Au sud du Liban, la destruction ne frappe plus seulement les maisons, les routes, les vergers ou les mosquées. Des enquêtes fondées sur des images satellite et des témoignages indiquent aussi que des cimetières ont été touchés ou rasés dans plusieurs villages frontaliers. Ce basculement change la nature même de ce que perçoivent les habitants. Lorsqu’une guerre s’en prend aussi aux tombes, elle ne détruit pas seulement du bâti. Elle atteint les repères les plus intimes d’une communauté : la filiation, la mémoire, le droit au retour, le lien au sol. Pris avec les déclarations israéliennes sur la destruction des villages frontaliers et le maintien d’un contrôle jusqu’au Litani, ces faits alimentent au Liban une lecture de plus en plus nette : au-delà de l’objectif militaire affiché contre le Hezbollah, c’est aussi la possibilité même d’une continuité territoriale, sociale et symbolique qui est visée.
Des cimetières désormais inclus dans la carte de la destruction
Pendant des mois, les images venues du Sud ont montré des maisons éventrées, des rues défoncées, des oliveraies retournées par les bulldozers. Mais un autre élément est progressivement apparu dans les enquêtes documentées sur le terrain : des cimetières figurent eux aussi parmi les sites endommagés ou détruits. Amnesty International a écrit, dans son enquête publiée en août 2025, que les structures affectées dans le sud du Liban comprenaient des maisons, des mosquées, des cimetières, des routes, des parcs et des terrains de football. L’organisation s’appuie sur des vidéos vérifiées et sur l’analyse satellite de 26 municipalités frontalières entre fin septembre 2024 et fin janvier 2025. Elle affirme aussi que, dans plusieurs cas, la destruction a été menée au moyen d’explosifs posés manuellement et de bulldozers alors que les forces israéliennes contrôlaient déjà les zones concernées.
L’un des passages les plus précis concerne Odeisseh. Amnesty y écrit que des images satellite montrent qu’entre le 12 octobre et le 7 novembre 2024, le centre du village et d’autres secteurs périphériques ont été détruits, « y compris une mosquée et un cimetière ». Dans Kfar Kila, l’organisation rapporte aussi le témoignage d’une habitante selon laquelle la maison de ses grands-parents, les maisons de ses proches, leurs vergers, « les tombes de ses parents » et une mosquée ont été détruits. Pris isolément, ces éléments pourraient être renvoyés à la brutalité générale de la guerre. Pris ensemble, ils composent autre chose : un schéma où les espaces des morts ne sont pas épargnés, alors même qu’ils portent une valeur familiale, religieuse et territoriale qui dépasse largement leur fonction funéraire.
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Le mot cimetière a, dans ce contexte, une portée plus forte que celle d’un simple site civil endommagé. Une tombe n’est pas seulement une trace matérielle. Elle est l’inscription visible d’une lignée sur un lieu. Dans les villages du sud du Liban, elle rattache une famille à une terre, à une histoire locale, à un cycle de saisons, de deuils, de visites et de rituels. Quand le cimetière disparaît, ce n’est pas seulement un morceau du paysage qui s’efface. C’est une preuve d’enracinement qui vacille. Et c’est précisément ce qui donne à ces destructions une charge politique et symbolique si lourde aux yeux des habitants déplacés. Cette interprétation relève d’une analyse du sens social de ces destructions ; elle ne remplace pas l’établissement judiciaire des responsabilités, mais elle aide à comprendre pourquoi ces images produisent au Liban un choc distinct de celui causé par la destruction d’un bâtiment ordinaire.
La question n’est plus seulement militaire
Israël justifie une partie de ses destructions au nom de la nécessité militaire. Selon Reuters, l’armée et les autorités israéliennes soutiennent que certaines maisons, infrastructures ou zones civiles ont été utilisées par le Hezbollah pour des armes, des positions de tir ou des tunnels. Mais la même dépêche rapporte aussi que le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré le 31 mars qu’Israël détruirait « toutes les maisons » dans les villages libanais proches de la frontière et qu’un contrôle sécuritaire serait maintenu jusqu’au Litani, tandis que les habitants déplacés ne seraient pas autorisés à rentrer au sud du fleuve tant que la sécurité du nord d’Israël ne serait pas garantie. Un professeur de droit de Stanford cité par Reuters estime qu’une telle destruction généralisée ne répond pas au seuil d’« absolue nécessité militaire » exigé par le droit de la guerre.
C’est ici que la destruction des cimetières prend une signification différente. Une maison peut être présentée par une armée comme un site suspect. Une route peut être décrite comme une voie logistique. Un verger peut être perçu comme un écran ou un couloir. Mais un cimetière se prête beaucoup moins aisément à ce type d’argument général, surtout lorsqu’il est détruit dans un ensemble plus large de démolitions qui visent déjà habitations, lieux religieux, espaces publics et infrastructures civiles. Amnesty note d’ailleurs qu’à Maroun el-Ras, l’armée israélienne a montré elle-même qu’elle pouvait, dans certains cas, neutraliser une infrastructure souterraine près d’un cimetière en la remplissant de ciment, sans destruction massive en surface. Ce point n’invalide pas tout argument militaire en toutes circonstances, mais il montre qu’il existe des alternatives moins destructrices.
