À l’occasion du quarante-neuvième anniversaire de l’assassinat de Kamal Joumblatt, le président du Parti socialiste progressiste, Walid Joumblatt, a reçu un appel du chef du gouvernement Nawaf Salam. Selon le communiqué relayé par l’Agence nationale d’information, le Premier ministre y a exprimé son estime pour la figure de Kamal Joumblatt, en rappelant les combats politiques qu’il a menés au nom des principes qu’il défendait. Les deux responsables ont aussi insisté sur « l’unité intérieure » et sur la « solidarité » pour faire face à l’épreuve que traverse le pays.
Kamal Joumblatt, fondateur du Parti socialiste progressiste, a été assassiné le 16 mars 1977, pendant la guerre civile libanaise. Sa mémoire demeure un repère majeur dans la vie politique libanaise, en particulier dans la Montagne druze, mais aussi au-delà, tant son nom reste associé à une lecture réformatrice de l’État, à la défense du pluralisme et à une conception du Liban étroitement liée à son environnement arabe. L’appel de Nawaf Salam à Walid Joumblatt, dans ce contexte commémoratif, s’inscrit donc dans une séquence à la fois symbolique et politique.
Un échange bref, mais chargé de sens politique
Le contenu rendu public demeure sobre. Il ne fait pas état d’une initiative institutionnelle nouvelle ni d’un accord politique précis. Il souligne cependant deux éléments. D’abord, la reconnaissance officielle, par le chef du gouvernement, de la place qu’occupe encore Kamal Joumblatt dans la mémoire politique libanaise. Ensuite, la volonté commune affichée de resserrer les rangs face à une crise nationale qui déborde largement le seul cadre partisan. Dans le langage politique libanais, l’insistance sur l’unité et la solidarité intervient rarement de façon neutre. Elle renvoie presque toujours à une phase de fragilité aiguë, marquée par le risque de débordement sécuritaire, de blocage institutionnel ou de fracture communautaire.
Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.
L’appel de Nawaf Salam intervient en outre dans un moment où l’exécutif cherche à maintenir une ligne d’équilibre. Depuis la formation du gouvernement en février 2025, le Premier ministre a placé au premier rang de ses priorités les réformes économiques, la reconstruction et la stabilisation du pays, alors que les institutions libanaises tentaient déjà de se relever d’une longue paralysie. Cette ligne s’est progressivement heurtée à une dégradation régionale brutale et à une nouvelle montée des tensions sur le front sud.
La référence à l’unité dans un pays de nouveau exposé à la guerre
La formule retenue dans le communiqué prend un relief particulier au regard de la situation actuelle. Depuis le début du mois de mars 2026, le Liban subit une forte escalade militaire liée à la reprise d’affrontements entre Israël et le Hezbollah. Reuters rapportait, au 13 mars, que les ordres d’évacuation israéliens couvraient environ 14 % du territoire libanais et que plus de 800 000 personnes avaient été déplacées, tandis que des centaines de morts étaient recensés en quelques jours. Dans ce contexte, l’appel à la solidarité nationale ne relève pas seulement du registre commémoratif : il répond à une urgence concrète, sociale, humanitaire et politique.
La tension ne se limite plus aux zones frontalières. Des frappes ont touché Beyrouth et ses environs, y compris des secteurs proches des centres du pouvoir, tandis que les agences onusiennes et plusieurs chancelleries mettaient en garde contre un nouvel enlisement. La Force intérimaire des Nations unies au Liban rappelle, pour sa part, que la mise en œuvre de la résolution 1701 repose d’abord sur les parties concernées, alors même que les violations enregistrées au cours de l’année ayant suivi l’accord de cessation des hostilités de novembre 2024 avaient déjà montré la fragilité du cadre de désescalade.
Nawaf Salam face à une équation intérieure difficile
Pour Nawaf Salam, l’enjeu est double. Il s’agit d’abord de préserver le fonctionnement minimal de l’État dans une période où la pression militaire se combine à une pression humanitaire massive. Il s’agit ensuite d’éviter que la crise extérieure ne se transforme en déflagration interne. Reuters rapportait début mars que le chef du gouvernement affirmait vouloir protéger le Liban des conflits régionaux et faire prévaloir la responsabilité collective de l’État et de la société envers les déplacés. Dans le même temps, son gouvernement a affiché une ligne plus ferme sur la question des armes du Hezbollah, dans un environnement où l’autorité réelle de l’État demeure inégale selon les territoires et les rapports de force.
Cette équation explique la prudence du vocabulaire employé dans l’échange avec Walid Joumblatt. L’unité intérieure, dans la pratique, signifie d’abord contenir toute tentation d’affrontement interne à un moment où le Liban ne dispose ni des marges économiques ni de la cohésion politique nécessaires pour absorber une nouvelle crise domestique. Elle signifie aussi maintenir un dialogue avec les principaux pôles politiques et communautaires, y compris ceux qui n’occupent pas de fonction exécutive, mais conservent une capacité d’influence déterminante. Dans ce paysage, Walid Joumblatt continue d’occuper une place singulière.
