Dans un geste inédit qui souligne la gravité de la crise énergétique libanaise, les forces armées ont intercepté ce week-end le pétrolier Hawk III au large des côtes, empêchant son évasion après des soupçons de falsification de documents sur une cargaison de fioul russe. Cette opération, qui a entraîné l’arrestation de vingt-deux membres d’équipage et des blessures chez trois soldats, met en lumière un scandale plus vaste : des importations de carburant sanctionné par l’Occident, surfacturées jusqu’à 70 % et dissimulées sous des provenances fictives, ont coûté des dizaines de millions de dollars au Trésor libanais depuis 2023. Au cœur de cette affaire, des traders internationaux ont exploité la vulnérabilité d’un pays en faillite, aggravant une pénurie qui paralyse les centrales électriques et menace la stabilité sociale.
L’incident du Hawk III n’est que la pointe de l’iceberg d’un système d’importations opaque, où des navires russes ou ayant transité par des ports de la mer Noire atterrissent à Zahrani ou à Jiyeh, déguisés en cargaisons turques ou égyptiennes. Selon des documents internes consultés par des enquêteurs, ce pétrolier panaméen, battant pavillon de complaisance, avait chargé sa cargaison en Russie avant de couper ses signaux AIS et radio pour tenter de fuir les eaux libanaises. L’intervention de la marine, ordonnée par le ministère de l’Énergie et des Eaux, a permis de bloquer le navire à trente milles nautiques de la côte, évitant une perte supplémentaire estimée à sept millions de dollars pour une livraison facturée dix-huit millions, bien au-dessus du plafond de prix imposé par le G7 à quarante-cinq dollars le baril pour les produits pétroliers russes.
Ce raid naval, survenu dans la nuit du 13 au 14 septembre, intervient au moment où le Liban, sous le gouvernement de Nawaf Salam formé en février dernier, tente de redresser un secteur énergétique exsangue. Les coupures d’électricité, qui atteignent vingt-deux heures par jour dans certaines régions du sud et de la Bekaa, rappellent les tensions régionales exacerbées par le conflit israélo-hezbollah. Mais au-delà de la géopolitique, c’est un dysfonctionnement structurel qui est révélé : des appels d’offres ministériels laxistes, une absence de traçabilité des navires et une dépendance à des intermédiaires opaques ont ouvert la porte à ces pratiques frauduleuses.
Des cargaisons fantômes : la mécanique d’une escroquerie bien huilée
Depuis le début de 2023, au moins vingt tankers ont accosté dans les ports libanais avec des fiouls d’origine russe, dont soixante pour cent ont subi des transferts pompier-à-pompier (STS) en Méditerranée, une technique signalée comme un indicateur majeur d’évasion de sanctions par le Trésor américain. Ces opérations STS, souvent menées au large de la Turquie ou de l’Égypte, brouillent les pistes en mélangeant les cargaisons et en modifiant les certificats d’origine. Prenez l’exemple du TM Hai Ha 568, arrivé en juin dernier : ce navire vietnamien avait entamé son voyage en Russie en mai, mais ses papiers indiquaient une provenance égyptienne. Des analyses en laboratoire, commandées par le ministère, ont confirmé la qualité du fioul, mais pas son origine, laissant planer le doute sur une surfacturation potentielle de plusieurs millions.
Les méthodes sont précises et répétitives. Les traders, basés à Dubaï ou en Grèce, soumettent des offres aux appels d’offres du ministère de l’Énergie et des Eaux, promettant des prix compétitifs. Une fois le contrat signé, les documents de bord sont altérés : un manifeste initial mentionnant Novorossiysk devient un faux certificat de Mersin ou d’Alexandrie. Le fioul, vendu à un prix gonflé pour contourner le plafond G7, est déchargé dans les centrales de Zahrani, Deir Ammar, Zouk ou Jiyeh, alimentant les générateurs thermiques qui couvrent à peine quinze pour cent des besoins nationaux. En 2025, les importations russes ont représenté en moyenne douze mille quatre cents barils par jour, selon des données du ministère, un volume crucial pour un pays dont la production locale est quasi nulle.