Autrement dit, le débat ne porte plus seulement sur l’existence d’un objectif militaire ponctuel. Il porte sur l’échelle, la méthode et la logique d’ensemble. Lorsque des villages entiers sont méthodiquement rasés, que des habitants sont empêchés de revenir et que des déclarations politiques évoquent explicitement un contrôle durable de l’espace jusqu’au Litani, la destruction des cimetières cesse d’apparaître comme un dommage marginal. Elle s’inscrit dans un environnement où la transformation matérielle du territoire devient elle-même un instrument de guerre. C’est cette articulation entre discours, moyens et effets qui nourrit aujourd’hui la thèse, très présente au Liban, d’une stratégie d’occupation de fait et de déni d’identité locale. Cette thèse est une lecture politique fondée sur des indices convergents ; son éventuelle qualification juridique dépend, elle, d’instances compétentes.
Effacer les morts, c’est fragiliser le droit au retour
Dans les conflits contemporains, le retour ne dépend jamais seulement d’un cessez-le-feu. Il dépend de l’existence d’une maison, d’une route, d’un réseau d’eau, d’une école, d’une mosquée, d’une mairie. Mais il dépend aussi d’un tissu invisible : les repères qui disent à une famille qu’elle est bien chez elle. Le cimetière fait partie de ces repères. On y retrouve les parents, les grands-parents, parfois des générations entières. On y revient pour les enterrements, les commémorations, les fêtes religieuses, les gestes de mémoire. Quand ces lieux sont détruits, le retour devient plus difficile à imaginer, même si la guerre s’arrête. On ne revient pas de la même manière dans un village dont les morts n’ont plus de lieu clairement conservé.
Le droit international humanitaire va d’ailleurs dans ce sens. Le Comité international de la Croix-Rouge rappelle, dans sa base sur le droit coutumier, que « les morts doivent être traités avec respect et leurs tombes respectées et convenablement entretenues ». Le CICR souligne aussi, dans un document consacré à la protection des morts dans les conflits, que la dignité des défunts et la préservation des lieux d’inhumation ne relèvent pas d’une simple question morale : elles participent de l’obligation de protéger les familles, l’identification des corps et le tissu social lui-même. Détruire ou altérer des tombes ne touche donc pas seulement des pierres. Cela compromet aussi la continuité de la mémoire familiale et, parfois, les possibilités futures de vérité et d’identification.
Au Liban, cette dimension est encore plus sensible. Le pays a déjà connu des déplacements prolongés, des villages frontaliers vidés, des maisons reconstruites puis de nouveau menacées. Dans ce contexte, la tombe agit souvent comme le dernier signe stable d’une présence. Même lorsque les maisons ont été détruites, les familles disent encore : nos morts sont là. Si ce repère disparaît à son tour, le lien au lieu devient plus vulnérable. Voilà pourquoi, dans de nombreuses conversations au Sud, la destruction des cimetières est comprise non comme une dégradation parmi d’autres, mais comme une tentative d’atteindre ce qui subsiste quand tout le reste a déjà été frappé. C’est une perception sociale et politique très forte, qui s’alimente à la fois des faits documentés et du vécu des déplacés.
Un territoire remodelé par le bulldozer
Le terme de bulldozer revient sans cesse dans les enquêtes sur le sud du Liban. Amnesty affirme que nombre de destructions ont été réalisées par des engins lourds et des explosifs, y compris après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu de novembre 2024. L’organisation estime que plus de 10 000 structures ont été gravement endommagées ou détruites dans les zones étudiées. Dans certaines municipalités, plus de la moitié du bâti a disparu ; à Yarin, Dhayra et Boustane, plus de 70 % des bâtiments ont été détruits, selon son analyse. Cette manière d’agir compte autant que le bilan final. Une frappe peut détruire. Un bulldozer reconfigure. Il efface la trame d’un lieu, aplanit les contours, supprime les limites familières, transforme un village en surface disponible.
La destruction des cimetières s’inscrit précisément dans cette logique de remodelage. Un cimetière n’est pas une simple parcelle. C’est un espace ordonné par les noms, les liens, la topographie de la mémoire. Le raser, c’est produire un vide qui dépasse l’effet matériel immédiat. C’est rendre plus difficile la réappropriation du lieu par ceux qui y vivaient. C’est aussi, dans certains cas, brouiller les traces. L’OHCHR rappelait déjà, dans un rapport sur les fosses communes en Irak, que toute perturbation d’un site funéraire peut compromettre sa valeur probatoire et affaiblir les perspectives de justice et de responsabilité. Le cas n’est pas identique ici, mais le principe demeure : toucher aux lieux des morts a aussi des conséquences sur la capacité future à documenter, identifier, commémorer et revendiquer.
