Les traditions ecclésiastiques primitives, transmises par les Pères de l’Église et les écrits apocryphes, esquissent un tableau vivant de l’expansion apostolique au-delà des frontières de la Judée. Parmi ces récits, le Liban phénicien émerge comme un terrain fertile pour l’implantation du christianisme naissant, avec ses villes côtières servant de ports d’entrée pour les apôtres. Saint Pierre, figure centrale du Nouveau Testament, est souvent associé à ces régions par des légendes anciennes qui le placent en route vers Antioche, traversant les côtes libanaises. De même, d’autres apôtres comme Thaddée et Simon le Zélote auraient évangélisé les populations locales, convertissant des communautés phéniciennes imprégnées de cultes païens. Ces traditions, ancrées dans les Actes des Apôtres et amplifiées par des textes patristiques, révèlent comment les villes comme Beyrouth, Sidon et Tyr devinrent des foyers chrétiens primitifs, reliant Jérusalem au monde gréco-romain via des routes maritimes et terrestres.
Le contexte phénicien : Un terrain propice à l’évangélisation apostolique
La Phénicie antique, correspondant aux côtes du Liban actuel, formait un réseau de cités-États autonomes, dominées par des ports comme Tyr, Sidon et Byblos. Ces villes, florissantes dès le IIe millénaire av. J.-C., excellaient dans le commerce maritime, exportant du bois de cèdre, de la pourpre et du verre vers l’Égypte, la Grèce et la Mésopotamie. Leur population, estimée à plusieurs centaines de milliers au Ier siècle, était cosmopolite : Phéniciens sémitiques, Grecs hellénisés après la conquête d’Alexandre en 332 av. J.-C., et une diaspora juive significative. Les cultes locaux, centrés sur Baal, Astarté et Melqart, coexistaient avec des influences hellénistiques, comme le culte de Dionysos à Beyrouth. Cette diversité culturelle favorisait l’accueil d’idées nouvelles, y compris religieuses, facilitant l’entrée du message apostolique.
Dans l’Ancien Testament, la Phénicie est souvent évoquée en termes d’alliances commerciales : Hiram de Tyr fournit du cèdre pour le Temple de Salomon (1 Rois 5:1-12), établissant des liens avec Israël. Au Ier siècle, sous domination romaine, ces villes intègrent la province de Syrie, avec des infrastructures comme des routes pavées reliant Sidon à Antioche, distante de 200 kilomètres au nord. Les Juifs de la diaspora, mentionnés dans Actes 2:9-11 parmi les auditeurs de la Pentecôte, incluent des Phéniciens, suggérant des connexions précoces. Historiquement, les persécutions post-étienne (Actes 8:1) poussent des disciples vers la Phénicie (Actes 11:19), où ils prêchent d’abord aux Juifs, puis aux Grecs. Ce mouvement prépare le terrain aux apôtres, transformant les ports en hubs missionnaires.
Saint Pierre et les fondations primitives en Phénicie
Saint Pierre, désigné comme le roc sur lequel l’Église est bâtie (Matthieu 16:18), occupe une place prééminente dans les traditions libanaises primitives. Selon des récits patristiques, Pierre, après la Pentecôte, entreprend des voyages missionnaires, passant par les côtes phéniciennes en route vers Antioche, où il fonde la première église gentile (Galates 2:11-14 relate son séjour là-bas). Eusèbe de Césarée, dans son Histoire ecclésiastique (livre III, chapitre 36), évoque des évêques primitifs en Phénicie, reliant implicitement à l’influence pétrinienne. Une tradition syriaque ancienne, consignée dans les Reconnaissances clémentines (un texte pseudo-clémentin du IVe siècle), décrit Pierre confrontant Simon le Magicien à Beyrouth, une ville alors connue pour ses temples païens.
Beyrouth, antique Berytus, sert de cadre à ces légendes : ses ports animés, agrandis sous Hérode Agrippa, attirent marchands et voyageurs. Pierre aurait prêché dans les quartiers juifs, convertissant des familles influentes. Des actes apocryphes, comme les Actes de Pierre (IIe siècle), bien que non canoniques, dépeignent l’apôtre guérissant des malades dans des villes côtières, échoant à ses miracles en Actes 5:15. Théologiquement, cela souligne le rôle de Pierre comme pasteur universel, étendant son ministère au-delà de Jérusalem. Des inscriptions grecques du IIe siècle, trouvées dans des catacombes beyrouthines, mentionnent des communautés chrétiennes, potentiellement issues de cette évangélisation primitive.
Les apôtres mineurs : Thaddée et Simon le Zélote dans les traditions phéniciennes
Parmi les Douze, Thaddée (aussi appelé Jude) et Simon le Zélote sont associés au Liban par des traditions martyrologiques primitives. Le Martyrologe romain, compilé au Ve siècle mais basé sur des récits antérieurs, place leur martyre à Beyrouth vers 65 ap. J.-C. Selon ces légendes, transmises par Abdias de Babylone dans les Actes apocryphes des apôtres (VIe siècle, mais reflétant des sources plus anciennes), Thaddée et Simon arrivent en Phénicie après avoir évangélisé la Mésopotamie. À Sidon, ils confrontent des prêtres païens, convertissant des foules par des miracles, comme la guérison d’un possédé rappelant Actes 16:16-18.
