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Inflation en recul, crise intacte : comment les Libanais vivent un « rebond » qui ne se voit pas

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À Beyrouth, les enseignes rallument leurs vitrines, quelques restaurants de la côte disent avoir mieux travaillé durant l’été, et les hôtels parlent d’un « bon » mois d’août porté par le retour des expatriés. Mais derrière ces signaux ténus, les chiffres et les témoignages composent un tableau beaucoup moins flatteur. Les indicateurs macroéconomiques semblent moins mauvais qu’il y a un an, l’inflation ralentit, un indice du commerce de détail remonte légèrement, les eurobonds effleurent les 18 cents. Pourtant, dans les quartiers commerçants de la capitale comme dans les souks de Tripoli ou de Saïda, la sensation dominante reste celle d’une crise inchangée, voire figée.

Inflation en baisse, pouvoir d’achat toujours laminé

Un indicateur très suivi, élaboré par une association de commerçants de la capitale avec un grand établissement bancaire, permet de prendre la mesure de ce décalage. Pour le troisième trimestre 2025, ce baromètre du commerce de détail s’établit à 33,89 points, contre 33,13 au trimestre précédent, sur une base 100 fixée au quatrième trimestre 2019. La progression est réelle, mais elle reste infinitésimale au regard de la chute enregistrée depuis le début de la crise : en un an, hors carburants, le volume réel des ventes a encore reculé d’environ 8,5 %.
Dans le même temps, la dynamique des prix change de visage. Selon les données officielles reprises par ce même rapport, l’inflation annuelle s’est nettement tassée : elle atteint 15,06 % au troisième trimestre 2025, contre 32,92 % à la même période de 2024. D’un trimestre à l’autre, la hausse des prix ralentit également, passant de 2,76 % à 2,50 %. Pour un pays sorti d’une hyperinflation de fait, le mouvement est loin d’être anodin.
Mais ce reflux statistique ne se traduit guère dans la vie quotidienne. Les niveaux atteints les années précédentes ont déstructuré l’échelle des prix. Les loyers, les denrées importées, les médicaments, l’essence, les frais scolaires ou hospitaliers se situent désormais sur des plateaux si élevés que beaucoup d’indices officiels mesurent surtout la stabilisation d’un niveau devenu prohibitif pour une partie de la population. Les ménages qui ont vu leur salaire rester fixé en livres surévaluées, ou qui dépendent encore de rémunérations publiques largement érodées, se heurtent toujours aux mêmes arbitrages : renoncer aux loisirs, réduire les dépenses alimentaires, différer des soins.
Les auteurs du rapport sur le commerce de détail le soulignent d’ailleurs explicitement : en dépit du ralentissement de l’inflation, l’économie réelle reste, en valeur constante, en dessous de sa taille de 2019. Le pays demeure marqué par une combinaison de chômage élevé, d’entreprises fermées et de séquelles durables des conflits récents, notamment dans le Sud. Une amélioration arithmétique du rythme de hausse des prix ne suffit pas à recréer les conditions d’une reprise de la demande intérieure.

Un tissu productif exsangue

L’un des constats les plus préoccupants concerne l’appareil productif lui-même. Le même rapport, en s’appuyant sur des données d’organisations internationales, rappelle que près de 21 % des entreprises ont fermé définitivement leurs portes depuis le début de la crise, tandis qu’environ 15 % ont suspendu leur activité de manière temporaire. Les pertes d’emplois dans le secteur privé se comptent en dizaines de milliers, voire davantage, dans un pays qui ne dispose plus d’un système statistique pleinement opérationnel.
Dans les zones commerciales autrefois saturées de boutiques, la réalité de ce désastre microscopique se lit dans les vitrines vides, les rideaux métalliques abaissés et les panneaux « à louer » qui s’accumulent. Un propriétaire d’immeuble commercial voit se succéder des locataires de plus en plus fragiles, incapables de tenir au-delà de quelques saisons. Des commerces familiaux qui avaient résisté à la guerre civile, à l’occupation et aux cycles de dévaluation successifs, disparaissent aujourd’hui, asphyxiés par les charges en devises, la chute de la consommation et l’impossibilité d’accéder au crédit bancaire.
Le rapport sur le commerce de détail note que la légère hausse de l’indice au troisième trimestre 2025 doit beaucoup à un été jugé « acceptable » grâce aux dépenses des expatriés et à un début de redressement du tourisme. Mais, corrigée de ces effets saisonniers et du poste carburants, la tendance reste orientée à la baisse. En rythme annuel, les volumes de vente dans les secteurs non énergétiques continuent de reculer, signe que la demande locale n’est pas en mesure de prendre le relais.
Les mêmes analyses insistent sur le caractère profondément inégal de ce « mini rebond ». Les établissements liés aux services haut de gamme, aux loisirs ciblant la diaspora ou au tourisme international ont davantage profité du sursaut estival que les petits commerces de quartier. Dans les villes de province, loin des circuits de la consommation en devises, la contraction reste brutale. Dans de nombreuses régions, la fermeture d’une seule usine, d’un entrepôt de distribution ou d’un grand supermarché suffit à déstabiliser tout un bassin d’emplois.

