Le 26 janvier 1942, les quais de Dufferin, à Belfast, en Irlande du Nord, ont été le théâtre d’un événement qui marquait un tournant décisif dans la conduite de la Seconde Guerre mondiale. Ce jour-là, les premiers contingents de l’armée américaine, composés de 4 058 soldats de la 34e division d’infanterie, connue sous le nom de division « Red Bull », ont débarqué sur le sol européen, inaugurant l’engagement direct des États-Unis dans le théâtre d’opérations atlantique. Sous le commandement du major général Russell P. Hartle, ces troupes, transportées par les navires Chateau Thierry et Strathaird dans le cadre du convoi AT-10, arrivaient pour soulager les forces britanniques épuisées par deux années de conflit solitaire contre l’Axe. Dans un contexte où l’Amérique, entrée en guerre six semaines plus tôt suite à l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, adoptait la stratégie « Germany first » priorisant la défaite du Reich nazi, ce débarquement n’était pas seulement une opération logistique, mais un symbole de l’alliance transatlantique naissante, destinée à inverser le cours d’une guerre qui menaçait l’équilibre mondial. Les soldats, majoritairement issus de la Garde nationale du Midwest, descendaient des passerelles sous un ciel gris et pluvieux, accueillis par des fanfares locales et une population partagée entre curiosité et appréhension, dans une région déjà marquée par les tensions sectaires et les restrictions du temps de guerre.
Les fondements d’une stratégie atlantique
Pour comprendre l’importance de ce débarquement, il faut replonger dans les mois précédant l’entrée en guerre des États-Unis. Depuis septembre 1939, la Grande-Bretagne, sous la direction de Winston Churchill, résistait seule à l’offensive allemande, soutenue par les dominions du Commonwealth mais isolée après la chute de la France en juin 1940. Les États-Unis, encore neutres sous la présidence de Franklin D. Roosevelt, fournissaient une aide matérielle via le programme Lend-Lease, adopté en mars 1941, qui permettait l’envoi de munitions, de navires et d’avions pour un montant initial de 7 milliards de dollars. Des convois atlantiques, escortés par la marine américaine dès septembre 1941, protégeaient ces livraisons contre les sous-marins U-boote de l’amiral Karl Dönitz, qui avaient coulé plus de 3 millions de tonnes de fret allié en 1941. Roosevelt, conscient de la menace nazie, avait négocié avec Churchill lors de la conférence de l’Atlantique en août 1941, à bord du HMS Prince of Wales au large de Terre-Neuve, une charte définissant les principes d’un monde postwar, mais aussi les contours d’une coopération militaire accrue.
L’attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, qui détruisit 18 navires et tua 2 403 Américains, précipita l’entrée en guerre. Le 11 décembre, Hitler déclara la guerre aux États-Unis, alignant les fronts pacifique et européen. Roosevelt et Churchill, réunis à Washington lors de la conférence Arcadia du 22 décembre 1941 au 14 janvier 1942, affirmèrent la priorité « Germany first », allouant 70 % des ressources américaines à l’Europe contre 30 % au Pacifique. Cette stratégie, soutenue par le chef d’état-major George C. Marshall, visait à établir une tête de pont en Grande-Bretagne pour préparer une invasion continentale. L’Irlande du Nord, partie du Royaume-Uni malgré la neutralité de l’État libre d’Irlande au sud, offrait un port stratégique : Belfast, avec ses docks profonds et ses chantiers navals comme Harland and Wolff – constructeurs du Titanic –, pouvait accueillir de grands convois sans les risques des U-boote plus présents dans la Manche.
La 34e division, formée en 1917 et réactivée en février 1941, était composée de gardes nationaux de l’Iowa, du Minnesota, du Dakota du Nord et du Dakota du Sud. Entraînés au camp Claiborne en Louisiane, ces soldats, âgés en moyenne de 22 ans, étaient équipés de fusils M1 Garand, de mitrailleuses Browning et de mortiers de 81 mm. Leur insigne, un taureau rouge sur fond noir, symbolisait leur héritage du Far West. Hartle, un vétéran de la Première Guerre mondiale décoré de la Distinguished Service Cross, commandait une force mixte d’infanterie, d’artillerie et de soutien logistique, prête à s’intégrer aux défenses britanniques contre une potentielle invasion allemande.
