban, où la sécurité est assurée par des factions internes et où l’État libanais ne peut intervenir directement.

Ce camp, théâtre de nombreuses tensions inter-palestiniennes, a longtemps été un refuge pour des figures en rupture avec les autorités libanaises. D’autres militants islamistes y ont trouvé protection, profitant de l’absence de contrôle centralisé pour échapper à la justice.

Fadel Shaker y aurait vécu dans une maison modeste, sous la protection d’une branche locale d’un groupe islamiste. Il n’a cependant jamais confirmé publiquement ses conditions de vie dans le camp.

Cette période de clandestinité n’a pas empêché l’artiste de continuer à s’exprimer, notamment via des réseaux sociaux. À plusieurs reprises, il a affirmé son innocence, accusé les médias d’avoir travesti ses propos, et plaidé pour une relecture de ses actes à la lumière du contexte politique confessionnel de l’époque.

Plusieurs médiations ont été tentées ces dernières années pour permettre un retour encadré de Shaker à la vie civile, mais elles ont échoué jusqu’à cet accord récent.

Réapparition artistique et polarisation médiatique
En juillet 2025, Fadel Shaker a publié, avec son fils Mohammad, un nouveau morceau musical sur YouTube. Cette chanson, au style pop arabe sentimental classique, a rencontré un immense succès, franchissant les 113 millions de vues en moins de deux mois.

Cette réapparition inattendue a provoqué une onde de choc dans le monde arabe. Si certains y ont vu un retour sincère de l’artiste à ses racines musicales, d’autres ont dénoncé une tentative cynique de réhabilitation publique, alors même que son statut judiciaire restait flou.

Plusieurs journalistes culturels et chroniqueurs ont critiqué les plateformes numériques pour avoir facilité la diffusion de contenus émanant d’un individu condamné pour faits graves. D’autres, au contraire, ont estimé que la séparation entre l’œuvre et l’auteur devait être maintenue, surtout en l’absence de jugement définitif.

La polarisation est particulièrement marquée au Liban. Certains médias libanais se sont montrés hostiles à tout retour sur la scène médiatique de Shaker, rappelant le souvenir douloureux des soldats tués en 2013. D’autres, notamment dans les cercles islamo-conservateurs, ont salué sa décision de “revenir sur le droit chemin”, soulignant son repentir religieux et sa volonté de coopérer avec la justice.

Dans les pays du Golfe, le morceau a été largement diffusé, sans que les autorités ne prennent position sur le passé de l’artiste.

Quel avenir judiciaire et personnel pour Fadel Shaker ?
La suite du processus judiciaire reste à définir. Après la première audience de cette semaine, le juge d’instruction militaire doit déterminer s’il y a lieu d’ouvrir un procès en bonne et due forme. Plusieurs chefs d’inculpation pourraient être retenus : incitation à la haine confessionnelle, participation à une milice armée illégale, menaces à l’encontre des institutions militaires.

Les avocats de Shaker entendent plaider la non-participation directe à des actes violents. Ils pourraient faire valoir que leur client n’a jamais porté d’arme ni participé personnellement à des combats, et que ses déclarations de 2013 relevaient de la provocation verbale.

Des discussions sont également en cours sur une éventuelle libération sous contrôle judiciaire, en attendant le jugement définitif. Cette option, si elle se concrétise, pourrait permettre à Shaker de poursuivre sa carrière musicale sous conditions.

Sur le plan personnel, Fadel Shaker continue d’affirmer publiquement son changement de cap. Il se présente comme un homme repenti, souhaitant tourner la page de l’extrémisme et renouer avec un public qui ne l’a pas totalement abandonné.

Cette situation soulève des questions plus larges sur les possibilités de réinsertion dans une société fragmentée, où les figures publiques peuvent tour à tour incarner la célébrité, la radicalisation, puis la rédemption. Dans un Liban encore secoué par les crises politiques, sociales et religieuses, le cas Shaker agit comme un révélateur des tensions collectives, entre mémoire des violences, soif de justice, et tentation de l’oubli.

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