Alors que le Liban poursuit ses pourparlers avec le Fonds Monétaire International (FMI) en juin 2025, le débat public autour des conditionnalités de l’institution se radicalise. Officiellement présenté comme un affront à la souveraineté nationale, le discours anti-FMI semble, à y regarder de plus près, largement relayé et amplifié par des médias liés aux sphères bancaires. Ce repositionnement discursif interroge sur la réalité des résistances à la réforme et sur la manière dont l’opinion est façonnée pour défendre des intérêts enracinés.
Un accord stratégique bloqué par une crise de transparence
L’accord en négociation avec le FMI vise à débloquer 3 milliards de dollars en échange de réformes économiques fondamentales. Il impose l’audit complet de la Banque centrale, la restructuration des banques commerciales, l’unification du taux de change et une réforme fiscale progressive. Ces mesures, si elles étaient appliquées, entraîneraient une réduction significative des marges de manœuvre des groupes bancaires libanais, historiquement protégés.
Plusieurs projets de loi, parmi lesquels la loi sur le contrôle des capitaux et celle sur la restructuration bancaire, stagnent au Parlement depuis deux ans. Or, ces textes visent précisément à mettre fin à l’opacité des opérations bancaires qui ont permis, depuis 2019, de bloquer l’accès des déposants à leurs fonds tout en maintenant les privilèges d’une minorité disposant de comptes à l’étranger ou de réseaux de pouvoir.
Médias économiques et fabrication du consensus anti-FMI
La critique du FMI occupe une place centrale dans les colonnes de certains journaux économiques et bulletins d’information à haute audience. Ces critiques mobilisent un vocabulaire de type nationaliste : le FMI y est décrit comme une « force étrangère », « néocoloniale », ou comme « le cheval de Troie de Washington ». Ce cadrage occulte largement le contenu technique des propositions de réforme.
Un examen plus attentif des actionnaires de ces médias révèle qu’ils sont liés, directement ou indirectement, à des groupes bancaires ou à des holdings contrôlés par d’anciens gouverneurs de la Banque centrale. Ils ont tout intérêt à maintenir un statu quo qui garantit l’impunité judiciaire pour les pertes bancaires et évite la restructuration des institutions financières les plus exposées.
Ainsi, une partie du discours public présenté comme une défense de la souveraineté nationale relève davantage d’une stratégie de diversion : éviter de remettre en cause les responsabilités du secteur bancaire dans la crise, en détournant la colère populaire contre le FMI.
Des réformes qui dérangent les équilibres établis
Le principal point de friction concerne la répartition des pertes du secteur bancaire. Le FMI insiste sur le fait que ces pertes – évaluées à près de 72 milliards de dollars – doivent être absorbées par les actionnaires et les grandes fortunes avant toute recapitalisation externe. Cette logique de justice économique rencontre l’opposition des élites financières, qui redoutent de devoir céder des actifs ou rendre des comptes sur des montages passés.
L’audit de la Banque centrale, autre exigence du FMI, mettrait au jour des pratiques de financement opaque entre la Banque centrale, certaines banques privées et l’État. Ce processus, déjà engagé mais freiné à plusieurs reprises, inquiète des responsables politiques et financiers dont la survie dépend d’un système de transferts croisés.
La critique de l’austérité – hausse de la TVA, fin des subventions, rationalisation des dépenses publiques – est aussi amplifiée sans être contextualisée. Or, ces mesures sont à replacer dans une logique globale de stabilisation monétaire et de reconstruction de la capacité d’action budgétaire de l’État. Elles peuvent être modulées si elles sont accompagnées de compensations sociales ciblées, ce que propose également le FMI.
Manipulations et instrumentalisations politiques
Le populisme économique s’est emparé du débat : plusieurs formations politiques, y compris issues du système traditionnel, se saisissent de l’impopularité du FMI pour se repositionner. Le Fonds est décrit comme le responsable de tous les maux, alors que ses réformes visent à corriger des déséquilibres structurels accumulés depuis les années 1990.
La rhétorique anti-FMI évite systématiquement la question du rôle des banques dans la crise actuelle. Très peu de médias interrogent la responsabilité des conseils d’administration des grandes banques dans les pertes massives, ou le rôle de certains gouverneurs dans la fuite des capitaux et la protection des clients privilégiés.
Un éditorial influent publié récemment accuse le FMI de vouloir « privatiser l’économie libanaise » alors qu’aucune de ses recommandations ne propose de telles privatisations. Ce genre de désinformation participe à créer un climat de peur, souvent au bénéfice de ceux qui souhaitent éviter toute remise à plat du modèle économique.
Des alternatives illusoires et diplomatie parallèle
Face au FMI, des figures politiques évoquent des « options alternatives » : soutien de la Chine, accords avec la Russie, partenariat énergétique avec l’Iran. Ces pistes, mises en avant par des groupes partisans, restent largement hypothétiques et idéologiquement marquées. Elles ne s’accompagnent d’aucune stratégie cohérente, ni de plan de financement crédible.
La rhétorique de la « résistance économique » utilisée par ces acteurs fait écho à une vision souverainiste déconnectée des réalités monétaires. Le Liban n’émet plus de dette viable, ses avoirs sont gelés, et sa monnaie est en chute libre. Dans ce contexte, le refus d’un cadre de négociation structuré apparaît davantage comme une stratégie d’enlisement que comme une voie de redressement.
Ce que propose réellement le FMI
Contrairement à ce que prétendent certaines sources, le FMI ne dicte pas un programme unique. Il demande une clarification des responsabilités, une transparence sur les comptes publics, une justice fiscale progressive et une restauration des capacités de l’État. Il encourage aussi la création de filets sociaux, la protection des petits déposants et la diversification économique.
Son programme peut être négocié, adapté, amendé. Ce qui manque, ce n’est pas la marge de manœuvre technique, mais la volonté politique d’affronter les réseaux d’intérêts qui ont fait de l’État une ressource à exploiter plutôt qu’un cadre de régulation.
En refusant d’assumer cette confrontation, les classes dominantes et certains relais médiatiques se contentent d’agiter l’épouvantail du FMI pour préserver un ordre économique délétère. Cette stratégie risque non seulement de prolonger la crise, mais aussi d’anéantir les chances d’un redressement durable.