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Fonctionnaires payés, mais pas rassurés

Dans ce paysage, la décision récente du ministère des Finances d’annoncer que les salaires et pensions de tous les agents publics – civils, militaires et retraités – avaient été intégralement transférés à la banque centrale et étaient disponibles dans les banques à partir du 27 novembre, pourrait apparaître comme un signe de normalisation. Officiellement, les soldes sont crédités en temps voulu, ce qui tranche avec les retards récurrents qui avaient marqué certaines périodes de la crise.
Pourtant, là encore, le ressenti diverge des communiqués. Les montants versés, souvent ajustés de manière partielle à la dépréciation de la monnaie, ne couvrent plus qu’une fraction des dépenses incompressibles. Surtout, la phrase « disponibles pour retrait » suscite la méfiance, tant elle a, par le passé, été contredite par la réalité des restrictions bancaires, des plafonds de retrait et des conditions imposées par chaque établissement. Le simple fait que l’État souligne la date de mise à disposition des soldes traduit la fragilité persistante de la relation entre le secteur public, les banques et leurs clients.
Le contraste est frappant : d’un côté, l’administration se félicite d’avoir pu honorer ses engagements envers ses employés, de l’autre, nombre de bénéficiaires convertissent aussitôt leurs paiements en billets ou en devises pour se prémunir contre un éventuel changement de règles. L’économie informelle en espèces, nourrie par cette défiance, demeure un trait central du paysage libanais, rendant plus difficile toute politique monétaire ou fiscale cohérente.

Une crise bancaire toujours sans solution claire

Au cœur de ce décalage entre chiffres en amélioration et réalité morose, la crise bancaire joue un rôle déterminant. Les autorités monétaires rappellent que la banque centrale travaille « de concert » avec le gouvernement pour restructurer le secteur, protéger les déposants et restaurer la stabilité. Le gouverneur, Karim Souaid, a récemment insisté sur le fait que les membres du conseil central disposent tous d’une voix égale, qu’aucun ne dispose d’un droit de veto et que l’institution fonctionne selon un esprit de collégialité. Il a tenu à souligner la qualité de sa relation avec son premier adjoint, présentée comme « solide et privilégiée », ainsi qu’avec l’ensemble des vice-gouverneurs.
Ce message vise clairement à répondre aux rumeurs de désaccords internes et aux critiques de certains commentateurs qui dénoncent un manque de transparence sur la gestion des pertes accumulées par la banque centrale. Le gouverneur dénonce des « campagnes de désinformation » qui, selon lui, alimentent un climat de négativité nuisible à la confiance des déposants et des investisseurs. La rhétorique officielle met en avant une double exigence : assurer la continuité de l’institution et élaborer, en parallèle, une solution ordonnée pour les banques commerciales et leurs clients.
Une autre voix, celle d’un ancien responsable financier, développe, dans une tribune très commentée, une analyse plus tranchée. Celui-ci estime que les pertes de la banque centrale – évaluées à plusieurs dizaines de milliards de dollars – ont été intégrées à tort dans le calcul de la « fameuse » « fuite de capitaux » et du trou global du système, alors qu’elles devraient, selon lui, être assumées par l’institution d’émission à partir de ses propres ressources. Il plaide pour que les déposants ne soient pas appelés à combler ces pertes et insiste sur la nécessité de distinguer, dans le traitement de la crise, entre liquidité et solvabilité des banques.
Ce même texte propose une feuille de route détaillée : reconnaissance intégrale des dépôts par les banques, mobilisation d’un fonds spécial de l’ordre de 10 milliards de dollars, alimenté par les réserves libres de la banque centrale et d’autres actifs, octroi de lignes de liquidité aux établissements en contrepartie de nantissements sur leur capital ou leurs biens, et remise en marche progressive du crédit au secteur privé. L’auteur estime que ce mécanisme permettrait de relancer le système sans recourir à une ponction massive sur les déposants ni à une cession des actifs publics ou de l’or.
Pour l’instant, ces propositions restent au stade du débat. Les associations de déposants, qui se sont organisées depuis plusieurs années au Liban et dans la diaspora, multiplient les initiatives. Un de ces collectifs a ainsi été reçu au palais présidentiel par des conseillers du chef de l’État. Ses représentants ont rappelé que la protection des déposants faisait partie des engagements solennels pris lors de l’entrée en fonction du président et ont mis à disposition leurs expertises juridiques et financières pour l’élaboration d’un plan de restitution des fonds. Les conseillers ont répondu qu’un dispositif « scientifique et légal » était en cours de préparation.
Mais sur le terrain, aucun mécanisme d’ensemble n’a encore été mis en œuvre. Chaque banque continue de gérer, selon ses contraintes propres, les retraits en espèces, les transferts à l’étranger et la conversion des anciens dépôts en « nouvelles » créances. Les mesures ponctuelles prises par la banque centrale, les circulaires visant à encadrer certains flux ou à harmoniser les pratiques n’ont pas suffi à dissiper l’impression de bricolage.