Les préparatifs d’un convoi transatlantique
Le convoi AT-10, premier transport de troupes américaines vers l’Europe, quitta New York le 15 janvier 1942, escorté par des destroyers de la classe Benson et des croiseurs comme l’USS Brooklyn. Composé de cinq navires de transport – dont le Chateau Thierry, un ancien cargo allemand saisi en 1917, et le Strathaird, un liner de la P&O reconverti –, il naviguait en zigzag pour éviter les sous-marins. Les conditions à bord étaient spartiates : les soldats, entassés dans des hamacs superposés, enduraient des rations de corned-beef, des exercices anti-incendie et des alertes aux torpilles. Des briefings quotidiens, menés par des officiers comme le colonel William C. McMahon du 133e régiment d’infanterie, informaient sur les protocoles d’arrivée et les coutumes britanniques, avec des pamphlets distribués soulignant l’importance de la discrétion et du respect envers les alliés.
Le voyage, long de onze jours, traversa un Atlantique Nord hivernal agité par des tempêtes, avec des vagues de 10 mètres causant le mal de mer à la moitié des troupes. Des exercices de tir anti-aérien étaient pratiqués, utilisant des ballons comme cibles, tandis que des vigies scrutaient l’horizon pour détecter les périscopes. Le convoi évita de justesse une meute de U-boote au large des Açores, grâce à des rapports de reconnaissance aérienne de la Royal Air Force. À l’approche des côtes irlandaises, le 25 janvier, les navires entrèrent dans la mer d’Irlande, protégés par des corvettes britanniques. L’arrivée à Belfast, prévue à l’aube du 26, fut retardée par un brouillard dense, forçant un mouillage temporaire dans la baie de Bangor.
Le débarquement à Dufferin Quay : un accueil contrasté
À 9 heures du matin le 26 janvier, les navires accostèrent enfin aux quais de Dufferin, un complexe portuaire étendu sur 2 kilomètres, habituellement dédié au commerce de lin et de tabac. Les soldats, en tenue de combat kaki avec casques M1 et sacs à dos de 30 kilos, descendirent les passerelles au son d’une fanfare du Royal Ulster Rifles jouant « The Star-Spangled Banner » et « God Save the King ». Le premier à poser le pied sur le sol fut le private first class Milburn H. Henke, un Minnesotain de 23 ans du 133e régiment, sélectionné par tirage au sort pour symboliser l’événement. Henke, un ancien employé de bureau, déclara aux journalistes présents : « C’est un honneur d’être le premier, mais nous sommes tous ici pour la même mission : vaincre Hitler ».
L’accueil fut orchestré par les autorités britanniques, avec le duc d’Abercorn, gouverneur d’Irlande du Nord, et le général Sir James Steele, commandant les forces britanniques locales, serrant les mains des officiers. Des civils, environ 500 Belfastois curieux, agitaient des drapeaux américains, offrant des cigarettes et des oranges aux troupes. Des camions Bedford de l’armée britannique transportèrent les soldats vers leurs cantonnements temporaires, comme le château de Langford Lodge près de Lough Neagh, à 30 kilomètres au sud-ouest. Les installations, préparées en hâte, incluaient des baraquements Nissen en tôle ondulée, chauffés par des poêles à charbon, et des rations britanniques – thé fort et porridge – complétant les provisions américaines.
Cependant, des tensions émergèrent rapidement. L’Irlande du Nord, province du Royaume-Uni avec une population de 1,2 million, était divisée entre unionistes protestants loyaux à Londres et nationalistes catholiques favorables à une réunification avec l’Irlande indépendante. Le taoiseach Éamon de Valera, au sud, maintenait une neutralité stricte, refusant l’utilisation de ports irlandais par les Alliés, ce qui compliquait la logistique. Des rumeurs de sympathies pro-allemandes parmi certains nationalistes circulaient, bien que minoritaires. Les troupes américaines, ignorant souvent ces dynamiques, reçurent des instructions pour éviter les débats politiques, avec des pamphlets comme « A Short Guide to Great Britain » distribués à bord, conseillant : « Les Irlandais sont fiers ; respectez leurs traditions ».
Les premiers jours d’adaptation au front européen
Une fois installés, les soldats de la 34e division entamèrent un entraînement intensif pour s’adapter au climat humide et aux terrains boueux d’Irlande du Nord. Des manœuvres conjointes avec la 53e division britannique, impliquant des simulations d’assauts amphibies sur les plages de la côte d’Antrim, testèrent leur préparation. L’artillerie, avec des obusiers de 105 mm, fut calibrée sur des champs de tir près de Magilligan, tandis que les ingénieurs construisaient des ponts Bailey sur la rivière Bann. Les rations, un mélange de corned-beef américain et de fish and chips local, posaient des problèmes digestifs, et des cas de rhumes dus au froid humide furent rapportés, avec 200 soldats hospitalisés dans les premières semaines.