Walid Joumblatt, une voix toujours écoutée dans la séquence libanaise
Bien qu’il ne dirige plus formellement le Parti socialiste progressiste comme auparavant, Walid Joumblatt demeure l’une des figures les plus écoutées du jeu politique libanais. Sa parole pèse sur les équilibres de la Montagne, sur les rapports entre les composantes druze, sunnite et chrétienne dans plusieurs régions, et sur les lectures plus larges de la conjoncture régionale. Son rôle ne se mesure pas uniquement en sièges ou en postes. Il tient aussi à sa capacité récurrente à reformuler les priorités du moment, à relayer des mises en garde ou à plaider pour des compromis lorsque la scène nationale se crispe.
L’évocation de Kamal Joumblatt ajoute à cette influence un registre mémoriel puissant. En mars 2025, lors du précédent anniversaire, Walid Joumblatt avait rappelé la centralité de l’identité arabe du Liban et la nécessité de préserver certaines constantes politiques dans un environnement régional en mutation. Cette continuité de ton éclaire la portée de l’appel reçu cette année : au-delà de l’hommage au disparu, le pouvoir exécutif s’adresse à une famille politique qui continue d’incarner, pour une partie de l’opinion, une mémoire de résistance civile, de débat intellectuel et de refus des enfermements communautaires.
Une commémoration rattrapée par les urgences du présent
Au Liban, les anniversaires politiques servent souvent de miroir au présent. Celui de l’assassinat de Kamal Joumblatt ne fait pas exception. La commémoration de 2026 intervient dans un pays qui cumule plusieurs vulnérabilités. Le front sud s’est rallumé. Les déplacements de population s’accélèrent. Les institutions restent fragiles. La reconstruction des destructions liées au conflit de 2023-2024 n’était déjà pas achevée. La Banque mondiale estimait en mars 2025 à 11 milliards de dollars les besoins de relèvement et de reconstruction pour les secteurs touchés sur la période allant d’octobre 2023 à décembre 2024. Cette charge n’a pas disparu ; elle s’alourdit désormais sous l’effet d’une nouvelle séquence de guerre.
À cette fragilité matérielle s’ajoute une crise structurelle toujours ouverte. Le Fonds monétaire international a rappelé, en juin puis en septembre 2025, que la restructuration bancaire, le redressement macroéconomique et la reprise des réformes restaient des priorités majeures pour le Liban. Autrement dit, le pays n’abordait déjà pas 2026 en position de solidité. Dans un tel cadre, chaque message public appelant à la cohésion prend une dimension élargie : il vise autant à éviter l’implosion politique qu’à rassurer une société épuisée par l’accumulation des chocs.
Le message d’unité adressé à toutes les composantes libanaises
L’échange entre Nawaf Salam et Walid Joumblatt dépasse donc la seule relation entre deux hommes d’État. Il transmet un signal plus large à l’ensemble des acteurs politiques. Le rappel de la solidarité vise les forces partisanes, mais aussi les administrations, les municipalités, les réseaux d’entraide et les communautés locales qui absorbent une part croissante de la gestion de crise. Dans les périodes de tension aiguë, la survie du pays dépend souvent autant de ces mécanismes intermédiaires que des décisions prises au sommet. Le Liban a souvent fonctionné ainsi, par adaptation, par réseaux et par compensations locales, lorsque l’État central peinait à imposer seul sa capacité d’action.
Le choix de souligner l’unité intérieure a aussi une valeur préventive. Il rappelle qu’en dépit des divergences sur la stratégie régionale, sur la question des armes, sur les alliances extérieures ou sur la conduite de la diplomatie, la préservation du front intérieur reste le seuil à ne pas franchir. Cette idée n’efface pas les conflits politiques. Elle indique plutôt qu’au moment où la menace s’élargit, certains repères continuent d’être invoqués comme des garde-fous. La figure de Kamal Joumblatt, souvent associée à des principes de réforme et à une certaine idée du débat politique, sert ici de point d’appui à ce langage de retenue.
Un appel qui s’inscrit dans une séquence régionale incertaine
La portée de cet appel tient enfin au fait qu’il intervient alors que les perspectives régionales demeurent brouillées. Les initiatives diplomatiques visant à contenir l’escalade entre Israël et le Liban n’ont, à ce stade, pas produit de stabilisation durable. Reuters rapportait le 13 mars que l’ouverture libanaise à des discussions directes avec Israël restait sans réponse tangible et que le gouvernement libanais, malgré des positions plus affirmées, ne disposait pas des moyens suffisants pour transformer rapidement l’équilibre sécuritaire sur le terrain. Dans un tel environnement, la politique intérieure libanaise se retrouve de nouveau contrainte par des variables qui la dépassent.
C’est dans cette zone étroite que s’inscrit l’entretien téléphonique entre Nawaf Salam et Walid Joumblatt. Le communiqué ne promet ni règlement ni inflexion spectaculaire. Il fixe un cap verbal à défaut de pouvoir annoncer un tournant. En rappelant la mémoire de Kamal Joumblatt et en insistant sur l’unité et la solidarité, il inscrit la commémoration dans le présent immédiat d’un Liban de nouveau exposé à la guerre, à la dispersion sociale et à l’érosion de ses capacités publiques. À travers cet appel, le pouvoir exécutif et une figure centrale de la vie politique libanaise actent surtout une évidence : dans la séquence actuelle, la cohésion interne apparaît comme l’une des rares ressources encore mobilisables à court terme.



