Un cadre juridique inégalitaire et archaïque
Les femmes libanaises continuent de faire face à des discriminations profondes inscrites dans les lois du pays. Bien que le Liban soit perçu comme l’un des pays les plus ouverts du monde arabe en matière de libertés individuelles, il reste marqué par un cadre juridique patriarcal qui limite les droits des femmes dans de nombreux domaines, notamment la nationalité, le mariage, le divorce et la garde des enfants.
L’un des principaux obstacles à l’égalité hommes-femmes au Liban est l’absence d’un code civil unifié. Contrairement à d’autres pays, où un seul cadre législatif régit le statut personnel, le Liban applique un système basé sur 15 codes religieux distincts. Ces lois, propres à chaque communauté religieuse, régissent le mariage, le divorce, la garde des enfants et l’héritage, et elles sont souvent défavorables aux femmes. Par exemple, dans plusieurs confessions, une femme peut être forcée de renoncer à ses droits financiers en cas de divorce, ou voir ses enfants confiés au père dès qu’ils atteignent un certain âge.
L’inégalité juridique se manifeste également dans le domaine de la nationalité. Une femme libanaise mariée à un étranger ne peut pas transmettre sa nationalité à ses enfants, contrairement aux hommes. Cette loi crée des situations dramatiques où des familles entières se retrouvent sans accès aux services publics ou à des emplois stables en raison de leur statut d’apatrides. Les tentatives de réforme de cette législation se heurtent aux résistances des partis politiques, qui craignent un impact démographique sur l’équilibre confessionnel du pays.
Les lois sur la violence domestique constituent un autre point de lutte pour les militantes des droits des femmes. Si le Liban a adopté en 2014 une loi criminalisant les violences conjugales, celle-ci reste largement insuffisante. Les tribunaux religieux continuent d’avoir une influence prépondérante sur les affaires familiales, et la protection des victimes de violences domestiques reste limitée. De nombreuses femmes hésitent à porter plainte par peur des représailles ou d’être rejetées par leur propre famille.
Un accès limité au marché du travail et aux postes à responsabilité
L’accès des femmes libanaises au marché du travail est entravé par plusieurs facteurs, notamment des stéréotypes profondément ancrés, un cadre législatif inadapté et une ségrégation professionnelle qui cantonne les femmes à certains secteurs moins rémunérés. Bien que de nombreuses Libanaises soient hautement qualifiées, leur taux de participation à la population active reste parmi les plus bas de la région, avec environ 25 % seulement des femmes en âge de travailler ayant un emploi.
L’un des principaux obstacles est l’absence de politiques de soutien à l’emploi des femmes. Le Liban ne dispose pas d’un congé parental adéquat, ce qui oblige de nombreuses femmes à quitter leur emploi après une maternité. De plus, le manque de structures de garde d’enfants abordables rend difficile pour les femmes de concilier travail et responsabilités familiales. Cette situation limite considérablement leur progression professionnelle et contribue à l’écart salarial entre les sexes.
Les discriminations sont encore plus marquées dans les postes à haute responsabilité. Les femmes sont sous-représentées dans les conseils d’administration des grandes entreprises, dans les hautes sphères de l’administration publique et dans les institutions financières. Même dans les secteurs où les femmes sont nombreuses, comme l’éducation et la santé, elles accèdent rarement aux postes de direction. Cette exclusion des femmes des cercles décisionnels renforce un système où les lois et les politiques publiques ne prennent pas en compte leurs besoins et leurs droits.
L’entrepreneuriat féminin est également confronté à de nombreux défis. Les femmes libanaises qui souhaitent créer leur entreprise doivent faire face à des difficultés d’accès aux financements et à un réseau professionnel largement dominé par les hommes. Les banques exigent souvent des garanties que les femmes ont plus de mal à fournir, et les investisseurs sont moins enclins à soutenir des projets dirigés par des femmes. Pourtant, malgré ces obstacles, de nombreuses entrepreneures libanaises réussissent à s’imposer dans des domaines innovants, notamment dans la technologie et le commerce en ligne.
Violences et harcèlement : une réalité quotidienne pour les femmes
Les violences à l’égard des femmes sont un problème majeur au Liban, et elles prennent de nombreuses formes : violences conjugales, agressions sexuelles, harcèlement de rue et discriminations systémiques. Bien que les organisations féministes aient réussi à obtenir des avancées législatives, comme la loi de 2014 sur la protection des femmes contre la violence domestique, l’application de ces textes reste insuffisante.
Le harcèlement de rue est une réalité quotidienne pour de nombreuses Libanaises. Dans les espaces publics, les transports en commun ou sur le lieu de travail, les femmes sont régulièrement confrontées à des comportements inappropriés et à un climat de menace latent. Ce problème est aggravé par l’absence de sanctions efficaces et par une culture de l’impunité qui décourage les victimes de porter plainte.
Les violences domestiques restent un fléau largement sous-déclaré. La pression sociale et les normes culturelles empêchent de nombreuses femmes de dénoncer leurs agresseurs. Même lorsqu’elles osent franchir le pas, elles sont souvent confrontées à un système judiciaire lent et inefficace. En l’absence de foyers d’accueil en nombre suffisant et de dispositifs de protection efficaces, de nombreuses victimes se retrouvent sans solution et contraintes de retourner auprès de leur agresseur.
Les féminicides sont également en hausse au Liban, signe alarmant de la violence extrême à laquelle certaines femmes sont exposées. Ces drames mettent en lumière les failles du système de protection et la nécessité de renforcer les lois contre les auteurs de violences. Malgré les campagnes de sensibilisation menées par les ONG et les associations féministes, le combat contre les violences de genre reste un défi majeur.
Quels espoirs pour une égalité réelle ?
Si le tableau semble sombre, des avancées ont néanmoins été réalisées ces dernières années grâce à la mobilisation des associations de défense des droits des femmes et à l’évolution des mentalités dans la société. La révolution d’octobre 2019 a marqué un tournant dans la revendication des droits des femmes, avec une présence massive des Libanaises dans les manifestations et un discours plus affirmé contre le patriarcat et la corruption du système politique.
Les nouvelles générations semblent de plus en plus sensibles aux questions d’égalité. Les médias et les réseaux sociaux jouent un rôle crucial dans la diffusion des revendications féministes et dans la dénonciation des injustices. De plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer des réformes, notamment l’instauration d’un code civil unifié qui mettrait fin aux discriminations juridiques basées sur le genre.
Certaines avancées politiques ont également été notées. Le nombre de femmes élues au Parlement a augmenté, bien que cette représentation reste encore largement insuffisante. Des initiatives visant à promouvoir la participation des femmes dans les institutions publiques et les entreprises commencent à voir le jour, mais elles nécessitent un engagement plus fort de la part des autorités.
Pour qu’une véritable égalité devienne réalité, il est impératif que le Liban adopte des réformes législatives ambitieuses, garantisse une application stricte des lois existantes et investisse dans l’éducation et l’autonomisation économique des femmes. L’émancipation des femmes libanaises ne se fera pas sans une transformation en profondeur des structures sociales et politiques du pays.