Les acteurs impliqués forment un réseau tentaculaire. Iplom International SA, une société italienne, a fourni la cargaison du Minerva Antonia, partie de Russie le 25 juillet avec trente-trois mille huit cent quarante et un tonnes de fioul. Facturée dix-sept millions de dollars au Liban, elle valait neuf millions sept cent mille au prix sanctionné, soit une surcoût de soixante-dix pour cent. Sahara Energy Resources DMCC et BB Energy DMCC, deux entités dubaïotes, figurent parmi les fournisseurs récurrents, tandis que SR Navigation SA, basée en Grèce, opère les navires comme le Hawk III. Bahe Enerji, une firme azerbaïdjanaise créée en 2023, complète ce tableau, avec des liens soupçonnés vers des armateurs russes. Ces entreprises, souvent enregistrées dans des paradis fiscaux, bénéficient d’une opacité qui rend les poursuites judiciaires ardues.
Fawze Mechleb, un ingénieur libanais ayant signalé ces irrégularités dès juillet, dénonce une inertie administrative : « Cela fait deux mois que j’ai alerté les autorités, sans action ferme de leur part. » Son témoignage, corroboré par des analystes comme Marc Ayoub, pointe du doigt un ministère « aveugle » sur les itinéraires des navires, faute de logiciels de suivi souscrits – un outil coûtant dix-huit mille dollars par an que Beyrouth n’a jamais acquis. Sous le précédent cabinet de Najib Mikati, Walid Fayad, alors ministre de l’Énergie, avait supervisé ces importations urgentes pour pallier la pénurie, mais les mécanismes de contrôle étaient embryonnaires.
Le fardeau d’une crise énergétique héritée
Le scandale du carburant russe s’inscrit dans un contexte de désastre économique que le Liban traîne depuis l’explosion du port de Beyrouth en 2020. La dette publique, qui avoisine cent cinquante pour cent du PIB selon les dernières estimations du Fonds monétaire international, rend chaque dollar importé vital et vulnérable. Les subventions énergétiques, suspendues en 2022, ont laissé place à des achats au comptant en devises étrangères, exposant le Trésor à des manipulations. En 2024, les dépenses en carburant ont absorbé vingt pour cent du budget de l’État, soit environ quatre cents millions de dollars, pour un approvisionnement erratique qui force les ménages à recourir à des générateurs privés, gonflant les factures d’électricité à deux cent cinquante dollars par mois en moyenne à Beyrouth.
La dépendance aux importations russes remonte à 2021, quand un accord triangulaire avec l’Irak et des tiers a introduit des swaps de fioul, potentiellement incluant des produits moscovites. Ces arrangements, conclus sous pression pour relancer les centrales, ignoraient souvent les sanctions occidentales imposées après l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Le G7, regroupant les États-Unis, le Canada, le Japon, l’Allemagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni, a fixé un plafond de prix pour priver la Russie de revenus de guerre, mais des pays comme le Liban, non signataires, se retrouvent piégés dans les mailles du filet. Des experts comme David Tannenbaum, de Blackstone Compliance Services, soulignent que « les réglementations sur les sanctions interdisent aussi aux tiers de causer une violation, exposant armateurs et traders à des poursuites. »
Au sud du Litani, où les tensions avec Israël freinent les infrastructures, la fraude aggrave les disparités. À Tripoli, bastion sunnite, les coupures prolongées alimentent le mécontentement social, tandis qu’au Hezbollah, au sud chiite, les générateurs communautaires masquent à peine la pénurie. Le gouvernement Salam, dominé par une coalition fragile entre Amal, le Courant patriotique libre et les Forces libanaises, peine à imposer une transparence. Le 29 juillet dernier, le budget 2026 a été soumis au Parlement avec une allocation accrue pour l’énergie, mais sans clauses anti-fraude renforcées, malgré les alertes du FMI.
Réactions officielles : entre déni et mesures tardives
Le ministère de l’Énergie et des Eaux, dirigé depuis février par Joseph Saddi, a réagi avec prudence à l’égard du scandale. Dans un communiqué du 10 septembre, un porte-parole a admis l’arrivée de tankers russes depuis 2023, mais nié toute violation intentionnelle : « Une fois informés du plafond de prix, nous avons saisi le Conseil des ministres et pris des mesures correctives, incluant des modifications aux cahiers des charges pour protéger les fonds publics. » Saddi lui-même, sur son compte X, a tempéré : « Mon ministère attend toujours une indication judiciaire pour agir sur la relation contractuelle avec le fournisseur. »
Des enquêtes parallèles ont été lancées. La douane libanaise a ouvert une probe il y a plusieurs semaines sur des « incertitudes » dans les importations, sans détails supplémentaires. Le parquet général a reçu des dossiers sur le Hawk III et le TM Hai Ha 568, avec des livraisons bloquées pour tests en laboratoire. L’armée, impliquée dans l’interception, a infligé une amende douanière au navire rebelle, tandis que les vingt-deux marins arrêtés – majoritairement ukrainiens et russes – sont interrogés à bord. Ces arrestations, rares dans le secteur maritime libanais, pourraient déboucher sur des extraditions si des liens avec des réseaux d’évasion de sanctions sont prouvés.