Simon, ancien zélote (Luc 6:15), apporte un zèle révolutionnaire à l’évangélisation, prêchant contre l’idolâtrie locale. À Tyr, ils auraient détruit des idoles, provoquant une persécution romaine. Leur mort, par lapidation ou crucifixion, marque l’enracinement du christianisme dans le sang des martyrs. Ces récits, amplifiés par la Légende dorée de Jacques de Voragine (XIIIe siècle), soulignent leur complémentarité : Thaddée, l’auteur de l’Épître de Jude, enseigne la doctrine, tandis que Simon organise les communautés. Historiquement, cela coïncide avec les tensions pré-néroniennes, où les chrétiens sont vus comme subversifs dans les provinces romaines.
D’autres apôtres, comme Barthélémy, sont liés par des traditions arméniennes, le plaçant à Byblos, où il exorcise des démons dans un temple d’Astarté. Ces comptes, consignés dans les Synaxaires orientaux, illustrent une évangélisation systématique des villes côtières, exploitant les réseaux commerciaux pour diffuser le message.
Saint Paul et les communautés phéniciennes établies
Bien que Paul ne soit pas un des Douze, ses voyages intersectent les traditions apostoliques en Phénicie. Actes 21:3-7 décrit son accostage à Tyr lors de son troisième voyage : les disciples locaux, avertis par l’Esprit, le supplient de ne pas monter à Jérusalem. Cette communauté, formée avant 57 ap. J.-C., implique une évangélisation antérieure, potentiellement par Pierre ou des fuyards de Jérusalem. À Sidon, Actes 27:3 relate une escale bienveillante, où Paul reçoit des soins de « amis », indiquant une église structurée.
Paul, en route vers Antioche (Actes 11:25-26), traverse likely les côtes libanaises, renforçant ces noyaux. Ses épîtres, comme celle aux Galates, mentionnent des églises syriennes, incluant la Phénicie. Théologiquement, cela incarne l’ouverture aux Gentils : Actes 15:3 note que Paul et Barnabas passent par la Phénicie, rapportant la conversion des païens, réjouissant les frères.
Les villes côtières comme centres d’expansion chrétienne primitive
Tyr, avec son port artificiel construit par les Phéniciens, devient un foyer apostolique. Les traditions locales, préservées par les Maronites, attribuent à Pierre la fondation d’une église primitive, superposée plus tard à des temples byzantins. Sidon, rivale de Tyr, accueille des communautés mixtes : juives et grecques, converties par des miracles apostoliques. Byblos, antique Gebal, liée aux prophètes (Ézéchiel 27:9), voit des apôtres comme Jean prêcher, selon des légendes orientales.
Beyrouth, rebaptisée Colonia Julia Augusta Felix Berytus par Auguste, attire des vétérans romains, offrant un terrain pour l’évangélisation. Les apôtres exploitent les fêtes païennes, comme les Bacchanales, pour prêcher la résurrection. Ces villes, reliées par la Via Maris, facilitent la diffusion : un converti à Sidon porte le message à Antioche.
Les traces des cultes païens et leur conversion
Les apôtres confrontent des cultes enracinés : à Tyr, le temple de Melqart, identifié à Héraclès, domine l’île. Les traditions décrivent Pierre débattant avec des prêtres, convertissant par des signes. À Sidon, le sanctuaire d’Eshmoun, dieu guérisseur, rivalise avec les miracles apostoliques. Ces confrontations, échoant à Actes 19:23-41 à Éphèse, mènent à des destructions symboliques d’idoles.
Dans les montagnes libanaises, des apôtres comme Matthieu auraient évangélisé des villages druzes ancestraux, mais les traditions se concentrent sur les côtes. Les communautés primitives adoptent des pratiques synagogales, avec des assemblées dans des maisons privées.
L’héritage maronite et les continuités ecclésiastiques
Les Maronites, communauté chrétienne libanaise, tracent leurs origines aux apôtres via saint Maron (IVe siècle), mais les racines remontent aux ports phéniciens. Des conciles primitifs, comme celui d’Antioche (268 ap. J.-C.), incluent des évêques phéniciens. Eusèbe mentionne des martyrs à Tyr sous Dioclétien, descendants des communautés apostoliques.
Ces traditions persistent dans les liturgies syriaques, avec des hymnes invoquant Pierre comme fondateur. Les monastères de Qadisha, creusés dans les falaises, préservent des manuscrits relatant ces évangélisations.
Les dynamiques de persécution et de croissance
Sous Néron (64 ap. J.-C.), les apôtres affrontent des répressions : à Beyrouth, Thaddée et Simon sont exécutés par des autorités romaines alarmées par les conversions massives. Ces martyres, détaillés dans les Passions primitives, inspirent la résilience des communautés. À Sidon, des chrétiens se cachent dans des nécropoles, pratiquant en secret.
La croissance s’accélère post-apostolique : Ignace d’Antioche, en route vers Rome (107 ap. J.-C.), écrit aux églises phéniciennes, les exhortant à l’unité. Ces lettres témoignent d’une structure hiérarchique naissante, avec des presbytres nommés par les apôtres.
Les vestiges des sites apostoliques en Phénicie
Les fouilles à Tyr révèlent des basiliques byzantines sur des temples païens, suggérant des continuités chrétiennes primitives. À Sidon, des sarcophages chrétiens du IIe siècle portent des inscriptions invoquant les apôtres. Beyrouth abrite des ruines d’églises primitives, avec des mosaïques dépeignant Pierre.
Ces sites, stratifiés par les époques, illustrent l’implantation durable : des ports aux montagnes, l’évangélisation apostolique façonne le paysage religieux phénicien.