Hartle, en coordination avec le quartier général allié à Londres, intégra ses troupes au plan Bolero, visant à accumuler 1 million d’hommes en Grande-Bretagne pour une invasion future. Des renforts suivirent : en mars 1942, la 1re division blindée arriva, portant les effectifs américains à 30 000. Belfast devint un hub logistique, avec des dépôts de munitions à Ballykinler et des aérodromes comme Nutts Corner accueillant des P-38 Lightning de l’US Army Air Forces. Les interactions avec la population locale, facilitées par des danses organisées par l’American Red Cross, renforcèrent les liens, bien que des incidents mineurs – bagarres dans les pubs dues à des malentendus culturels – émaillent les rapports.
Les défis logistiques d’un déploiement massif
Le débarquement révéla les complexités d’un effort transatlantique. Les navires, reconvertis en transports de troupes, manquaient de confort : les sanitaires débordaient, et les exercices anti-sous-marins perturbaient le sommeil. La coordination avec la Royal Navy, via des codes radio partagés, évita des pertes, mais la menace des U-boote était réelle – le convoi HX-170 avait perdu cinq navires une semaine plus tôt. À terre, les infrastructures nord-irlandaises, endommagées par des raids de la Luftwaffe en avril 1941 qui avaient tué 900 civils à Belfast, nécessitaient des réparations urgentes. Les Américains importèrent des bulldozers Caterpillar pour agrandir les routes, et des ingénieurs du Corps of Engineers construisirent des camps comme Tandragee, hébergeant 5 000 hommes.
Les aspects humains du contingent américain
Les soldats, issus de fermes du Midwest, découvraient un monde différent : accents incompréhensibles, monnaie en livres et shillings, et rations de guerre limitant le sucre à 2 onces par semaine. Des lettres censorées, envoyées via le service postal militaire, décrivaient l’accueil chaleureux des Irlandais, avec des familles offrant des œufs frais en échange de chewing-gum. Henke, promu symbole médiatique, posa pour des photos avec des enfants locaux, publiées dans le Minneapolis Star Tribune. Des chaplains comme le père Francis Sampson organisaient des messes dans des églises presbytériennes, favorisant l’intégration.
Les implications stratégiques immédiates
Ce déploiement initial permit aux Britanniques de redéployer 50 000 troupes vers le front nord-africain, où Rommel menaçait l’Égypte. Les Américains, entraînés aux tactiques alliées, participèrent à des exercices comme Atlantic, simulant des débarquements en France occupée. Des officiers comme Omar Bradley, arrivé en mai 1942, évaluèrent les forces, notant des lacunes en équipement anti-char. Les bases aériennes, renforcées par des B-17 Flying Fortress, lancèrent des raids sur l’Allemagne dès juin, avec des missions de reconnaissance sur la Bretagne.
Les tensions locales et les ajustements
En Irlande du Nord, la présence américaine raviva des débats : les unionistes y voyaient un renfort contre une possible invasion irlandaise, tandis que les nationalistes protestaient contre l’occupation. Des incidents, comme une bagarre à Londonderry en février impliquant 20 soldats, furent étouffés par la censure. Les autorités britanniques, via le Ministry of Information, diffusèrent des films propagandistes comme « A Yank in the RAF » pour promouvoir l’alliance. Les troupes, exposées à la culture celtique, organisaient des matchs de baseball avec des équipes locales, favorisant des échanges.
Les développements ultérieurs du contingent
Au printemps 1942, la 34e division s’entraîna intensivement, avec des marches forcées de 40 kilomètres et des simulations de combat urbain à Armagh. Des renforts matériels, comme 500 jeeps Willys, arrivèrent en mars, améliorant la mobilité. Hartle, promu lieutenant général, coordonna avec Eisenhower, nommé commandant des forces américaines en Europe en juin. Les soldats, affectés à la garde de côtes, patrouillaient les falaises d’Antrim, scrutant l’Atlantique pour des signes d’invasion. Des hôpitaux de campagne, comme le 10e Station Hospital à Musgrave Park, traitèrent des blessures d’entraînement, avec 150 cas de fractures rapportés. Ces préparatifs, ancrés dans les réalités du terrain nord-irlandais, forgeaient une force prête à l’action continentale, avec des exercices amphibies sur Lough Foyle testant des barges de débarquement Higgins, essentielles pour les opérations futures. Les interactions quotidiennes, des rations partagées aux lettres échangées avec des familles d’accueil, humanisaient cette présence étrangère, intégrant les Américains au tissu social local sans altérer les dynamiques sous-jacentes de la guerre.