Des eurobonds qui remontent, un signal à relativiser

Sur les marchés, le Liban envoie pourtant quelques signaux interprétés comme positifs par certains acteurs. Les obligations souveraines en devises, longtemps asymptotiquement proches de zéro, se traitent désormais autour de 18 cents pour un dollar de valeur faciale. Cette remontée, relevée par plusieurs analyses financières, est associée à un changement de perception : la probabilité implicite d’une restructuration ordonnée, plutôt que d’un effacement désordonné, augmente légèrement aux yeux des investisseurs spécialisés.
Elle coïncide avec la tenue à Beyrouth d’un grand rendez-vous économique, présenté comme un retour de la capitale dans le circuit des conférences régionales. Ce forum, organisé à la mi-novembre, a réuni des responsables politiques, des banquiers et des représentants d’institutions financières arabes et internationales. En marge de l’événement, des dirigeants du secteur bancaire régional ont laissé entendre que la métropole libanaise avait vocation à retrouver une partie de son rôle historique de plate-forme financière, sous réserve d’une certaine stabilisation politique et d’un accord réaliste avec les créanciers.
Là encore, il convient toutefois de mesurer la portée de ces signaux. Un eurobond à 18 cents reste le titre d’un État en défaut profond, dont la capacité à honorer ses engagements dépend d’hypothèses très incertaines sur la croissance future, la discipline budgétaire et l’issue de la crise bancaire. Pour les habitants, la valeur de ces obligations, détenues pour beaucoup par des institutions et des investisseurs étrangers, demeure un indicateur abstrait. Elle ne dit rien, à ce stade, de la possibilité de récupérer un compte bloqué, de financer un prêt logement ou d’ouvrir une ligne de crédit pour une PME.

Un « rebond » réservé à quelques poches de l’économie

Les analyses qui accompagnent le rapport sur le commerce de détail soulignent d’ailleurs, avec prudence, que le terme d’« embellie » doit être manié avec précaution. Certes, la fréquentation touristique a progressé par rapport aux pires années de la crise, les flux de devises liés aux expatriés se sont accélérés durant l’été 2025 et certains secteurs – hôtellerie de haut niveau, restauration, événementiel – ont enregistré des chiffres d’affaires meilleurs qu’en 2024. Mais ces revenus profitent en priorité à des zones et à des catégories déjà partiellement insérées dans l’économie dollarisée.
Dans les quartiers populaires, la réalité demeure celle d’une économie de survie : petits emplois en espèces, transferts familiaux depuis l’étranger, ventes au détail à marge minimale, recours accru aux réseaux de solidarité confessionnels ou associatifs pour l’accès aux soins, à l’éducation ou à l’alimentation. Les fermetures d’entreprises et la contraction de la demande intérieure créent un effet de ciseaux : ceux qui avaient déjà un pied dans le secteur informel y basculent totalement, tandis que ceux qui en étaient protégés – fonctionnaires, salariés des grandes institutions – perdent progressivement les garanties dont ils bénéficiaient.
Les analyses macroéconomiques convergent sur un diagnostic : tant que la crise bancaire ne sera pas tranchée, que la question de la répartition des pertes entre l’État, les banques et les déposants restera en suspens, et que l’économie continuera à fonctionner largement en dehors des circuits formels, toute amélioration conjoncturelle restera fragile et inégalement répartie. L’inflation pourra continuer à se modérer, les indices sectoriels à remonter légèrement, les eurobonds à gagner quelques cents, mais pour la majorité des Libanais, le « rebond » restera un phénomène invisible, cantonné à quelques segments de l’économie et à quelques semaines d’été.

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