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Les hôpitaux libanais face à la pénurie de médicaments : état des lieux d’un système en crise

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Urgences sous tension

À l’hôpital universitaire de Beyrouth, un médecin feuillette fébrilement le registre des stocks. Un patient vient d’être admis pour un traumatisme crânien nécessitant une intervention rapide. L’équipe d’anesthésie cherche en urgence un lot de propofol, un anesthésique intraveineux, mais le placard est vide. On se rabat sur un produit de substitution, moins efficace et aux effets secondaires plus lourds. Cette scène, autrefois exceptionnelle, se répète presque chaque semaine.

Selon les chiffres du ministère de la Santé, plus de 45 % des médicaments figurant sur la liste des traitements essentiels de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sont en rupture ou en stock critique au Liban. Les données de juillet 2025 montrent que, pour les seuls hôpitaux publics, 60 % des produits anesthésiques sont indisponibles ou doivent être achetés à l’étranger à prix fort, avec un paiement immédiat en dollars. Dans les cliniques privées, le manque est moins marqué mais tout aussi préoccupant : certains établissements limitent les admissions pour interventions chirurgicales non urgentes.


Causes structurelles d’une crise annoncée

Le Liban importe près de 85 % de ses médicaments, selon les données de l’OMS et du Syndicat des importateurs. L’effondrement de la livre libanaise, passée de 1 507 livres pour un dollar avant 2019 à plus de 90 000 livres aujourd’hui, a multiplié par soixante le coût des importations. Le système bancaire, en crise depuis quatre ans, a gelé une partie des comptes en devises, rendant difficile le paiement des fournisseurs étrangers. Ces derniers exigent désormais des transferts anticipés en dollars frais, ce que de nombreux hôpitaux et pharmacies ne peuvent garantir.

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L’arrêt progressif des subventions sur les médicaments, amorcé en 2021, a aggravé la situation. Les traitements pour les maladies chroniques et les cancers, autrefois partiellement subventionnés, sont aujourd’hui vendus au prix du marché, parfois multiplié par dix. Une boîte de Tamoxifène, utilisée dans le traitement du cancer du sein, coûtait environ 70 000 livres en 2019 ; elle dépasse désormais 1,5 million de livres, rendant son acquisition impossible pour de nombreux patients.


Les soins d’urgence à bout de souffle

Les pénuries touchent directement les services vitaux. Dans les blocs opératoires, le manque d’anesthésiques, d’antibiotiques intraveineux et de kits de transfusion entraîne le report d’opérations, même pour des cas graves. Un chirurgien de Tripoli raconte avoir dû différer une intervention pour rupture de la rate, faute de poches de sang compatibles immédiatement disponibles. Selon l’Ordre des médecins, près de 20 % des interventions chirurgicales programmées ont été annulées ou reportées au premier semestre 2025 pour raisons logistiques.

Les services d’urgences pédiatriques sont particulièrement vulnérables. Des traitements de première intention contre les convulsions fébriles chez l’enfant sont introuvables. Les médecins utilisent des alternatives moins adaptées, augmentant le risque de séquelles. Les données recueillies par le ministère de la Santé montrent que le taux de complications post-opératoires a augmenté de 15 % dans les hôpitaux publics entre 2023 et 2025.


Les patients chroniques en première ligne

Pour les malades atteints de pathologies chroniques, la crise prend une dimension dramatique. Les traitements anticancéreux connaissent des interruptions régulières. L’Association libanaise de lutte contre le cancer signale que, sur les six derniers mois, plus de 40 % des patients suivis pour cancer du sein ont interrompu leur traitement faute de médicaments disponibles. Pour le diabète, l’insuline importée, vendue auparavant 20 000 livres l’unité, coûte désormais près de 600 000 livres, et son absence en pharmacie oblige certains patients à espacer leurs injections.

Les hémodialyses sont également affectées. Les filtres et solutions stériles nécessaires, importés principalement d’Allemagne et de Turquie, arrivent en quantités insuffisantes. Certains centres réduisent le nombre de séances hebdomadaires, mettant en danger les patients en insuffisance rénale.


Stratégies de survie dans les hôpitaux

Face à cette situation, les hôpitaux libanais multiplient les solutions de fortune. Des accords de partage de stocks se mettent en place entre établissements publics et privés, permettant de transférer des médicaments en urgence. Des médecins élaborent des protocoles alternatifs, utilisant des molécules génériques moins coûteuses ou disponibles localement. Toutefois, ces substitutions ne couvrent pas tous les besoins et peuvent altérer l’efficacité des traitements.

Certaines ONG internationales, comme Médecins sans frontières, organisent des distributions ciblées dans les zones les plus touchées. En 2024, plus de 150 000 boîtes de médicaments essentiels ont été acheminées par le biais de programmes d’urgence, mais ces aides restent ponctuelles et insuffisantes pour combler le déficit structurel.


Le marché noir, un danger parallèle

La pénurie a favorisé l’essor d’un marché noir florissant. Les médicaments introuvables en pharmacie sont proposés sur les réseaux sociaux ou via des circuits parallèles, à des prix multipliés par trois ou quatre. En mai 2025, les douanes libanaises ont saisi plus de 200 000 comprimés et flacons falsifiés, imitant des produits de marque mais dépourvus de principe actif ou contenant des substances dangereuses.

Les autorités sanitaires mettent en garde contre ces achats hors circuit officiel. Des cas d’intoxication grave, liés à des injections contaminées, ont été signalés dans plusieurs hôpitaux. Mais faute d’alternative, de nombreux patients se tournent vers ces solutions risquées.


Quelles perspectives ?

À court terme, les acteurs du secteur estiment que seule une aide internationale massive, combinée à un mécanisme de paiement sécurisé en devises, pourrait éviter l’effondrement total de l’approvisionnement. La relance d’une production locale, limitée aujourd’hui à moins de 10 % des besoins, est évoquée mais nécessiterait des investissements lourds en équipement et en contrôle qualité.

À moyen terme, des accords bilatéraux avec des pays producteurs de médicaments, assortis de clauses de financement, pourraient garantir un flux minimal de produits essentiels. Des experts appellent également à une réforme en profondeur du système de distribution, pour réduire la dépendance aux importations et sécuriser les chaînes d’approvisionnement face aux fluctuations monétaires.

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Newsdesk Libnanews
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