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Liban/Histoire: Massacre de Damour, des miliciens de l’OLP et alliés musulmans attaquent la ville chrétienne le 20 janvier 1976

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Au cœur de la guerre civile libanaise qui éclate en 1975, le massacre de Damour incarne l’une des tragédies les plus sombres d’un conflit marqué par les divisions confessionnelles et les ingérences étrangères. Cette petite ville côtière, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Beyrouth, abritait une population majoritairement chrétienne maronite, alignée sur les forces phalangistes. Le 20 janvier 1976, elle devient le théâtre d’une attaque impitoyable menée par des miliciens de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et leurs alliés au sein du Mouvement national libanais (MNL). Des centaines de civils périssent dans des actes de violence indiscriminée, marquant un tournant dans l’escalade des hostilités qui opposent chrétiens et musulmans, avec les Palestiniens au centre des tensions. Cet épisode, survenu moins d’un an après le déclenchement de la guerre, illustre les logiques de représailles qui dévorent le pays, transformant des voisins en ennemis mortels.

Les fondements d’un équilibre confessionnel fragilisé

Le Liban des années 1970 est un pays aux équilibres précaires, hérités d’un système confessionnel établi par le Pacte national de 1943. Ce pacte non écrit répartit les pouvoirs entre les communautés : la présidence à un maronite, le poste de premier ministre à un sunnite et la présidence du parlement à un chiite, sur la base d’un recensement datant de 1932 qui accorde une majorité aux chrétiens. Mais les évolutions démographiques, accélérées par l’afflux de réfugiés palestiniens après les guerres de 1948 et 1967, bouleversent cette répartition. Près de 400 000 Palestiniens s’installent au Liban, transformant les camps de réfugiés en bases militaires pour l’OLP. L’accord du Caire de 1969, signé entre le gouvernement libanais et l’OLP, accorde à cette dernière une autonomie dans les camps, lui permettant de lancer des opérations contre Israël depuis le sud du pays. Cette situation exacerbe les craintes des communautés chrétiennes, qui perçoivent les fedayins palestiniens comme une menace à leur suprématie politique et à la souveraineté de l’État.

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Damour, avec ses 35 000 habitants environ, incarne cette résistance chrétienne. Située sur la route côtière reliant Beyrouth au sud, elle est un bastion des Phalanges libanaises, fondées par Pierre Gemayel en 1936 et dirigées par son fils Bachir. La ville prospère grâce à son port et à ses industries, mais sa position stratégique en fait une cible pour les forces pro-palestiniennes. Dès les premiers mois de la guerre civile, déclenchée le 13 avril 1975 par des affrontements à Aïn el-Remmaneh entre phalangistes et Palestiniens, les tensions confessionnelles s’enveniment. Les massacres se multiplient : le 6 décembre 1975, le « samedi noir » voit les phalangistes exécuter plus de 150 musulmans et Palestiniens à Beyrouth-Est, en représailles à l’assassinat de quatre de leurs membres. Ces actes alimentent un cycle de vengeance qui culmine en janvier 1976.

Le massacre de Karantina, survenu le 18 janvier 1976, sert de détonateur immédiat. Les milices chrétiennes, menées par les Phalanges et les Gardiens des Cèdres, assaillent ce bidonville de Beyrouth-Est habité par des Palestiniens, des Kurdes et des musulmans libanais. Entre 600 et 1 500 civils y périssent dans une opération de « nettoyage ethnique », avec des exécutions sommaires et des bulldozers rasants les habitations. Des témoins oculaires rapportent des scènes d’horreur : familles entières abattues, corps mutilés et quartiers incendiés. L’OLP, dirigée par Yasser Arafat, et le MNL – coalition de partis de gauche incluant le Parti socialiste progressiste druze de Kamal Joumblatt, des groupes sunnites comme le Mourabitoun et des factions chiites – décident de riposter en ciblant Damour, perçue comme un symbole de la résistance chrétienne et un point faible dans la chaîne côtière.

Un siège méthodique pour briser les défenses

Dès le 9 janvier 1976, Damour est isolée par un siège hermétique imposé par des milliers de miliciens palestiniens et leurs alliés. Les forces en présence incluent des unités de la Fatah, du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) dirigé par Georges Habache, du Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP) de Nayef Hawatmeh, et d’as-Sa’iqa, une faction pro-syrienne commandée par Zuheir Mohsen. Ce dernier, connu pour son rôle dans l’opération, coordonne l’assaut avec Abu Musa, un officier dissident de la Fatah. Les routes sont minées, les snipers postés sur les collines environnantes, et les bombardements sporadiques sèment la terreur. L’eau, l’électricité et les approvisionnements sont coupés, forçant les habitants à rationner leurs réserves. Des communiqués de l’armée libanaise, déjà en voie de fragmentation, indiquent que les assaillants empêchent l’intervention de la Croix-Rouge libanaise, bloquant l’évacuation des blessés et des civils.

Les 16 et 17 janvier, les miliciens lancent une incursion sur Jiyeh, une localité adjacente à Damour. Près de 40 civils, principalement des femmes et des enfants, sont tués, et des maisons incendiées. Ces attaques préliminaires visent à affaiblir les défenses de la ville cible, où les habitants, armés par les Phalanges, résistent avec acharnement. Camille Chamoun, ancien président et figure influente des chrétiens, se réfugie à Saadiyat, une ville voisine, d’où il coordonne l’aide. Des appels radio désespérés émanent de Damour, demandant des renforts, mais l’armée libanaise, divisée par des désertions, ne peut intervenir efficacement. Un couloir est laissé ouvert pour permettre aux civils de fuir vers Saadiyat, mais beaucoup restent piégés par la peur ou l’incapacité de partir. Près de 6 000 personnes trouvent refuge chez Chamoun, dont la résidence devient un havre temporaire avant d’être elle-même attaquée et pillée le 24 janvier.