Sous le cabinet Salam, des réformes ont été esquissées. Les contrats ont été amendés pour exiger la conformité aux sanctions internationales et l’installation de transpondeurs de suivi sur les navires, bien que l’abonnement au logiciel de monitoring reste en suspens pour raisons budgétaires. Le 5 septembre, lors d’une séance du Conseil des ministres, le Premier ministre a évoqué un « plan bouclier national » pour le contrôle des armes, mais les débats ont effleuré les vulnérabilités énergétiques, liant fraude et sécurité nationale. « Les réactions arabes et internationales à notre session du 5 septembre sont totalement positives », a déclaré Salam, soulignant un soutien régional pour stabiliser le secteur.
Pourtant, les critiques fusent. Des analystes comme Ayoub accusent le ministère d’un manque de cartographie des routes maritimes, tandis que Mechleb évoque un « gaspillage organisé des fonds publics ». Le Trésor américain, via son Office of Foreign Assets Control (OFAC), surveille de près ces flux : en 2023, deux figures libanaises ont été sanctionnées pour des contrats opaques via des firmes privées. Une extension à ce scandale n’est pas exclue, surtout après l’interception du Hawk III, qui pourrait alerter Washington sur les failles libanaises.
Implications immédiates : un secteur sous tension accrue
L’interception du Hawk III a des répercussions concrètes sur les approvisionnements immédiats. La cargaison, destinée à la centrale de Zouk, reste bloquée en rade, forçant Electricité du Liban à puiser dans des stocks d’urgence, réduisant la production de deux cents mégawatts. À Deir Ammar, près de Tripoli, les générateurs tournent au ralenti, aggravant les blackouts dans un nord déjà fragilisé par les flux de réfugiés syriens. Les prix du fioul sur le marché noir ont grimpé de quinze pour cent en vingt-quatre heures, atteignant mille deux cents dollars la tonne à Beyrouth, selon des observations sur les quais de Zahrani.
Les enquêtes en cours pourraient geler d’autres contrats. BB Energy et Sahara, visés par des audits internes, ont suspendu leurs soumissions aux prochains appels d’offres, prévus pour octobre. Le ministère Saddi prépare une révision des spécifications techniques, imposant des analyses isotopiques pour tracer l’origine du fioul – une méthode coûteuse mais infaillible, estimée à cinquante mille dollars par cargaison. Parallèlement, des négociations avec l’Irak pour des swaps alternatifs, excluant les produits russes, avancent, avec une première livraison attendue fin septembre via le port de Sour.
Sur le plan judiciaire, le procureur spécial aux crimes financiers examine les flux bancaires liés à Iplom et Bahe Enerji, croisant des virements de Dubaï vers des comptes libanais. Des perquisitions dans les bureaux de traders à Hamra pourraient survenir cette semaine, selon des sources proches du dossier. L’armée, renforcée par le plan du 5 septembre, étend son rôle à la surveillance maritime, avec des patrouilles accrues au large de Tyr pour intercepter d’éventuels STS illicites.
Ces développements soulignent les interconnexions entre énergie et sécurité. À Jiyeh, une centrale clé pour le sud, les réserves tombent à trois semaines, risquant des tensions locales si les livraisons ne reprennent pas. Le FMI, dans son rapport trimestriel du 1er septembre, note que ces fraudes érodent la confiance des donateurs, avec une aide conditionnelle de cinq cents millions de dollars gelée en attendant des réformes. Les importations alternatives, comme celles saoudiennes ou émiraties, coûtent vingt pour cent de plus, pesant sur un budget déjà amputé par l’inflation à cent vingt pour cent.
Enfin, les détails émergents sur le Minerva Antonia révèlent une surfacturation systémique : trente-trois mille tonnes facturées à trois cent mille dollars la tonne, contre cent quatre-vingt mille au plafond G7. Des documents internes du ministère, datés d’août, montrent que des alertes internes sur les STS ont été ignorées, favorisant ces écarts. L’interrogatoire des marins du Hawk III, en cours à bord sous garde militaire, pourrait livrer des preuves sur les armateurs grecs, reliant potentiellement ce fil à un réseau plus large d’évasion méditerranéenne. Ces faits, au cœur de l’enquête douanière ouverte le 2 septembre, promettent des révélations sur l’ampleur des pertes, estimées à au moins quarante millions depuis janvier.