Cette dimension territoriale est renforcée par les déclarations politiques israéliennes récentes. Reuters a rapporté que l’objectif annoncé inclut une zone de sécurité jusqu’au Litani et une interdiction de retour pour les déplacés du sud de ce fleuve tant que les conditions sécuritaires israéliennes ne seraient pas remplies. Quand un pouvoir militaire affirme vouloir détruire tous les villages proches de la frontière et garder le contrôle du terrain, la disparition des cimetières n’apparaît plus comme un accident périphérique. Elle devient l’un des signes d’une entreprise plus large de requalification de l’espace : moins un front temporaire qu’un territoire à rendre durablement inhabitable, ou du moins difficilement réhabitable, pour ses habitants d’origine.
Détruire les symboles, atteindre l’identité
Un autre élément renforce cette lecture. L’enquête d’Amnesty sur Maroun el-Ras consacre plusieurs passages à la destruction du « jardin iranien », un parc de loisirs et de promenade qui comprenait une réplique de la mosquée Al-Aqsa. L’organisation cite un document militaire israélien présentant cette destruction comme « une réalisation opérationnelle, symbolique et mentale significative ». Amnesty souligne qu’elle n’a trouvé aucune indication montrant que le jardin constituait en lui-même un objectif militaire, et considère que sa destruction devrait être investiguée comme un crime de guerre. Ce passage est important car il montre que, dans au moins un cas documenté, l’enjeu assumé n’était pas seulement tactique. Il relevait aussi du symbole.
Or un cimetière est, par définition, un lieu symbolique. Il condense la religion, la parenté, la transmission, la continuité du village. Lorsqu’un espace de cette nature est détruit dans le cadre d’une campagne où d’autres éléments civils et culturels sont eux aussi effacés, l’hypothèse d’une guerre menée aussi contre les marqueurs identitaires devient difficile à écarter dans le débat public libanais. Là encore, la prudence s’impose : seul un travail judiciaire peut attribuer une intention précise à chaque acte. Mais dans l’analyse politique et sociologique du conflit, la question est désormais posée de façon ouverte. Détruire les tombes, est-ce seulement détruire un espace physique, ou bien est-ce attaquer la présence d’un groupe dans le temps long ? Les éléments réunis au Sud invitent de plus en plus de voix à retenir la seconde lecture.
L’idée d’« effacement » n’est d’ailleurs pas étrangère au vocabulaire international sur la destruction des biens culturels. Des experts de l’ONU ont, dans un autre contexte, averti que la destruction délibérée de sites, d’objets et d’institutions de portée historique et religieuse pouvait relever d’une tentative d’effacement identitaire. Le parallèle ne vaut pas qualification automatique du cas libanais. Il indique simplement que la communauté internationale reconnaît depuis longtemps que certaines destructions ne sont pas neutres. Elles visent des communautés dans ce qu’elles transmettent, pas seulement dans ce qu’elles possèdent. C’est ce registre que touche, de façon très particulière, la destruction d’un cimetière.
Le Sud-Liban face à une guerre de longue durée contre ses attaches
Ce qui se joue au Sud aujourd’hui n’est donc pas seulement la survie de villages sous le feu. C’est aussi la capacité de ces villages à rester des villages, c’est-à-dire des lieux nommés, habités, racontés, reconnus. Reuters rapporte que plus de 1,2 million de personnes ont été déplacées au Liban depuis l’offensive lancée le 2 mars 2026. Dans un tel contexte, la question n’est pas seulement celle du nombre des déplacés, mais de ce qu’ils retrouveront, ou non, en rentrant. Une maison détruite peut parfois être rebâtie. Une route peut être refaite. Mais quand les lieux de mémoire, les tombes, les repères religieux et les espaces communs disparaissent en même temps, la reconstruction devient infiniment plus lourde. Elle ne concerne plus seulement les murs. Elle concerne l’appartenance.
L’article 115 du droit coutumier rappelé par le CICR paraît presque minimal face à l’ampleur du choc : respecter les morts, respecter leurs tombes, les entretenir convenablement. Pourtant, dans le fracas de la guerre, cette règle dit quelque chose d’essentiel. Elle fixe une limite. Elle rappelle qu’il existe un seuil au-delà duquel la violence ne frappe plus seulement des combattants, ni même des civils, mais la possibilité d’une société de continuer à se raconter à elle-même. C’est ce seuil que beaucoup de Libanais estiment voir franchi lorsque les cimetières du Sud sont atteints. À leurs yeux, on ne détruit pas seulement un passé. On prépare un futur sans retour simple, sans continuité évidente, sans certitude de retrouver encore les preuves du lien au sol.
C’est pour cela que la destruction des cimetières résonne avec une intensité particulière. Parce qu’elle touche le point où la guerre cesse d’être uniquement un affrontement armé et devient une bataille sur la présence même d’une communauté. Les morts, au Liban-Sud, ne sont pas hors du conflit. Ils en deviennent l’un des derniers témoins matériels. Et lorsque ces témoins sont à leur tour effacés, c’est toute la question du territoire, de la souveraineté vécue et de l’identité locale qui se retrouve brutalement posée, au-delà des seules lignes de front.