L’assaut du 20 janvier : une invasion coordonnée

Le 20 janvier 1976, à l’aube, l’assaut principal est lancé. Des milliers de miliciens, scandant des cris de guerre, envahissent Damour par plusieurs axes. L’opération est minutieusement planifiée : les forces d’as-Sa’iqa et de la Fatah progressent maison par maison, utilisant des armes lourdes fournies par des soutiens régionaux, notamment la Syrie qui instrumentalise les factions palestiniennes pour étendre son influence au Liban. Les défenseurs chrétiens, composés de civils armés et de miliciens phalangistes, résistent pendant des heures, mais sont submergés par le nombre. Des témoignages de survivants décrivent des combats acharnés dans les rues étroites, avec des barricades improvisées et des tirs nourris depuis les toits. Zuheir Mohsen, surnommé plus tard le « boucher de Damour », supervise personnellement l’opération, ordonnant un « vidage » complet de la ville.

Les horreurs se déchaînent rapidement. Dans l’église locale, où des dizaines de civils avaient cherché refuge, un prêtre survivant, le père Mansour Labaki, rapporte des exécutions massives. Les tombes du cimetière adjacent sont profanées, les corps exhumés et mutilés. Des familles entières sont abattues dans leurs foyers : pères fusillés devant leurs enfants, mères et filles violées collectivement avant d’être tuées. Des actes de barbarie extrêmes sont documentés, comme l’éventration de femmes enceintes ou la décapitation d’enfants. Un témoin oculaire, une jeune fille de 12 ans évacuée de justesse, décrit un checkpoint près de la station-service Nasr où des otages étaient torturés, avec des cadavres mutilés suspendus dans des sous-sols. Ces pratiques, qualifiées de « nettoyage ethnique », visent non seulement à punir mais à terroriser les communautés chrétiennes environnantes.

Les estimations des victimes varient, reflétant les difficultés de comptage en temps de guerre. Des bilans conservateurs parlent de 150 à 250 morts, tandis que d’autres sources avancent jusqu’à 582, incluant disparus et blessés mortellement. La majorité sont des civils non combattants, avec une proportion élevée de femmes, d’enfants et de personnes âgées. L’OLP admet dans ses communiqués internes avoir détruit Damour et Jiyeh, tuant environ 200 personnes et déplaçant les survivants. Les pillages suivent l’assaut : maisons vidées de leurs biens, infrastructures incendiées, transformant la ville en un champ de ruines. Des méthodes comme le « dragging » – traîner des victimes attachées à des véhicules – sont employées, rappelant les pires excès du conflit.

Les répercussions immédiates sur la guerre civile

Le massacre accélère la partition de Beyrouth en zones est et ouest, avec la « Ligne verte » devenant une frontière de facto séparant chrétiens et musulmans. En réaction, les milices chrétiennes renforcent leurs positions, ralliant des milliers de déplacés de Damour qui fuient vers Beyrouth-Est ou Jounieh. Camille Chamoun utilise l’événement pour mobiliser les Forces libanaises, accentuant la radicalisation. Du côté palestinien, l’attaque consolide leur contrôle sur le sud, mais attire des condamnations internationales. La résolution 361 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée le 30 janvier 1976, appelle à un cessez-le-feu immédiat et à la protection des civils, soulignant les violations graves des droits de l’homme commises à Damour.

Cet épisode marque le début d’une ingérence syrienne accrue. As-Sa’iqa, faction pro-Damas, sert de proxy pour Hafez al-Assad, qui entre officiellement au Liban en juin 1976 pour « stabiliser » le pays. Les tensions confessionnelles s’aggravent : les chrétiens lancent des contre-attaques, comme le siège de Tel al-Zaatar en août 1976, où des milliers de Palestiniens périssent. L’armée libanaise se fracture davantage, avec la création de l’Armée arabe libanaise le 21 janvier par des officiers musulmans, accusant le commandement maronite de collusion avec les milices phalangistes.

L’héritage confessionnel et les dynamiques régionales

Damour devient un symbole des traumas confessionnels qui persistent dans la guerre civile. Les survivants, estimés à des milliers, portent les cicatrices psychologiques d’une violence qui redessine les alliances. Les communautés maronites, renforcées par des figures comme Bachir Gemayel, adoptent une posture plus défensive, menant à des opérations comme l’invasion israélienne de 1978 (opération Litani) contre les bases palestiniennes au sud. L’OLP, quant à elle, voit son image ternie, avec des critiques internes sur l’implication dans des massacres civils qui éloignent les soutiens libanais modérés.

Les implications sur la cohésion sociale se manifestent dans les années suivantes, avec des massacres en chaîne comme ceux de Sabra et Chatila en 1982, où les rôles s’inversent. Les dynamiques régionales, impliquant Israël, la Syrie et l’Iran naissant, amplifient les divisions, transformant le Liban en un théâtre de proxies. Les détails des exactions à Damour, avec leurs mutilations et profanations, influencent les récits des factions, chacune accusant l’autre d’atrocités pour justifier ses actions. Des rapports de l’ONU sur les violations des droits de l’homme au Liban, compilés dans les années 1970, documentent ces actes, appelant à une sécurisation des zones civiles. Les influences confessionnelles, avec les sunnites de Tripoli et les chiites du sud alignés différemment, reflètent les fractures qui persistent, sans que des enquêtes officielles libanaises n’aient été menées sur Damour pour établir les responsabilités précises.

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